Les Rois Jacques

L'amour physique est impensable sans violence
Milan Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être
Ne me dis pas que tu avais oublié cette coucherie que tu as eu avec cet Hervé ? Tu te rappelles pas ? Cet infirmier. Et puis un autre, un mec du terroir. Enfin tu vois, tu avais oublié. Les potes lui racontent leurs coups, en dehors les murs, en dehors du mariage. Le mariage comme un mur, chez Denis c'est ancré. Je lui disais : mais tu ne sais pas, tu es faillible, comme tout le monde. Lui : oui mais tu me quitterais, ça suffit à me donner la nausée. Oui j'avais oublié, cette histoire avec cet Hervé. J'ai oublié Hervé. J'ai oublié mon ancienne vie. Pour toi. J'ai choisi délibérement ton chemin, parce que je pensais que tu m'aimais. J'ai tout oublié pour toi. Bon, d'accord, c'est faux. C'est même un mensonge. Un mensonge ignoble. Mais si moi j'ai oublié, mes souvenirs ne m'oublient pas, eux. C'est bête à dire mais c'est la vérité. En plus je n'ai plus Modimo, je ne peux plus envoyer ma musique et lui m'envoyer la sienne. Je t'ai suivi parce que j'ai pensé que vivre à tes côtés était moins difficile que de vivre loin de toi. Je connais ton côté possessif. C'est le pouvoir de l'argent qui déborde. Tes collègues sont un peu pareil, en pire. Je sais oui, il faut que j'arrête de dire ça d'eux. Ils viennent lire. Ils ne me disent pas d'arrêter. Alors j'arrête pas, de toutes les façons, même s'ils me disaient quelque chose. Mais les écrivains, normalement, sont moins lâches que les mecs dont le métier est de faire du fric. Les écrivains ne chassent pas, enfin moi je ne chasse pas. Eux oui. Toi aussi mon amour. Surtout il ne faut pas le prendre mal. Ils aiment les femmes calmes. Tes potes aiment des filles dociles. Pas trop salopes. Ils ont des costumes, des cravates. Jacques. Des attachés-case. Euh, caisses. Des caisses, ils en font des tonnes. Ils viennent pour cinq minutes : dépêche-toi j'ai un rendez-vous. Qu'ils disent. Ils sont pressés, ils ont du matos (comme les geeks, joueurs de consoles et autres représentants des sous-hommes), des papiers, les potes du boulot de Denis font des blagues. Tes potes. Sur les filles qu'ils lèvent. Certains tiennent même des carnets, avec des notes, des appréciations. Un comportement compulsif. C'est plus fort qu'eux. A croire qu'ils ont été touché par des professeurs dans leur enfance. Pendant ce temps-là, ma mère est en train de pourrir au cimetière. Alors-là, celle-là, elle a le don de tout casser. On lui avait dit ça aussi. J'étais derrière les rideaux, j'entendais tout. Alors là. Celle-là. Elle a le don de tout casser. De tirer une tronche. Elle a perdu sa mère. Oui mais il faudrait qu'elle se détende. Pendant ce temps, dans l'espace. Vous imaginez. Jacques. Parce que vous écrivez dans la violence sinon ça n'aurait aucun sens. J'ai toujours su tenir des barres. A mine, j'ai demandé des conseils à un Dragon Portugais Rouge, j'ai demandé des conseils. Il m'écoutait, le Dragon. Il m'enlevait. A moi-même. Il crachait du feu blanc. Entre gens du même sang, ça reste en famille. Comme on dit. Il me disait que c'était préférable. Tout ça revient pendant les fêtes. En moins fort qu'avant. Je crois que mon cerveau a vécu une supernovae. Anne ne pleurait plus, elle était devenue plus sereine. Même qu'au téléphone, Jean-Marie Baptiste, elle m'autorise à te le dire, parce que je ne fais pas que de la littérature ici je transmets aussi des messages de paix et d'amour quand je n'encastre pas des avions dans des tours (comme le Coran, les modérés et les intégristes Musulmans), et bien elle m'a dit que tu avais un petit sexe. Je parlais de tour, voilà le truc. Le parallèle entre les skis est vraiment très important. J'ai pris ta défense. Je lui ai dit : ça n'a rien à voir avec la capacité de donner du plaisir. Donc ce n'était pas ton pénis en cause mais toi. Toute ta personne. Qu'on pouvait remettre en cause. Crever quatre pneus. Quand même. Est-ce raisonnable ? Tu ne l'aimais pas alors ? Il avait fait partie du showbizzzzzz. Jacques. Il allait partir en Turquie en janvier prochain. Repos, détente, hôtel, restaurants. Des merveilles. Savoir faire la différence, entre une omelette et un vrai repas dans un restaurant trois étoiles. J'avais la nausée, malgré moi. Ces porcs qui bouffaient, qui voulaient me baiser pour vingt mille francs la nuit. J'ai été trop conne, non pas de le raconter ici, mais de ne pas avoir attendu l'euro pour me prostituer. J'aurais gagné plus, aucun doute. Il s'était tapé des jeunes minets de seize ans, pas plus. Des filles aussi. Il n'y avait plus aucune moralité de nos jours. Il bouffait. Il tombait amoureux de la jeunesse. C'était un peu un truc Grecque, tu vois. Les homos refoulés sont très fascinés par la Grèce antique d'où Pastorale qui me prend pour une Tragédie Grecque. Le serpent qui se mord la queue, j'ai des raisonnements d'une lucidité qui m'effraie parfois. Mais seulement parfois. Certains, ils m'envoyaient des photos d'eux, avec dans le cul des godemichés, il ne comprenait pas. Les mecs lui demandaient : ça t'excite ? Il répondait : ben non. Les mecs demandaient : pourquoi ? Elle, elle était mariée à son mari depuis des années. Son mari travaillait avec le mien futur depuis des années aussi. Il trompait sa femme à Paris avec des jeunes femmes. Toutes gaulées comme des déesses. Ensuite il racontait à Denis. Ce qu'elles faisaient. Ce qu'elles lui faisaient. Par exemple, dans le milieu de la justice, de vraies petites cochonnes. Toutes les règles, les lois, finito une fois qu'elles sont avec toi pour délirer. Délirer. Le sexe et le délire. Jacques. Des lustres en or et en diamants. C'est un peu les couleurs de Noël, c'est pour ça que ça me donne la nausée. A moins que je sois enceinte. Ce serait dommage. Je suis arrivée amoureuse. Je veux pas repartir enceinte. De toute façon j'avorte si je suis enceinte. Je ne peux pas cautionner une telle horreur. Je parle de votre monde, comment je pourrais le vendre à un enfant ? Je suis bien trop lâche pour essayer. Et égoïste. Car il faut dire ce qui était : ils mouillaient rien qu'en pensant à elles. Jacques ne parlait pas de plans avec des femmes enceintes. Il avait des bajoues énormes, un goitre affreux. De rares cheveux gris. Comme Denis m'embrasse parfois dans le salon et qu'il met une main dans mon pantalon. Il fouille. A la recherche du Paradis Perdu. Et bien Jacques devait faire pareil avec l'autre fille. Il attend. Il plonge dans mes yeux. Il me transperce. Il me veut. De toutes les manières, j'ai toujours su tenir la barre. A mine. J'avais demandé conseil à un Dragon Portugais Rouge. Si ça reste dans la famille, c'est meilleur. C'était Frédéric qui le disait pour plaisanter l'autre fois. J'ai pensé : sale con. Mais j'ai fait un grand sourire pour pas paraître impolie. J'aurais pas été polie, j'aurais été perdante, de toutes les manières. Les énervés, ça se retourne toujours contre eux. Je m'en souviens encore avec émotion. Par exemple, je parlais de tenir la barre, et bien Aeralwind, qui n'est pas un vrai prénom, ni même un vrai nom a tenu à me parler sur msn, et j'ai accepté, j'accepte rarement. Quand ça me vient. Et là cette personne ne pouvait pas, elle m'a dit : je suis désolée, je dois travailler mon doigté. Au piano. Et ça m'a fait penser à Jacques, son doigté. Car il en avait. Mais c'était comme de la restauration rapide pour un homme abonné aux grands restaurants. Il jouait du piano aussi parfois. De temps en temps. Mais il ne se disait pas artiste. Il avait fait un peu de radio aussi. C'était tout ce qu'il avait toujours voulu découvrir, Paris. Jacques. Même avant. Les collègues à l'hôpital. Parlaient de leurs enfants. Elles se raccrochaient souvent à ça. Les infirmières ne sont pas altruistes ou alors d'une façon vache laitière. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre. Nettoyer la merde au cul des vieux qui perdent la tête, ça c'était pour moi stimulant le matin, de savoir que j'aurais peut-être un ou deux petits décès aussi. Cela me faisait sursauter. Mais aujourd'hui tout ceci se terminait lentement. J'avais de nouvelles rives. Il n'était pas exigeant. Je l'étais bien plus envers moi-même. Ses croûtes, elles n'étaient pas si mal. Et en plus il en vendait, à des prix étranges. Enfin, pour moi. Même pour une infirmière, même pas altruiste. Elle aurait trouvé ça étrange. Elles parlaient de leurs enfants comme de victoires. Ou alors je pense que je ne comprenais pas ces femmes. D'ailleurs je ne cherchais pas. Mais comme de victoires, Denis me disait que c'était plausible, oui, c'est comme une victoire, en plus fort, en plus violent, en plus doux. On tombe toujours amoureux de ses enfants quelque part. J'ai eu envie de lui demander jusqu'où ça s'arrêtait, ces amourettes. Mais je n'ai pas osé. J'ose peu, finalement, c'est pour ça que j'écris. Sinon j'aurais pris les armes pour une pseudo-rebellion (ça me fait trop rire, je me fais pipi dessus quand j'entends des inepties pareilles). Denis se souvenait très bien de mes amours passées, je lui en parlais. On se téléphonait, il revenait, on baisait, il repartait. Je lui en parlais. Avec untel. Avec cet homosexuel. Qui redécouvrait les voies du Seigneur. Ses potes avaient parfois peur. Les plans glauques étaient attirants, à raconter ensuite stimulants, mais au final ils avaient peur d'être dégoûtants. De ne pas donner le change suffisamment. D'en faire trop. Des tonnes, des kilos. Des caisses. Ils ont des femmes et des minettes, des apéritifs et des digestifs, ils ont des grosses voitures et ce sont des hommes bien habillés, on croirait pas. Ils ont des avis. Sur la politique à mener dans ce pays. Israël et la Palestine. C'est clair. Maintenant que Denis m'impose à eux, j'ai l'impression d'avoir un collier autour du cou, et pas un collier de perles. Un collier en métal. J'ai le sentiment que c'est l'appartenance qui compte pour eux, comme la crasse chez les pauvres et la redondance. Il y a des rites partout et partout il y a des rites, et partout j'aurai à danser pour entrer dans la danse, et partout j'aurai à tendre mon cou pour qu'on me mette un de leurs gros colliers. Jacques. Il avait des étoiles dans les yeux, c'était Noël non ? Il aimait bien la chaleur de Noël, il avait parlé à la fille de cette chaleur, à l'époque de l'année. L'hiver qui faisait de la chaleur. Il parlait plutôt du mood. De l'ambiance, de toutes ces choses. Sa femme, depuis des années qu'ils ne couchaient plus ensemble. Il avait porté des costumes superbes pour aller travailler. Il était allé voir Les Misérables au Théâtre. Avec ses putes. Restaurant. Piscine. Jacques. Justement, j'ai rêvé d'une piscine la nuit dernière, et il y avait beaucoup d'hommes riches, dont un de mes clients, un industriel. Je plongeais dans la piscine. Et il était là, il me regardait. Je le voyais en gros plan. Il allumait une radio et on écoutait de la musique. Je devais rendre des papiers mais j'étais en retard. Patrick : Michel Tournier, Julien Green, de vrais écrivains. Pas comme tes Michel Houellebecq, tes Christine Angot, Angeline. Et Virginia Woolf, c'est mieux que Tournier et Green réunis. Tournier et Green, des écrivains, pas des formules. Tu vas dans le mauvais sens. A l'envers. Angeline : viens, j'ai fait un cauchemar. Denis : rapproche-toi, je me retourne dans deux secondes. Jacques : pour moi la volupté passe au dessus de tout. Certains de ses collègues seront là. Pour le repas. Et ensuite, on passera encore le nouvel an chez eux. On sera content d'être en 2007 même si les chiffres sont complètement faussés. Même si j'avais toujours cette impression fausse et injuste qu'ils étaient des menteurs. Cela me venait de ma peur à cause d'Antonio. On ne doit pas vivre avec des fantômes, c'est Patrick qui me l'a dit, il sait bien de quoi il parle, il a perdu quelqu'un dans un accident de moto il y a dix ans. Les fantômes, on les prend avec le reste de nos bagages. Denis, quels sont tes fantômes ? On dirait que le coeur d'une femme suffit à te rendre heureux. Je me voyais bien sans toi dans un an. Et toi avec une autre. Le ventre rond. Je te voyais bien, heureux avec une autre, son ventre plein de toi. De ton résultat. Les émotions sont difficiles. C'est dramatique. Ce qu'ils sont prêts à faire pour faire connaissance. Pour un petit lien, dire bonjour, on le fait car cela se fait. On s'aime. C'est la fin de l'année. J'ai vécu une année horrible, encore. Je n'arrête pas de me dire que ça s'arrange avec le temps. Que le temps arrange tout pour moi. Ce serait tellement pratique. Il est là. Pour moi. Qu'est-ce que je peux faire contre ça ? Avant je me serais enfuie. Ce n'est pas dit que je ne le fasse pas. Je n'ai pas intérêt, je sais. Ce ne serait pas utile, vu l'histoire le tournant qu'elle prend. Qui ne fait pas semblant ? Ce qui m'angoisse, ce n'est pas le ressentiment vraiment, ou la haine que je pourrais avoir. C'est qu'ils se sentent obligés. De jouer. Tout le temps. Ils rentrent chez eux, ou chez leurs putes, et là ils peuvent souffler d'avoir fait semblant toute la journée. Même maintenant, ils ne s'autorisent plus, chez eux, à décompresser. Dans les esprits, ça tourne et ça tourne pendant de longues heures, même la nuit. Ils aiment parler à leur femme, ils se demandent ce que ça fait de ne pas être marié. Ils se disent : et alors ? Elle ne saura rien. Mais moi je sais. Je le vois. Je suis obligée de faire semblant aussi et ça me tue de faire semblant. Chaque jour un peu plus. Alors que Denis lorsqu'il me prend, me parle d'enfant, je lui montre de moins en moins de résistance. Alors qu'avant j'étais catégorique : si tu veux des enfants, trouve-toi une autre femme, j'étais même allée lui dire. J'étais allée jusque là. Incroyable. Je n'avais peur de rien, pas même de le perdre. De perdre l'amour. Que j'avais mis toute une jeune vie à tuer. On m'avait tuée quand même, il fallait que je tue à mon tour, pour renaître et j'étais prête, à chaque instant, à remettre mon amour en cause. C'était épuisant. Je suis moins triste, c'est plus une grande lassitude, en regardant les gens vivre je me dis : et puis un jour tout cela sera décrassé, et ça passera aux oubliettes et d'autres prendront la place en se voyant comme les derniers mais eux-mêmes ne sauront pas qu'ils seront vite remplacés. A leur tour. Il avait appris à lire à un joueur de Tennis très connu. Il venait d'une famille très modeste. Jacques. S'en vantait souvent, cela confinait au bizarre. Il portait des épaulettes un peu trop saillantes. Jacques. Des endroits de son enfance lui revenaient, sa mémoire alors s'ouvrait et comme l'être humain se dépliait, il me parlait à coeur ouvert, de son enfance, de ce père qui lui donnait des coups ainsi que son sexe, il en parlait à son âge encore avec beaucoup d'émotion, beaucoup beaucoup beaucoup beaucoup, et il me regardait comme Denis le faisait lorsqu'il avait sa queue en moi et qu'il jouissait, il me disait en quelque sorte : ne me laisse pas seul ce soir, je ne peux pas rester seul ce soir. Pendant l'amour, c'est le regard de Denis : je suis en toi, tu es à moi, nous ne faisons qu'un. Si je traduis. Si je mets des sous-titres. Patrick c'est pas pareil. Les collègues non plus. Certaines couronnes sont tellement difficiles à porter. Jacques. Certaines coupes aussi, comme ce soir-là où tu ne pouvais pas rester seul et que tu avais commandé, au lieu de me baiser contre vingt millions de francs, pour qu'on puisse se saouler et parler, une superbe et énorme bouteille de champagne.
