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Les Récits de la Maison des Morts
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Les Récits de la Maison des Morts
21 septembre 2007

La Rive de l'Autre Côté

0027

Conversation

PAUL : Tu écris parce que ça te fait du bien, avoue-le. Tu dis que c'est pas thérapeutique, en fait ça l'est.

ANGELINE : Je ne sais pas. Sans doutes.

PAUL : Tu dis qu'au début c'était uniquement ça.

ANGELINE : Pour moi. Après, c'est certain mon cher Paul que je n'ai pas le génie précoce.

PAUL : Mais qu'est-ce que tu ressens lorsque tu écris ?

ANGELINE : Une quiétude inquiète, une plénitude énervée.

PAUL : Moi je n'ai jamais ressenti ça. D'ailleurs je n'ai jamais rien ressenti en écrivant.

ANGELINE : Je sais.

PAUL : Comment ça ???? Comment pourrais-tu le savoir ????

ANGELINE : Parce que je te regarde. Et ça me suffit pour comprendre que tu ne ressens rien en écrivant.

PAUL : Délit de sale gueule peut-être ?

ANGELINE : Non, triste réalité de l'état des choses. Ce n'est pas de l'animosité, ni même une moquerie. Je ne veux pas te manquer de respect. Je n'aime pas, déjà, quand on m'en manquait, quand les ploucs venaient me lire, certains sont restés. Mais j'ai arraché leurs lèvres, ils ne savent que couiner intérieurement j'imagine.

PAUL : C'est ce principe de la vie qui imite l'écriture qui imite la vie. C'est peut-être toi qui a commencé le conflit. C'est peut-être toi qui provoque. Ce n'est pas tout rose dans ton internet.

ANGELINE : Certes, mais si c'était tout rose, est-ce que ça serait un mal pour autant ? Je veux dire, on fait ce qu'on peut, je n'ai pas encore fait ce que je voudrais. Un jour, je sais que ça arrivera.

PAUL : Tu crois en toi ?

ANGELINE : La question est plus nuancée : est-ce que ce que tu écris crois en toi ? Est-ce que ça existe comme une entité, chaude ou froide peu importe, est-ce que l'entité existe d'elle-même ? C'est ça qu'il faut se dire. Et pas poser.

PAUL : Je n'ai jamais compris pourquoi mais j'ai toujours pensé que c'était un truc de femmes, l'écriture.

ANGELINE : (????) Réfléchir, ressentir, dans un univers sensible, le texte, ça c'est un truc de femmes ? Pourquoi tu dis une chose pareille ?

PAUL : Parce que je pense que l'écriture est un instrument féminin à la base. Même si ce sont des hommes qui ont fait la noblesse de cet art, même si les hommes étaient plus nombreux. Pour faire la noblesse de la littérature...

ANGELINE : Ils sont plus nombreux parce que c'était favorisé. C'était plus des accidents lorsque les femmes s'y donnaient. S'y adonnaient. C'était donc de la terre de la résistance que ça naissait. Ou alors c'était rien.

PAUL : Résistance, tu aimes ce genre de grands mots.

ANGELINE : Et pourquoi pas gros mots.

THIERRY : Résistance c'est un mot mort qui voulait dire quelque chose à quelqu'un.

PAUL : C'est un grand mot. Oui.

ANGELINE : Un grand mot dans ma bouche peut-être. C'est peut-être moi qui suis trop petite, pour ce grand mot.

PAUL : Non, Grand dans le sens : Trop. Pas dans le sens : Roi.

ANGELINE : Toujours est-il que la résistance était belle. Ou alors elle ne l'a jamais vraiment été.

PAUL : En ce moment je la trouve belle, la résistance que tu fais contre moi.

ANGELINE : Je n'ai pas besoin de résister. On converse.

PAUL : La nuit dernière j'ai fait un cauchemar terrible. J'étais sur un bateau, et on avançait vers le pôle nord. Ma femme était là. Toi aussi Angeline. Ton futur mari était à la barre et moi je buvais à l'arrière, avec des mecs qui avaient des moustaches de morses. Et je voyais de gros blocs de glace tomber dans la mer. Ensuite je me retrouvais assis à mon bureau. Sur l'écran de mon ordinateur, une vidéo, montrant les mêmes blocs de glace. J'ai voulu l'écrire ce rêve à mon réveil, mais ensuite j'ai abandonné. Je trouvais ça ridicule. Donc je suppose que toi, dans le geste d'écriture, tu l'aurais fait. Même si tu aurais jugé que c'était ridicule.

ANGELINE : Un homme (ou une femme) qui juge ce qu'il écrit est définitivement mort.

PAUL : Mais ton titre c'est ça, c'est Les Morts. Et les Vivants.

ANGELINE : Non. C'est parti comme ça : un jour, il faisait gris, il pleuvait, j'étais à Paris, il y a fort longtemps. Dans une galaxie très très lointaine. Un monde sombre et chaud comme la lave, je n'avais que ça autour de moi. Et il pleuvait. Tu sais très bien Paul, même mieux que moi, que Paris peut être déprimante sous un soleil magnifique, et sublime sous une pluie déprimante. Une grisaille désespérante. J'ai trouvé ce jour-là, de grande déprime, un livre, Souvenirs de la Maison des Morts. La Maison des Morts étaient plus vaste que le disait Dostoïevski. J'étais un membre de la famille qui habitait cette maison délabrée. Et j'ai commencé à sombrer. Donc... Et pendant longtemps, il y a  eu une construction qui se détruisait d'elle-même. C'était comme ça qu'elle apparaissait. C'était le chaos. Un monde sombre et chaud, je n'avais que ça autour de moi. Des ombres, je ne voyais pas les visages, juste les mains. Et des migraines atroces. Et j'étais, pour ces ombres, moi-même une ombre.

THIERRY : C'est la théorie du double, du sosie. Il paraît que nous avons tous un sosie parfait dans le monde. Le monde qui fait son monde, mais qui refait le même monde à côté.

ANGELINE : Exactement. Mais ce n'est pas sexy.

ANNABELLE : Qu'est-ce qui n'est pas sexy ? Je m'incruste dans la conversation.

PAUL : Tu reprendras le fil plus tard. Et si jamais tu n'es jamais publié ?

ANGELINE : La vie publie tous les jours à la une.

THIERRY : Et si tu l'étais, ça ferait venir à toi de la violence. C'est obligé, tu sais très bien. Regarde déjà sur le net, la misère intellectuelle.

ANGELINE : Je n'ai pas pour vocation de penser que je suis bien au-delà de cette misère intellectuelle dont tu parles. C'est juste que nous avons perdu le chemin de nous-mêmes, c'est idiot. Mais quelqu'un a changé les pancartes au précédent carrefour. C'est juste ça.

PAUL : Quand vous parliez des doubles, ça voulait dire quoi, en gros ?

ANGELINE : Et bien ça veut dire que le double te rend à la fois unique et universel. Tu es toute l'humanité entière lorsque tu parles en public, même pour rien dire. Certains ne le comprennent pas. S'insurgent contre eux-mêmes finalement, dans la démonstration de leurs côtes.

THIERRY : Quoi ?

ANGELINE : Dans leur théâtralité. Cyrano de Bergerac, c'est quand même pas rien, et c'est tous les jours, dans la tête du monde.

PAUL : On parle du monde mais en fait on n'en sait rien. Même comprendre certaines choses actuelles ne nous empêchent pas de tomber connement dans la plus grande vacuité.

ANGELINE : C'est juste la peur qui fait ça.

THIERRY : Et le sentiment de solitude. Je sais bien de quoi ça parle, quand ma femme m'a quitté, j'ai commencé à tenir un petit journal quotidien, ce n'était pas un journal intime, ce n'était que des histoires inventées. Il y avait un personnage qui s'appelait comme toi, sauf qu'elle, c'était Angélique.

ANGELINE : Mon père a eu un petit accident dans son jardin et à l'hôpital il a demandé à ce qu'on prévienne ma mère. Mais elle est morte l'année dernière. J'aurais aimé avoir un petit journal avec de vrais personnages moi aussi.

PAUL : Des personnages vivants. Nous sommes des poupées peut-être.

ANNABELLE : Des poupées qui baisent et qui boivent du whisky ?

ANGELINE : Si nous étions des poupées, nous serions des ours. Ou des baleines. Voire même des abeilles.

THIERRY : Je comprends pas.

PAUL : Elle veut dire que nous avons la capacité de foi, malgré les pires situations.

ANGELINE : Surtout dans les pires situations.

THIERRY : Tenir ce petit journal de personnages, ça m'a fait du bien pendant un temps. Mais après je l'ai jeté, quand j'ai commencé à ne plus avoir mal, à cause de ma salope d'ex-femme.

ANGELINE : Elle devait être spéciale pour que tu la traites de salope encore aujourd'hui, alors qu'elle n'est même pas là pour se défendre.

THIERRY : Je l'ai connue. Je l'ai même baisée.

PAUL : Hé, Angeline, tu peux m'expliquer mon rêve, avec le Pôle Nord et les icebergs qui se craquelaient dans la mer ?

ANGELINE : C'est difficile. C'est peut-être une image pour t'éclairer sur la conversation qu'on est en train de tenir.

PAUL : C'est-à-dire, je comprends pas.

ANGELINE : Je te signale juste qu'Annabelle met des glaçons dans son whisky (bruits de glaçons qui tombent dans un verre). Que le bateau nous emmenait vers le Nord, que Denis était à la barre, que j'étais là. Que les moustaches et les hommes assis avec toi à l'arrière, en train de boire, sont peut-être les représentations des sentiments que tu as en ce moment. Ceux qui te titillent pendant que je te parle.

PAUL : Je sais que tu ne m'aimes pas. En revanche, je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être que tu fais "ta fille".

ANGELINE : Ou peut-être que c'est la femme que j'étais déjà adolescente qui fait sa fille aujourd'hui. Peut-être que je t'aime bien aussi.

(THIERRY rejoint ANNABELLE, qui lui dit quelque chose dans l'oreille. Ensuite, ils nous regardent, moi et Paul, en souriant).

PAUL : Tu écris pour être aimée ?

ANGELINE : Oui. Mais cela vise seulement ceux qui n'ouvriront jamais leur troisième oeil.

PAUL : Tu y connais quoi, aux pyramides (l'alcool, l'alcool chauffe, chauffe les joues, les joues de l'apôtre).

ANGELINE : Rien. Je crois savoir que tu les aimes. Comme ta femme. Et les crânes aussi. Les bougies... Moi c'est juste l'écriture, ça s'arrête là.

PAUL : Tu aimes l'écriture ?

ANGELINE : Je réfléchis pendant dix secondes à ce qu'il aimerait entendre, je le sais, je le vois, je le ressens et en plus, je ne me trompe pas cette fois et puis je lâche enfin ma perle -ou ma pêche- dans sa bouche : Je l'aime au moins autant que Denis. Sinon plus.

Son sourire de satisfaction me ravit intérieurement. Parce que cela lui permet d'évaluer le niveau de sa personne face à moi. Tout se passe intérieurement, nous n'avons pas de chance. Même sous la croûte terrestre.

1963

Sans_titre_24

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Commentaires
A
"Je vous dévore"
B
"Votre fermeture à la parole vous perd."
A
Surtout que ma rive devenait presque aimable avec vous. Donc oui, surtout pas.
P
Surtout pas.
A
Apparemment, ce n'est pas la même pour tout le monde.
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