Le Bateau de la Fille

La neige, ce n'est rien, du néant que nous passons notre vie à déplacer entre deux courts étés.
Pierre Turgeon Le Bateau d'Hitler
Elle était triste. Elle était en larmes. Elle pensait que je pouvais l'écouter. J'ai une grande capacité d'écoute. Elle m'a dit que j'en avais une. J'ai failli être étonnée. J'étais étonnée, je ne voulais pas l'écouter. Je ne sais pas écouter, mes oreilles ont été coupées, au moins d'une manière métaphorique. C'est moi-même je crois. Qui me suis fait ça. Je me suis fait ça à moi-même. Je ne suis pas certaine. J'ai envie de fouiller des grottes, depuis ce film, à la recherche de la personne qui me manque et qui est morte. Par ma faute. Je crois, j'étais étonnée, je m'attendais à quelqu'un d'autre, en même temps, comme je l'ai dit, ça m'arrive une fois sur deux ce qui est énorme, je savais que le téléphone allait sonner, et quand j'ai décroché, je savais que c'était elle. J'ai été étonnée d'avoir raison. J'adore avoir raison, je ne sais pas si c'est votre cas, probablement, même. Je ne savais pas quoi faire. Je ne sais pas quoi faire, souvent, face à des réactions de ce type alors j'improvise. Face à Jean, sa connerie profonde, j'ai été très digne, d'habitude je suis moins digne face à des gens qui sont plus bêtes que moi. D'habitude, j'ai cette curieuse tendance à m'abaisser à leurs actes, un exemple : mon oncle abuse de moi, je le tue en réponse. C'est triste de fonctionner comme ça. Bon, mais on ne va pas se lancer dans ce genre de lamentations, la parole, c'est important, écrire n'est pas parler, c'est mieux que ça, dans le rêve on me le disait. Dire. J'écoute et quand j'ai pas envie d'écouter, je fais semblant. Heureusement que je suis jeune, je pourrais être une sorte de limace raciste de la France typique (j'en connais quelques paires). Bon, elle était triste. La société est triste parce qu'elle n'aime pas ses gens lorsqu'ils sont tristes, ou alors il faut absolument qu'elle leur lance son mouchoir utilisé. Avec des rites, des codes, des codecs, tout ce que vous savez. Et tout ce que je regarde parfois. Sa dernière copine en date venait de partir avec fracas (comme parfois Pedro) et elle ne savait pas quoi faire, elle pensait au suicide, elle n'en pouvait plus, à son âge, d'être seule et d'être dans des histoires compliquées, avec des nénettes pas finies voire même pas commencées, la gueule de traviole, la présence de l'esprit qui faisait défaut. Elle voulait quelqu'un d'entier, pas des trucs pas finis. Pas des trucs qui se raccrochent à la reproduction de ce que la société leur lance. Choisir ça c'est se rendre compte qu'on est rien, et quand on est rien, on est collectif, on est avec les autres, dans les autres, et son nom on ne le porte même plus, puisqu'on est un membre du groupe. Ce qui n'est pas dans un groupe et dans une place de fragilité, ce qui est seul est souvent subversif (regardez Hitler par exemple, oui je sais, j'en parle encore mais non vous verrez la suite, un homme auquel j'aurais pu ressembler dans son désordre intérieur - c'est à cause de l'été, Hitler avec l'été, Hitler a violé l'humanité et contrairement à ce que dit Pennac, tuer une personne et vous tuez l'humanité entière mais l'humanité entière s'en fiche éperdument), encore faut-il...(d'autres explications plus poussées). Bon, elle était perturbée, elle n'arrivait pas à prendre du recul par rapport à la situation. Il y a beaucoup de gens, malades de leur histoire, qui ne savent pas prendre ce recul nécessaire, la plupart des autres se raccrochent à leur égo, si grand dans des cerveaux si petits (j'allais écrire caveaux). Elle voulait se suicider, je lui ai dit que ce n'était pas la peine. J'avais envie de lui raccrocher au nez, de lui dire : pourquoi tu me téléphones, on se connaît ? Tu crois que tu me connais parce que tu as couché avec moi un peu ? T'es folle, qu'est-ce qui se passe ? T'es pas bien ou quoi ? Sale lesbienne (insulte homophobe condamnable par la loi). J'avais envie de lui dire puisque je l'ai pensé et puisque je me suis dit que je n'étais pas juste, ce n'était pas juste et qu'elle souffrait et que je pouvais bien lui accorder quelques minutes, d'autant plus que c'était elle qui payait (oui oui, l'argent, je pense qu'à l'argent, ça m'a niqué le cerveau depuis que j'ai arrêté de me prostituer, oui oui je me prostituais, Chris, c'est tellement comique, c'est vrai, tu peux donner tes leçons de morale et de fric, tu peux continuer à montrer ce vide qu'il y a dans ta face pourrie bouffée aux mites, cette bouche qui sort des phrases dans le seul but de contrôler les autres, invite-moi à manger et je serai contaminée par toi). Et puis l'autre loin de moi. J'ai pensé : si ça se trouve, il s'amuse bien avec des filles de vingt ans, fraîches, mais je me suis rappelée que moi aussi j'étais fraîche de vingt ans, encore aujourd'hui. Ce corps, Gisèle, que tu n'as plus, même si le tiens était pas mal pour une femme lesbienne qui approche de la quarantaine. Je voulais te serrer contre mon coeur pour que tu arrêtes de pleurer, mais ça t'aurait fait des choses, ça t'aurait fait des choses comme des bouffées de chaleur. Et je n'aurais pas voulu provoquer cela chez toi : tu n'es pas un homme, je regrette, ça fait toute la différence. Demande à des folles, ils le savent bien, de quoi je parle. Ici nous ne sommes pas dans ce jardin mal entretenu, la société franchement, elle n'entretient pas bien ses jardins, ceux-là, tu vois de quels jardins je parle ? On pourrait la porter au tribunal, elle fait ce qu'elle peut pour y arriver, le gros comique est mort avec ses lèvres maquillées qui m'effrayaient, adolescente. Gisèle, je sais pourquoi ça te dégoûte, moi aussi ça me dégoûte, mais je me lance dedans, de toute façon, un jour, je sais que j'aurai un ami et qu'avec cet ami nous ne coucherons pas ensemble (on ne couche pas avec ses amis, sinon ça casse, ou alors on se fait un film) et ça signifiera qu'on est allé au-delà de l'homme et de la femme, qu'on sera les plus forts, les plus beaux, qu'on sera les plus forts. Tu ne seras jamais la plus forte, ma pauvre Gisèle. J'ai été très gentille avec toi au téléphone, beaucoup trop. Je suis trop gentille avec cette fille, me-je suis dit en raccrochant, elle m'avait volé mon temps, précieux, je peux mourir demain. Elle avait des sanglots aussi longs que l'hiver passé, elle avait des râles et elle menaçait de se suicider, elle m'a demandée de venir, j'ai dit que je pouvais pas, j'ai raconté ce que je devenais, parce que Gisèle, elle perd quelqu'un, elle se rend malade d'être toute seule, et elle prend n'importe qui, une autre fille même si elle l'aime pas, elle se persuade qu'elle l'aime, lui dit qu'elle l'aime pour la persuader, elle persuade tout le monde, ensuite elle lui fait un cunilingus, ensuite pour lui prouver son amour, elle recommence. Quelle vie. Quelle bonne vie. Heureusement à la fin que ça s'arrête, tellement c'est trop bon faut pas abuser des bonnes choses. J'ai failli lui dire ça. J'aurais été méchante mais je ne suis pas méchante (oui, oui, hey les toutous, c'est pour me persuader moi-même ou c'est pour vous faire sortir de votre léthargie). Gisèle, tu me paraissais tellement ordinaire, c'était effroyable. J'étais dans cet effroi. Tu voulais que je vienne, j'ai dit non, j'ai donné une excuse bidon, celle que je donne quand je veux pas voir la personne qui me demande de venir. C'était trop dur, de revenir en arrière. Je sais de quoi je parle, ma chérie. Je sais de quoi je parle, Gisèle, et toi, tu sais de quoi tu parles ? Tu es certaine de savoir ? Ou alors tu fais une compote, volontairement illisible, pour qu'on t'aime, pour te faire bien voir ? On pourrait penser ça. Que tu fais exprès. Que c'est calculé. Que tu calcules, comme l'écrivain, souvent je disais que j'écrivais, même ce professeur des petites écoles, E. Blondeau, à qui j'ai dit que mon oncle m'avait bourrée la chatte sans que je sois totalement d'accord (totalement mais en même temps, je me sens pas une victime, toi tu sens comme une victime ?). C'était un secret et j'étais tellement mal mais bon, voilà, je lui ai dit que j'écrivais et il m'a dit : tu écris d'abord la fin de tes romans avant le début ? Il paraît que ça se fait chez les amateurs, les trucs, les techniques. Les trucs et les techniques, ils ont des techniques, pour que la fin soit percutante, comme le début. Tu fais comme Gisèle lorsqu'elle se tape une fille, elle récite l'alphabet, et bien ça marche. Le plaisir des mots, il vient, il arrive, il monte. Là. Le plaisir des mots, pour ceux qui les lisent, mais ceux qu'ils veulent, pas pour ceux qui les écrivent, il faut pas déconner, exagérer, ou alors dans le bon sens. Je lui ai dit de boire un thé (comme dans les soaps, genre : Mon Dieu Victor, je suis ta soeur et j'ai couché avec toi ! Et là, Victor répond : Tu veux une autre tasse de café ?). Ce plaisir quant il fuse. Tu es surprise, Gisèle ? Tu devrais te faire un thé, te calmer et aller dormir. Il n'y a que ça à faire. J'imagine le jour où Denis va me quitter : aller baiser le premier venu dans la rue ? Non. Me faire un thé, un bain, une soupe, un livre et au lit. Des fois, la vie, c'est simple comme un au revoir. Gigi l'amorosa m'a racontée pourquoi sa copine venait de lui dire au revoir goodbye lover, parce qu'elle avait une autre fille en vue. Le Nazi en mettant ses gants pour la vaisselle est en train de me dire : chez les homosexuels, ça tient pas. Je lui réponds : ce genre de choses arrivent à n'importe qui. Là il jette l'assiette par terre et il dit : et souffrir juste avant de mourir, dans sa chair, ça arrive à tout le monde peut-être ?! Elle me dit : on était pas si mal avant. Et maintenant, tu es avec ce mec...(je pense qu'elle avait un peu bu). Oui, ces accidents arrivent aussi (rires de macaques de cette situation de comédie de théâtre). Un homme, une femme. C'était comme dans les dîners avec des couples homos, ils lançaient des vannes, du style "oui, même les hétéros sont acceptés". Pour, dans le cadre de l'humour, de l'entente, de la non-violence et de la bienséance faire accepter leur différence en inversant la donne, le genre de rites qui se produit aussi entre politiques, lors de la venue d'un politique étranger en France par exemple, Chirac lui parle du temps qu'il fait, etc. Et ils pouffaient de rire. C'était d'un niveau trop intellectuel pour le mien, j'abdiquais souvent. Gisèle, tu t'en souviens ? Tu m'as même parlé de ces gros beaufs, ces mecs hétéros pour le foot, allez le foot, vive la France (on va manger du petit Suisse ils disaient, mais finalement ils ont fait caca du Danette au chocolat) et tu disais : je supporte plus, ça me dégoûte. Ecoute, le pénis te dégoûte. Je sais pourquoi, mais laisse-moi le faire à ta place. Coupe-le complètement, coupe ce cordon, ce tube, coupe bien l'intelligence de ton dégoût, coupe tout, il faut couper court, les cheveux en quatre, les amours en six (un chiffre magique). Ne pas avoir peur de ça, laisse-moi le faire pour toi, laisse-moi te dire : calme-toi. Je t'aimais, je croyais, mais en fait non, je ne t'aimais pas, j'aimais bien que tu me récites l'alphabet entre les cuisses, pour être honnête, soyons honnêtes. S'il vous plaît, un peu de tenue dans les rangs. Ce Pogo n'est pas très beau. Et qui vient de tirer une balle dans la tête de Charles, il y a du sang et de la cervelle partout, qui va nettoyer la moquette ? Hein ? Ce pogo est grotesque, il faudrait qu'il se termine, je vais te terminer, disait Gabrielle, à certains de ses clients qui adoraient ça. La pauvre Gabrielle. Ce sera ça le prochain billet : "La Pauvre Gabrielle". Ce n'est pas très beau, Gisèle, de m'appeler. Je ne t'ai rien demandé. Je sais, c'est facile, comme tu es lesbienne et que toute ta vie ainsi que ta mort tourne autour de ça (normal et logique), mais tes petites copines ne te supportent pas, moi non plus je ne te supportais pas, je sais pas pourquoi, l'absence de poils sans doutes, l'absence de la différence, c'est bien la différence aussi, tu me dégoûtais pour être honnête, mais j'ai pas osé te le dire au téléphone, parce que tu souffrais, ta copine venait de te lâcher, tu voulais passer les grandes vacances avec elle cet été. Tu passeras les grandes vacances toute seule ou avec quelqu'un d'autre. J'ai raccroché, elle voulait m'appeler encore demain, je lui ai dit : je serai pas là, désolée. Avec ce ton que je n'aime pas, que je n'aime pas avoir. L'été est étrange, cet été risque d'être riche en intelligence et en changements profonds, j'ai encore des milliers d'années à vivre, on se sentirait presque immortelle si on passait à travers toutes ces balles, que dalle. Comme dirait Adolf : si vous désirez la sympathie des masses, vous devez lui dire les choses les plus stupides et les plus crues.
C'est terrible de se faire ça à soi-même.
Heureusement que je ne fais pas ça moi. Elle était juste triste. Elle était en larmes. Elle pensait que je pouvais l'écouter. J'ai une grande capacité d'écoute. L'infirmière coquine qui met ses gants de latex et qui complote avec le Nazi dans la salle d'attente en me regardant lui murmure quelque chose à l'oreille, elles ne sont pas coupées, les siennes. Comme les miennes. Au moins d'une manière métaphorique. C'est moi-même je crois. Qui me suis fait ça. Je me suis fait ça à moi-même. Je ne suis pas certaine. J'ai envie de fouiller des grottes, partir à la recherche de la personne qui me manque et qui est morte. Par ma faute.

ANGELINE