Le Plus Beau Ruban Rouge

This is not a conclusion. Not a revolution. Just a little confusion. Hey hey hey hey.
Ode to the Banana King
Ces années-là étaient toujours revisitées avec nostalgie, pour lui ça signifiait une grande solitude, son psy lui avait même dit : une grande précarité affective. Il aimait la nuit, c'était un garçon de nuit, un oiseau de nuit même, il avait toujours préféré la nuit, il fonctionnait comme un vampire, disait-il pour rire. Il fumait dans son salon, en caleçon, puis vînt la mode des boxers, qui moulent bien l'appareil génital masculin, il fumait dans le noir, il maugréait des choses contre sa mère, il regardait par la fenêtre, il avait envie de faire du mal à quelqu'un ou alors de se faire du mal à lui-même s'il ne trouvait personne à torturer psychologiquement.
Il savait que certaines personnes, certaines femmes acceptaient cela de leur compagnon, toujours quelque part on trouvait un faible pour compenser la présence d'un fort, il avait toujours été dans ce rôle du fort. Enfin presque depuis toujours. Bien qu'il se sentait nul et qu'il avait ce besoin de se mettre en compétition avec les autres, dans tous les sujets possibles et imaginables, du travail à la possession de vêtements de marque. Son amour pour cette fille avait été mis à mal par son caractère. Il avait fait une dépression, il avait été interné une première fois, en psychiatrie, à l'adolescence. Il aimait se lascérer les bras, il a gardé quelques cicatrices en souvenir.
Son père était parti lorsqu'il était enfant. Ces années-là étaient toujours synonyme de souffrance, de tristesse, d'un puits sans fond, et certainement sans eau dans sa mémoire. Il n'avait plus d'eau dans sa mémoire. Il fumait, il aimait plus la fumée qui sortait de sa bouche que le fait de fumer, ça n'enlevait pas le stress, il pensait que les fumeurs se mentaient à eux-mêmes lorsqu'ils disaient que ça produisait un effet destressant. Il disait que c'était plus de l'ordre du tic. C'était clairement du tac-o-tac lorsqu'il répondait à sa mère, au téléphone. Sa mère qui avait choisi un mec nul, comme beau-père, dont il n'était pas fier, un homme nul, les hommes nuls ils existent, il le maudissait de toute son âme. Jamais vraiment sans expliquer pourquoi.
Il avait jeté à la poubelle la plupart de ses posters, des tubes, avec des images très années 80, le summum du bon goût. Il avait jeté beaucoup de choses concernant son père, des choses qui lui avaient appartenues, sa mère lui avait donné tout, elle ne voulait plus rien de lui dans la maison, ce qui pouvait lui rappeler cet homme dans sa maison. Il avait fini par tout jeter, il avait fini par le raconter à une infirmière : j'ai tout jeté dans ma maison, tout ce qui était à mon père. Son père était un souvenir et ce souvenir était menteur, il ne pensait plus du tout à lui, il ne savait plus quel était son visage, sinon grâce aux deux-trois photos qui restaient.
La contradiction était son domaine et il excellait là-dedans parce qu'il n'avait pas le choix, la cohérence était pour les autres, d'après lui. Il avait bien frappé une fille pendant l'amour, un soir complètement beurré, sur la fille, qui était beurrée au moins autant que lui, il lui avait foutu des baffes pour commencer, par haine, il avait ressenti une haine, incroyablement forte, monter d'un coup dans ses entrailles, dans son coeur, (c'est dans les entrailles entières, le coeur et les viscères),et après c'était un petit coup de poing de temps en temps, au visage, dans les côtes. Quelques jours plus tard, elle lui a téléphoné : j'ai adoré, on recommence ? Lui a-t-elle annoncé. Mais il a dit non. Il avait peur de lui-même. Il se trompait souvent mais avait parfois des éclairs de lucidité sur sa situation intérieure, comme tout le monde.
Il savait que sa haine des femmes lui venait de son père et de sa mère, leurs rapports entre eux et avec lui, leurs rapports de parents, et d'homme et de femme, il l'expliquait très bien, il était très clair. La fumée le faisait kiffer. D'après ses dires. Il était dans une sorte de kiff. Son grand frère aussi, marié, avec une femme, et trois enfants, près de Nancy. Pourquoi aller à Nancy ? Lui et son frère ne se parlaient plus depuis des années. Depuis qu'en fait il s'était marié. Il était seul. Il ne parlait qu'avec sa mère au téléphone, c'était le seul lien qu'il avait avec quelqu'un de sa famille. Il n'était même pas allé au mariage de son grand frère, pourtant il avait été invité.
Il ne pleurait jamais. Il disait qu'il n'avait plus assez de force pour ça. Des fois au travail, il avait envie. En remettant les pièces des automobiles. Il sentait : comme un robot, être un robot honnête mais être un robot quand même. Il aimait fumer en travaillant près de l'essence, son patron qui était trop sympa l'engueulait, le traitait de suicidaire. Il sortait la nuit avec Fredo, Croco, Gino, des copains du travail et de l'adolescence. Ils voulaient draguer les filles mais ces potes n'avaient pas la gueule d'ange qu'il avait lui, ils étaient un peu pathétiques. Lui il pouvait attraper n'importe quelle fille, en lever une et lui mettre des pains dans la gueule, parce que, des fois, des filles aux gueules d'anges le demandaient. Faire ça. Elles ne sont pas très équilibrées. Elles n'attendent pas de l'être, d'ailleurs. Quand il couche avec un certain genre de filles, il a l'impression de coucher avec sa mère. Alors il se barre dans la salle de bains et il arrive à pleurer deux petites larmes. Il téléphone. Il me téléphone. Oui je sais ça fait des mois. Des mois qu'on ne se parlait plus. Tu es où ? Avec qui ? Toujours avec lui ? Là, il doit penser : qu'est-ce qu'il a de plus que moi ? Et moi je pense ma réponse : le plus qu'il a c'est justement qu'il n'est pas toi. C'est d'une simplicité, l'amour, ce qui n'est pas simple c'est de haïr (normalement c'est le contraire de l'inverse). Il crache sur ces filles faciles, aux caractères...Qu'est-ce que tu fais ?
Qu'est-ce que tu deviens ? Vous lui racontez ce que vous devenez. Il vous téléphonait plus avant. Avant qu'il arrête. Etre en froid avec les femmes, son père qu'on ne connaît pas, son frère parce qu'il s'est marié, ça ne peut pas durer toute la vie. Moi je sais pourquoi il était en froid avec son frère. C'est interdit, pour une infirmière. De faire amitié-amitié avec des patients, c'est malsain. C'est interdit de haïr l'homme mais pas de le tuer, Croco. Il me téléphone depuis la salle de bains de la fille qui, confiante, l'a emmené chez elle. C'est mignon chez elle, il dit. Tu es où ? Tu es avec qui ? Tu as retrouvé un ancien client ? Et tu es avec lui ? Quoi ? Il est surpris. Vous parlez franchement. Vous dites franchement ce que vous faites. Moi ? Ben j'écris sur toi, là. Justement, en te parlant au téléphone. Je le fais toujours. On ne sait jamais. Une personne à l'autre bout du fil peut dire quelque chose d'assez sensible pour être repris dans l'écriture. C'est important. Trop de gens sont dans le mauvais côté du sensible lorsqu'ils écrivent, mais ça n'est que mon avis, ce n'est pas la vérité toute nue que j'impose. Vous lui dites que vous savez. Les gens n'aiment pas ça d'une manière générale parce que parler, c'est juste comme ça pour eux, c'est juste eux. Mais ça n'est pas ça. Il vous parle de son mal-être qui n'a fait qu'empirer depuis la dernière fois. Cela remonte à combien de mois ?
Il vous trouve...Votre voix est radieuse. Vous lui demandez s'il tape encore les filles pendant qu'il baise. Il rigole : je me contrôle. Vous lui dites : du temps que tu ne les égorges pas comme l'autre-là, comment il s'appelle ? Mais si, qui a tué des femmes à Paris. En les égorgeant. Son amour pour elles était trop fort, trop ardent. Et puis c'était à lui, aussi. Tout ça. Moi. J'aurais pu être à lui. Il m'a dit donc qu'il se retenait. Depuis la salle de bains de chez la fille, qu'il venait de baiser. De lever. Ses copains gueulaient : il se levait n'importe quelle donzelle un peu bien foutue. Ils voulaient aussi tirer leur coup. Le soir, pour la fête, s'amuser. Il m'a dit : mes potes ne parlent que de cul et de foot, je pense que tu t'ennuierais avec eux. Il a lancé un petit rire. J'ai suivi, pour le suivre, je sais suivre quant il le faut, je suis assez sportive pour ça. Il fait pareil, il devient caméléon. Pour se protéger. Il a fini par dire au revoir. Désolé de t'avoir dérangé. Il a fini par raccrocher.
Son grand frère adorait le sucer dans la forêt, non loin de chez eux, ils avaient commencé comme ça, par jeu. Son grand frère le faisait souvent jouir dans sa bouche, il avalait, lui il donnait car son grand frère suçait bien, il en garde des souvenirs confus, étranges. Quelque part, il m'a avoué être tombé amoureux de son grand frère. D'une manière physique, sexuelle. Ses problèmes psychologiques ont commencé là. Le grand frère a réussi à se faire sucer par lui. Ensuite le grand frère est parti de la maison. Plus personne à sucer, plus personne pour se faire sucer (rires d'enfants coquins). Il a commencé à regarder les enfants d'un sale oeil, les enfants de son quartier, il regardait leurs petites fesses rebondies, leur innocence, c'était plus l'innocence que les fesses, c'était plus la fraîcheur, l'innocence, même s'ils connaissaient beaucoup de gros mots et que ces enfants n'étaient pas purs. Il entendait des voix ou il entendait cet instinct étrange qui voulait le pousser à salir ce côté innocent dans l'ADN de tous les enfants (rires coquins de bambins). Dans ses rêves, il se noyait souvent, c'était son cauchemar récurrent. Il a pleuré, il m'a raconté : si je n'avais pas eu ma raison, j'aurais violé des gosses. Et ces désirs-là sont partis.
Il n'a jamais été attiré par des hommes autres que son grand frère. Qu'on va appeler Elvis (Pelvis si vous voulez). Elvis a ramené une fille à la maison, quelques années plus tard il l'épousait et lui a fait des enfants. Il n'a jamais reparlé des fellations qu'il faisait avec son petit frère, il n'a jamais dit quoique ce soit, devant lui il faisait comme si tout ça n'avait été qu'un rêve, même pas, comme si ça n'avait jamais eu lieu. Il s'en sortait dans la vie, Elvis. Lui, il regardait cet Elvis, son grand frère, vivre sa vie après ça. Comment on peut vivre sa vie après ça ? Il se demandait, lui qui n'y arrivait pas. Les vaches dans les prés disaient : on n'a pas le choix. Le Nazi acclamait la réponse des Vaches. Il ne comprenait pas. Il n'arrivait pas à en parler. Il pensait même que son père lui avait fait des choses pires alors que ce n'était pas le cas.
Un jour d'été, dehors, il a entendu son voisin qui jouait avec ses filles, en maillots de bains, des gosses, des petites. Le père de ses gamines avaient de drôles de chatouilles, il caressait au passage leur entrejambe et elles riaient, elles riaient, et riaient encore (grognements de chiens). Le père parlait d'un Ruban Rouge. Il regardait ça par la fenêtre de sa chambre, en fumant son pétard. La fumée faisait des dessins dans les airs, il délirait, il commençait cette phase. Je lui ai donné mon numéro de téléphone, je regrette, parce qu'il a connu la même chose que moi mais différemment. C'est toujours semblable, proche, identique, comparable et différent.
Il ressortait souvent cela, ce père de famille, ce soleil, cette piscine gonflable. Ce bel après-midi. Cette belle journée. Et lui. Qui était à côté de tout ce qui était beau. Tendancieux était ce qui était dans son esprit, il avait l'impression de meurtrissures profondes dans sa tête, dans son coeur. Dans tout son corps, l'ensemble. Il disait souvent à sa mère, entre deux crises de colère : ne me juge pas trop vite, maman, je t'en prie. A l'époque il pouvait encore pleurer. La drogue l'aidait beaucoup pour ça.
Lorsqu'il regarde la forêt, il doit avoir, encore aujourd'hui, des moments où son esprit décolle de la réalité. Il y a ceux qui sont dedans, et lui décolle, il regarde les arbres et sans raison pour l'extérieur il décolle. Son grand frère le faisait jouir dans sa propre bouche. Une fois seulement, il lui a dit d'arrêter mais il subissait, il se sentait coupable.
Pour dire toute la vérité.
Il voyait plusieurs filles maintenant, et des fois, rarement, il me téléphonait de leur salle de bains. Il me demandait juste : comment ça va ? Qu'est-ce que tu fais ? Avec qui ?
Qu'est-ce que tu deviens ?

ANGELINE