Eau de Roches

Et ça m'arrache lorsque je repense à mon père qui aidait ma mère à se coucher, c'était un jour de novembre, les derniers jours où je l'ai vue vivante et où moi j'étais en train de me demander de temps à autres ce que je faisais ici, ce que je faisais là, pourquoi c'était si douloureux, la tension, la pression sanguine, et la matière des choses autour (des choses, des autres), autour de moi. J'ai comme la nausée rien que d'y repenser. Heureusement Denis était là. Avec moi. Heureusement sur la plage il était là, avec moi. Dans ses bras, dans la chambre. Autour de l'étang, le château. Les colonnes. Les murs n'étaient pas vides. Un jour quelqu'un est là et c'est fou mais le lendemain il n'en reste plus rien, plus rien du tout, avec le corps tout fout le camp, avec le corps et la puissance des mouches. C'est fou. C'est une distance qui n'est pas mesurable et moi je ne peux pas me regarder dans un miroir, certainement à cause de scrupules un peu trop étouffants. Et vous vous dites : dans l'au-delà, elle aura de la famille pour l'accueillir (ce n'est pas vrai, vous ne vous le dites pas du tout). Mais il y aura ses propres parents, ses frères, dont un, en particulier. Pour l'accueillir. L'épuisement est moral, immoral, il vous trouvait tellement mignonne. Il vous disait que vous étiez extraordinaire. Vous, vous n'aviez qu'une envie, celle de fuir. Le plus loin possible. Le plus près possible. Aussi. L'un n'empêche pas l'autre. Pourtant c'était Denis. Vous regardez les vagues, et vous vous demandez la pression, pourquoi autant d'éclats, de clinquant, sur terre, pourquoi. Pourquoi. Et vous le regardez, dans la chambre d'hôtel, à cette plage pas loin de l'Espagne, enfin pas loin, ça dépend, pas trop loin, pas trop près, il vous faisait l'amour et vous léchait parfois l'aine, parce qu'il aime ça, c'est bon, c'est à son goût. Il met la langue, comme ça, comme un lapin sa carotte, il est là, il est comme ça, il y va. Il est avec moi. Je suis avec lui, je suis prisonnière, je ne peux pas m'empêcher souvent de me sentir prisonnière, ma prison est douce en comparaison de mes précédentes incarcérations. Sur papier, ce blog aurait plus de gueule, la gueule, plein la gueule, c'est important la gueule, je l'embrasse, des fois la langue dans la passion se perd dans une narine, dans un oeil, le bout de la langue. Même après la plage, le château, même après mon père qui nettoie ma mère, cette image ne se reproduira plus jamais, plus jamais, je ne pourrai jamais plus la voir, ce n'est qu'une image de mon esprit, et encore elle est trafiquée, l'esprit trafique toujours, et l'esprit pour cela est une sorte de saloperie, comme l'humanité, une nuisance. La fille elle exagère souvent, elle en fait des tonnes presque tout le temps, le garçon qu'elle aime, il est torse nu, il lui tend la main, elle ne veut pas la prendre. Mais ce n' est pas pour ça qu'elle ne la prend pas, ils ont beaucoup de choses à prouver, dans la représentation, toujours, être le plus fort des primates, être à moi mes plants de tomates, que j'avais avant, quand j'avais un enfant, donc un jardin (l'inverse il faut lire en fait). Mes plantes et mes tomates poussaient sous les étoiles, sous le soleil directement. Il y avait beaucoup de travail à faire, et ça occupait beaucoup l'esprit du faible que j'étais, prise par la faiblesse d'être, prise par la faiblesse de ce qui est, comme vous le dites, mal. Si souvent, comme vous le dites si souvent. Comme une femme dans son lit, en train de mourir. Embrassée et caressée par son mari qui lui dit au revoir pour toujours sans même s'en rendre compte. Sous les étoiles, sous le soleil directement.

