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Les Récits de la Maison des Morts
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Les Récits de la Maison des Morts
21 août 2007

La Petite Princesse du Petit Prince

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Sophie va se marier, je suis invitée, malgré tout ce temps où je ne l'ai pas contactée, où je n'ai pas cherché à la voir. Où elle a fait la même chose. Avec parcimonie, donner des détails de sa vie. Des nouvelles. Comment elle allait. Comment allait sa vie. Comment va la tienne ? Ange ? Hein ? Je suis invitée, avec mon compagnon, comme c'est écrit sur le petit carton. Avec, une lettre, parlant des gens de là-bas, des gens qui faisaient partie de ce blog au début de sa création. Elle m'explique ce qu'ils sont devenus. Et toi, qu'es-tu devenue ? Je suis devenue personne, tu lui diras ça quand il te posera la question. Personne ne peut être personne, dira le lapin dans sa grotte. Mais il faut empêcher les animaux de penser, c'est pas bon pour eux. Et pour nous. Ces gens faisaient partie de ce blog, au début. Quand je n'étais qu'au dessus des étendues d'eau et que j'essayais de faire pousser la vie. Mais la mort est venue à la place. Je n'ai pas le corps, les yeux, les mains ni la bouche, ni la parole, ni le pas fertile. Tout ça fertile. Sophie va se marier, elle va avoir un bébé, Marie, mon ancienne amie Marie va avoir son deuxième. Marie et son accident, j'étais là à l'époque pour ça. Le petit carton, Denis regardait, penché, par-dessus mon épaule. Aujourd'hui c'est lui qui fait que. Mais il était là, au-dessus de mon épaule. Je n'aime pas lorsqu'il surgit derrière moi pour me serrer contre lui. Je n'aime pas mais j'aime ça, en fait. Son odeur est bonne. Voilà, voilà, le genre de phrases que je devrais bannir. Totalement, pour toujours, l'écriture est morte ou vivante comme la guerre alors. Sophie va se marier en blanc, je suppose, les dragées seront hautes et blanches aussi, roses pourquoi pas, bleues en cas de doute. Je n'ai pas de doutes, moi. Denis riait : c'est un signe, tu vois. Que ton amie se marie. Non je ne vois pas le cygne. Là-dedans. Pas l'oiseau, le signe. Le signe, comme dans les champs, tu sais. Qui ne veulent rien dire, bien sûr, bien sûr, elle se marie peut-être pour que tu puisses le faire. Mais : ce n'est pas l'engagement qui... Je sais, tais-toi mon amour, je dois y aller. Ils doivent toujours y aller. Tu changes de place deux lettres à Signe, ça donne Singe. En attendant Martin dans le parc j'ai vu un homme, la cinquantaine, qui avait les cheveux poivre et sel et qui avait une barbe toute blanche. J'ai été choquée parce qu'il ressemblait étrangement à cet homme que j'avais rêvé la veille. C'était un sacré choc. Martin est venu avec Dominique. C'est son frère, Martin, je ne sais pas si je l'ai déjà dit. Je l'ai déjà dit. Au dessus des étendues d'eau, je ne faisais que...Enfin je bougeais, à la surface, afin de faire pousser la vie mais seule la mort est sortie. C'est peut-être un signe pour toi, ça t'arrange bien. Sophie va bien donc. Elle aime un homme qui l'aime en retour, c'est à espérer, vu les déboires adolescentesques qu'on a vécu elle et moi. Et cette coucherie, cette perdition, cette régression, cette ode à ce que nous n'étions pas : des lesbiennes. Avant j'aurais dit gratuitement : sales lesbiennes, sans le penser, maintenant je ne me fatigue plus à dire le contraire de ce que je pense, d'ailleurs si c'est le contraire, c'est... J'en avais marre de reprendre les tics et les tocs de la société. Ce n'était pas mon rôle, ou alors je l'accomplissais avec maestria, d'une certaine manière à mon niveau. C'est toujours à son niveau qu'on est renvoyé, toujours au mariage des autres qu'on pense à son divorce passé, et toujours dans les bras d'un homme qu'on décide de faire pousser la vie. Jean va bien. Il était là au début de ce blog, il ne l'est plus aujourd'hui et il ne le sera plus. Il m'avait offert une bague mais le pauvre homme était déchiré, entre moi, une parenthèse et sa passion pour les hommes, car il aimait se faire enfiler. Des fois c'est bien, de se faire prendre, c'est moins jouer le rôle de la femme que de la victime consentante. La frontière est fine (aux yeux de la société). Comme dans les viols dans les couples, ces choses exotiques. Martin devait venir avec Dominique, il devait venir ensemble mais Dominique était occupée à faire son jardin. Il fait mauvais temps, il fait froid, c'est novembre avant l'heure, et je remercie Dieu pour ça, même si c'est absurde de parler de lui comme d'un être qui existe (dixit un connard historique qui brassait de l'air par jeu). Martin étant un bel homme, il le sait, il m'émoustille, mais à distance, une amitié qui émoustille, Denis le sait aussi, ça ne lui plaît pas trop, mais je ne fais rien de mal, et nous ne faisons rien de mal. Ceux qui disent le contraire travaillent pour les oeuvres du bien, donc ce n'est pas la peine de les convaincre du contraire : ils savent ce qui est bon pour les autres. Mais Grand Dieu, est-ce que tes pêches déposées sur Terre sont-elles bonnes pour moi ? Est-ce que la raideur de ma nuque partira ? J'expliquais à Martin que c'était difficile de concilier le mariage avec l'idée du bonheur, le corps était ma première et ma dernière prison, alors un mariage. Il faut avoir un corps pour se marier (logique), on se marie à un autre corps pour ne faire qu'une chair, selon les guides du Tourisme de la Foi. Pourquoi sommes-nous des touristes ? Il se trouve que Martin croit en Dieu, mais pas comme moi : il laisse les superstitions assombrir l'horizon. Ses mains sont pourtant épaisses et fortes, j'ai déjà expliqué l'effet que ça me faisait, à Jean aussi à l'époque, il aimait les mains d'hommes épaisses et fortes, comme moi. Les mains qui attestaient d'une activité dans la vie. Qui attestaient d'une légitimité. Le pouvoir la donne toujours. Avec parcimonie. Il était heureux comme ça, c'était son choix, et c'était son goût, au-dessus des sombres étendues d'eau. La fusion me posait toujours problème. La fusion n'était pas possible, même si j'éprouvais les choses de travers et des restes de moi étaient toujours très froids, à attendre, très froids là dans la partie du coeur qui devrait servir à quelque chose. Et qui m'empêchait d'être universelle. C'est bien au-delà de la galaxie, dans les yeux de Martin, que je cherchais une réponse, sur ce banc. Tout ceci n'est peut-être qu'une branlette intellectuelle indigne de moi (c'est pour dire), cependant, Sophie se mariait, ça provoquait des bouquets de fleurs en moi, pour les morts bien sûr. Pour vous. Martin me faisait quelque chose déjà à l'époque où le mariage était une réalité plus preignante qu'aujourd'hui. Le mariage des autres vous demande : que fais-tu de ton corps ? As-tu un corps véritablement vivant ? Mais je ne veux pas voir les cygnes. Je ne veux pas. Jean va bien, il est avec un homme d'une cinquantaine d'années, ils vivent ensemble depuis six mois environ. Jean ne sera jamais capable de garder quelqu'un. Oui, je sais, je ne me suis pas regardée. Et bien si. Sophie demande dans sa lettre : est-ce que tu écris toujours ? Oui ma belle. Oui. Mais ça ne dit plus la même chose (faux), en tout cas ça ne ressemble plus à la même chose, et je m'en serais voulue, je m'en serais voulue de me taire pour ça. Des flics marchaient dans le parc, par deux, ils sont toujours deux, ils sont comme des époux aussi, dehors, pour leur métier, pour faire croire que le quotidien est en sécurité, et que nous sommes en sécurité, et que pour mon bien il faut que j'ai l'impression d'être en sécurité, sinon je n'irais pas direct au bac surgelés, acheter de délicieux filets de poisson et des pizzas qui se mangent sur le pouce quand on doit partir vite de la maison. Martin me dit : tu dois avoir tellement peur de faire une erreur, pourtant tu es bien...Je veux dire... Excuse-moi ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Je sais. Je sais. Jean va bien. Marie va bien. Avec son syndicaliste, l'horreur totale, mais elle l'aime, c'est ce qui compte, moi j'ai aimé le mien. Et j'aime mon homme d'affaires aujourd'hui. Mais... Je sais. Je sais, Martin. Ton sourire est merveilleux pour un homme qui croit en Dieu et je peux te dire que tes yeux sont d'une profondeur rare. Je m'y perdais tout à l'heure, Martin. La séduction est un venin qu'il faut sucer pour vite le recracher, surtout la séduction sérieuse, pas ces cauchemars qui ne veulent rien dire en boîte, sur deux pattes, qui se croient maîtres du monde parce qu'ils sont jeunes et puissants, mais en fait ils ne le sont pas, ils ne sont rien, et ils ne seront jamais rien. Tu vois Sophie, j'écris toujours la même chose mais pas pareil. Oui, tout à fait. Je t'explique : j'ai rangé les armes, Sophie. J'ai rangé les flingues. J'ai mis les bazookas sous mon oreiller, j'ai mis les Smith & Wesson dans ma commode, tiroir petites culottes et strings que je ne mets plus, ce n'est pas chic. J'ai rangé les flingues et j'ai rangé mon lance-flammes, derrière la grande armoire qui appartenait à la grand-mère de Denis, une femme riche qui ressemblait au Démon, je l'ai vue sur une photo jaunie, la tête bien relevée, les yeux comme des traits inquiétants et la bouche prête à cracher des braises. J'ai rangé toute l'artillerie, tu vois, malgré moi, je ne voulais pas, ben si. Ce sont comme ça que les choses sont arrivées, comme le Messie, comme le Petit Jésus, là haut du plus haut des cieux, il est descendu comme ça, en sandalettes comme dans les illustrations pour Témoins de Jéhovah donc c'est la stricte vérité toute nue dénudée. Tu vois et à la place j'ai mis un habit blanc, qu'on donne aux gens qui vont mourir dans les hôpitaux, un habit blanc qui possède beaucoup de facettes, dont la première est le désespoir, celui de ne plus croire, ni en soi ni en rien, ni même en l'homme que vous aimez, j'ai perdu un enfant, c'était mon premier (enfant) accident, je ne sais pas comment t'expliquer mieux que ça. Sophie. Les gens s'habillent en blanc pour mourir. Premier point. D'autres s'habillent en blanc pour soigner ceux qui vont mourir. Deuxième point. Des gens s'habillent en blanc pour se marier. Troisième point. D'autres s'habillent en blanc pour enterrer leurs chers disparus. Les points sont éternels, il ne peut pas y avoir de fin. Je ne veux pas, Sophie. Aller à ton mariage, je n'ai pas très envie. Je sais pas. Les Gargouilles chassent les Démons des Cathédrales, et bien peut-être que je suis le démon, et ta lettre la gargouille qui me chasserait da ta cathédrale, autrement dit de ton mariage. Tu ne sais pas, Sophie. Sophie, enfin si, tu sais, les enjeux. Mais je vais te raconter une anecdote qui va t'éclairer : un jour, mon père, encore enfant, est allé à l'enterrement de l'un des ses amis. En rentrant, il a vu un homme sur le bord de la route. Cet homme avait des yeux méchants et sa mâchoire tremblait, comme s'il murmurait quelque chose. Il est tombé de l'autre côté, de tout son poids, et mon père est allé voir, en courant. L'homme devait se trouver là puisqu'il n'y avait pas de moyens pour s'échapper. Mais il ne s'y trouvait pas. Il n'y avait rien ni personne là. Mon père, encore enfant, a eu la peur de sa vie. C'était en Italie. Et c'est très beau l'Italie avec toute la superstition de Martin par exemple, qui est un homme bien, alors que moi je suis une femme mauvaise, profondément.

Je le sais, parce que j'ai vu quels étaient les rapports humains supérieurs, bien supérieurs à ceux qu'on pourrait prétendre en temps normal dans le cadre du cadre qu'on nous donne, et que nous acceptons. Martin m'a tendu plus d'une fois des mouchoirs en papier, parce j'avais les yeux rouges, à force de me retenir, ce désespoir est un miel tellement doux, peut-être que je devrais m'y complaire plus, je ne le fais pas exprès. Je te le promets. Je ne suis pas quelqu'un de méchant. Ce chrétien, là, qui me parle de sa foi, de l'idée qu'il se fait du mariage, toutes les choses qui nous séparent, sauf son corps, c'est étrange d'ailleurs, mon problème est dans le corps, et c'est son corps qui m'attire, le plus, et la profondeur de ses yeux. Certains systèmes solaires sont doubles ou triples, Sirius serait triple. Sophie tu te maries, tout ça c'est bien loin de toi, aussi loin de toi que c'est proche de moi. Tu sais, Sophie, en septembre, peut-être qu'on va pouvoir y aller. Denis et moi. A ton mariage, pas sur Sirius. Il y a deux ans, mois pour mois, je suis allée au remariage de mon ex-mari, qui avait arrêté, apparemment, l'alcool et ses violences. Quand je pense que je me suis faite un ami lointain et inconnu, en la personne de Franck qui a traversé l'enfer de l'alcoolisme, je me dis qu'il n'y a pas forcément de grands hasards déprogrammés. Tu sais, Sophie, le vague à l'âme ça passe, les mariages aussi il paraît. Ce sera toujours la Petite Princesse du Petit Prince et jamais l'inverse. Il faut voir le ciel la nuit pour le croire.

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