La Terrible amputation
L'arabe attendait à ma voiture. Le marocain qui est si viril. Ils ne le sont pas tous. Jean m'a fait part de son expérience du milieu homosexuel, et il m'a dit, d'un ton solennel : ce sont des enculeurs (les arabes). Ils t'ont enculé ? J'ai demandé tout de suite. Non ce n'est pas vrai, Jean ne me parlerait pas comme ça. Il me parlerait de ça mais pas comme ça. A moi, c'est bien, parce qu'on peut tout me dire, étant donné que je peux, comme vous le savez, tout entendre. Tout. Après je garde ou je jette et je ne sais pas si Sophie ne va pas se faire jeter bientôt, tellement...ça se passe. Comment le dire ? Comment montrer ce soleil chatoyant qui la rend si belle, juste parce qu'elle se remet, d'une blessure, Bruno doit être encore en train de pleurer sa solitude, enfermé dans la chambre, que c'est triste, que c'est triste d'être un homme et de ne pas trouver l'amour. D'être seul. De toute façon, dans un de nos small talk habituels, j'ai dit à Sophie : on vient au monde seuls, alors il est normal de parcourir ce monde seul, en tout cas les gens comme moi sont seuls, et de mourir seul, c'est normal, ça c'est vrai pour les plantes, pour les animaux, c'est vrai aussi pour les hommes. On a beau leur tenir la main, on a beau leur dire : il fera beau demain. Mais non, ils se laissent aller dans le lit. Ils sont jaunes. Ils ne sont pourtant pas bridés, ils sont vieux, ils puent, ils sentent putain, ils refoulent, et ils sont beaux, à l'article de la mort, c'est l'enfance perdue qui se dégage de leurs regards, intenses, pour certains du moins. Certains évoquent les guerres auxquelles ils ont participé, et aussi le fait de tirer sur un être humain comme c'est moche, même si c'est un arabe, c'est pas juste. Il m'avait dit ce vieux. Qui avait fait l'Algérie et m'avait dit : on a fait des choses, des choses...en larmes qu'il était, dans son Alzheimer qu'il le finissait. Et il n'était pas très littéraire comme gars. Un de mes collègues parlait du livre du mec qui comparait Napoléon à Hitler. Il disait : c'est n'importe quoi je l'ai lu et il fait semblant de dire que Napoléon a inspiré Hitler pour ses chambres à gaz. Et là, moi qui pensais à quelque chose, je ne sais plus très bien quoi (je devais envisager de tuer quelqu'un, sans doutes possibles), je suis d'un égoïsme parfois, de ne pas écouter les choses si intéressantes qu'on dit tout autour de moi, comme Alix qui vient me dire que sa mère a voulu se suicider, je ne vois pas bien le rapport avec mon histoire mais bon, elle, certainement, qu'elle voit mieux que moi le rapport, et ce rapport n'est pas sexuel, et là, ce mec, qui est pour Napoléon et contre le livre me demande donc : qu'est-ce que tu en penses Angeline ? Hein ? Qu'est-ce que tu en penses Angeline ? Ben oui, c'est intéressant dans un service psychiatrique, et là je lui dis : que je n'ai pas beaucoup d'admiration pour les morts de ce type, que ce soit de grands hommes ou de petits hommes, des bouchers de l'histoire ou pas, après tout qu'est-ce que ça change ? J'avais fait exprès de faire celle qui n'est pas concernée par les problèmes du monde, qui ne s'intéresse pas à cet homme, Napoléon. Je savais que j'allais passer pour une sorte de sorcière à mettre de côté, mais moi j'ai pris l'habitude de vous voir faire ça, je ne me suis plus en train de me plaindre, c'est même mieux d'être mise de côté, que d'être prise dans vos bras qui sont faits de beaucoup de sang et de viande un jour pourrissante. Bien sûr qu'il avait gazé des gens, Hitler aussi, et alors ? Ils sont tous morts aujourd'hui, je fais mon boulot, ça me coûte assez. C'est comme d'écrire, ça me coûte assez, en plus comme m'a dit quelqu'un, tu branles les chiens. Si je devais écouter tous les avis, je ne serais plus vraiment capable de tenir sur mes deux jambes, bien bandantes de surcroît. Ce qui n'a rien à voir. Donc j'arrive à ma voiture et l'arabe, le marocain, comme dirait Nicolas Sarkozy : tu es français où sont tes papiers, il était là, et il voulait me demander si on pouvait aller boire un café ensemble. Je lui ai dit d'accord, malgré cette méfiance, je suis une petite fille triste, une petite fille méfiante, qui n'aime pas les gros pervers pédophiles qui sont aussi humains qu'elle. Au moins. Si ce n'est plus, ils ne tuent personne, eux. Moi j'ai tué, c'est pire. Qui a fait pire que moi ? Qui ? Personne, j'en suis sûre, là, dans l'assistance qui me lit et qui ressemble de plus en plus à une réunion de macaques en train de se disputer la prochaine banane que je vais lancer. Sophie, arrête de crier en t'accrochant aux arbres, la mort, tu risques de te briser le cou en tombant. Je l'ai suivi en voiture. Je ne suis pas folle, on ne monte pas dans la voiture d'un arabe. C'était ce qu'on lui disait lorsqu'elle était petite. Sophie habitait dans un quartier pourri d'HLM petite, il y avait un violeur d'enfant, l'Arabe, un sans-abris, qui était donc Arabe. Les enfants l'appelaient : l'arabe. Pendant ce temps-là, ils arrachaient la culotte à l'handicapée, la retardée mentale, les jeunes hommes musulmans, arabes ou français, quand c'est la bite qui parle, le mal est légitime dans le viol bien sûr et ils allaient se déchausser tranquillement prier Allah, comme tu es un Dieu de paix, d'amour, pour toutes les femmes, bien sûr, bien sûr mon frère Allah, si Allah est votre Dieu, comme Jésus moi sa putain, alors c'est mon frère, je suis votre Déesse. Je plaisante, c'est l'ambiance religieuse qui pompe l'air, on aurait presque envie d'en finir une fois pour toutes, avec toutes les religions, et mettre des usines à la place, qui serviriaient plus à inventer qu'à détruire, qu'à casser l'ambiance. Il m'a payé un diabolo citron. J'adore le citron, pas vous ? Avant je n'aimais pas. Depuis Lemon Incest j'adore. J'étais petite mais je me souviens vaguement du scandale à l'époque. Le citron jaune, bien jaune. J'adore. Il me demande comment était ma journée. Comme c'est le seul homme qui tient à moi, enfin, même si je voyais dans ses yeux l'ombre d'une grosse bite humidifiée, les histoires se passent parfois comme ça entre hommes et femmes, les rencontres insolites, c'est trop cool, et je lui dis : comme d'habitude. Par rapport à ma journée je veux dire. C'est trop nul de fréquenter des jeunes, ils sont nuls, et ils sont tellement en retard. Ibrahim il écoute quoi ? Du rap. Du rap. Et du rap. Ce qui revient à la même chose que d'écouter du Johnny Hallyday (qui se décompose de plus en plus de son vivant, sa religion dans son regard comprise). Mais bon, à chacun ses dégoûts. Il me demande si je veux qu'on se voit sérieusement, si je veux être sa copine. Il me dit ça, sa "copine", avec un air, comme si c'était un effort, comme si sa queue plantée en moi ça l'avait surpris vachement, qu'au bout de l'éjaculation il avait la lumière divine, ou alors l'amour, naissant, pour moi. L'amour naissant, comme Farmer, pour pédé de la province. Il n'avait jamais été habitué, à ce qu'une pute (toutes les femmes rêvent de faire la pute au moins une fois m'a dit quelqu'un qui ne doutait de rien) lui fasse voir la lumière d'Allah. Normalement ce sont des jeunes femmes Vierges jusqu'au mariage. Et je n'ai pas pu m'empêcher d'éclater de rire. Il a failli exploser. J'ai failli me reprendre une beigne. Je n'arrivais plus à m'arrêter de rire. Ce n'était pas la race mais l'indélicatesse. Il était ridicule, comme de dire à Guy Carlier si je l'avais en face, comme peut-être j'ai eu l'occase, je lui aurais dit : mon Dieu, j'ai peur. Et puis j'ai besoin de quelqu'un de plus intelligent que moi, pas de plus bête, je ne veux pas faire son éducation mentale. J'étais cruelle mais je m'en rendais compte, c'était involontaire, il a dit : vas-y j'ai jamais frappé de femme. Il s'est levé, il est parti. Et moi en revenant, j'ai vu dans ma portière la trace d'un merveilleux coup de poing. Ce qui m'a fait rire encore plus.
Jean regardait la portière, et il m'a dit qu'il allait pouvoir m'arranger ça pour pas cher (il me fait des prix, c'est mon meilleur ami). Je le regardais regarder le coup dans ma portière, les bras croisés, je me sentais bien, parce que j'avais beaucoup ri, bêtement, mais c'est tellement rare, chez moi que je n'allais pas cracher dessus. Je suis trop sérieuse. Il est adorable, cet homme. Il m'a dit : tu as envie de te faire assassiner ? C'est le deuxième qui... Il a juste cogné ma voiture j'ai dit, bon et alors ? Tu crois que ça me fait peur ? Non, ça ne me fait pas peur, d'ailleurs quand Bruno m'a frappée, je crois bien l'avoir plus amoché finalement que ce que j'ai eu moi. Aujourd'hui, il pleure il paraît. Je suis rentrée, Sophie au téléphone avec son Jules, son homme, de quarante ans, qui a un enfant. Son mec. Son nouveau mec, l'ancien pleure, il est dans la chambre il refuse de sortir, j'exige que tu y ailles et que tu le fasses sortir sans perdre une seconde. Elle était euphorique au téléphone. Il lui fait un effet. C'est son grand défaut à Sophie : les hommes lui font un effet, lorsqu'elle tombe amoureuse. Moi non, c'est tout le contraire, c'est moi l'effet. Je suis un effet incarné. Juste ça. Je l'avoue. C'est mon défaut, aussi, ils ont peur au début, ils sont lâches. Pas au début, au bout d'un moment. Regardez Cédric, par exemple. Ses copines, il me dit, m'ont trouvée ici parlant de lui. L'une d'elle était très inquiète soi-disant, parce qu'elle a eu peur. Je fais peur moi ? Depuis quand, quelqu'un qui parle, ça fait peur ? Je ne fais que parler, radoter, je suis là pour ça, je ne fais qu'écrire, ce n'est pas un crime aux dernières nouvelles. Au moins, c'est utile, ce que je fais. Sinon, je n'aurais pas un zoo personnel. Moi j'ai cherché dans Google et je ne trouve pas qu'on tombe sur mon blog tout de suite. Elle a été très inquiète, parce que j'ai parlé de la balle qu'il a prise en plein visage, une bastos, et quelqu'un comme moi doit être très inquiétant, à dire partout maintenant qu'elle a tué quelqu'un, très simplement, en plein après-midi portugaise quelqu'un qui le méritait deux fois plutôt qu'une. Je dois pas faire stable, donc elle a été très inquiète. Pour son pote, Cédric. Qui fait du rock, petit enculé, il fait du rock. Et il fait du rock inquiet, mais elle a été très inquiète, très surprise, cette amie proche, qui savait pour la bastos dans la gueule, et du coup elle trouve bizarre que je l'écrive. Ce qui était inquiétant, je pense, pour elle, c'était que tu le dises à d'autres dont tu ne parles pas, des êtres comme moi, virtuels, virtuels, mais qui n'ont pas peur d'être inquiets, pour les bonnes raisons. Faut faire du rock, faut faire du rock. Donc, c'est toi Cédric qui va fêter Noël, pas moi. Tu me prends pour quoi ? Pour qui ? Pour une fêteuse alcoolique qui n'avancera jamais dans ce qu'elle fait, dans son écriture ? Franck aussi m'a dit qu'il avait l'impression que je détestais ce qu'il écrivait ou lui-même. Ils écrivent pour se faire aimer, je ne savais pas que c'est la pulsion principale, mais moi je suis un démon c'est plus facile pour moi, d'être dans la haine, sans culpabilité, les larmes sont seulement salées, on tue mais quand on pleure en tuant, l'après-midi, c'est pas nous mais notre corps, le corps reste humain, bien sûr, qui pleure, c'est lui, l'âme dedans, je l'ai changée. Tuer quelqu'un, même quelqu'un qui méritait de mourir, ça vous change en profondeur, et de le dire, même virtuellement, ça vous change encore plus. Vous n'attendiez pas forcément des réactions, mais vous n'attendiez pas...Papa noël. Qui revient, encore. Encore, et rien que de penser que l'année prochaine il va revenir, cela me donne envie de tomber dans l'autisme le plus chronique. Je trouve ça inquiétant, moi, vos rythmes, on dirait qu'ils sont éternels. Vous aimeriez que ça tourne toujours comme ça, depuis que ça tourne comme ça, depuis cent ans, que ça tourne comme ça, le début, le milieu sont déjà passés, il vous reste quoi comme fin à faire ? Qui revient, encore et encore. Chaque année. J'ai demandé aux vieux comment ils faisaient pour supporter les rythmes des fêtes et de tout : sauf qu'ils m'ont dit qu'il y avait les drames pour nous divertir. Un tsunami par là, un tremblement de terre ici, l'année prochaine aura aussi ses milliers de morts, que le toit d'une église s'écroule sur des fidèles en pleine attente de l'extase, et je serai la plus comblée, je pourrais dire : vous voyez, je vous l'avais bien dit. Non, je dirais pas ça, je vaux mieux que ça. Que ça. Qui revient encore. J'espère que ce sera une catastrophe encore chez les Américains, ou les Européens, quelque chose qui fassent des millions de morts, pour qu'on puisse mettre de nouveaux monuments aux morts, et qu'on ouvre de nouveaux cimetières. C'est vrai, ce sont toujours les moins riches, on dirait, qui prennent, d'une manière générale. Sophie euphorique et venue me parler. Je lui ai dit que le marocain avait mis un coup de poing dans ma portière. J'ai pensé à ce mec, qui parlait des immigrés. Que c'était de la faute des immigrés presque, s'il chiait mou, on aurait dit. J'ai pensé que si Jean-Marie Le Pen devenait président, je serais obligée d'écrire que c'était quelque chose que même les ténèbres ne voulaient pas : trop de bêtise, pas assez d'envergure. Qui prendra la relève des Grands Hommes comme Napoléon, ou Hitler, sans faire le mélange des deux ? Même si je les mets dans la même phrase. Qui pourrait prendre la relève ? Toi mon beau Stalline ? Et tes Goulags si érotiques, qui ont fait naître Dosto et moi aussi ? Qui ? Une femme, pourquoi pas ? Chaque année, Jean, dans le milieu, tu sais qu'ils aiment enculer les gays, comme dans une chanson de Gainsbourg, tu vas voir les gays ? Love on the beat, love on da bite. L'amour, mon cher Ibrahim, ne peut pas se composer comme ça. Je n'ai jamais été la petite copine de personne. Même pas de Cédric, qui s'est pris une bastos dans la gueule, c'est pas moi qui l'ai inventé, c'est lui qui me l'a dit, et je reprends ses termes. Si ses potes ne sont pas habitués à le voir sous cet angle, peut-être devraient-ils se demander si leur pote attend quelque chose d'autre, je ne sais pas, je ne connais pas leur vie, et la vie, la mienne, il faut déjà la porter, la tenir, la retenir, je ne peux pas la faire tomber, je suis de la porcelaine fragile, de Chine, nuit câline, et dans sa gueule, qu'il s'est pris la bastos, comme moi dans la bouche je me prenais les jets de sperme à un âge où on ne devrait pas connaître le goût du sperme. C'est tout. Je ne mélange pas tout, les types de violence, les types de races, les types, tout, je ne mélange pas tout, même si j'ai des ancêtres asiatiques, et que les asiatiques sont très space, et très chauds, contrairement aux apparences. Je suis bien contente d'être en France, la société est pire ailleurs aussi, il y a des avantages et des inconvénients, mais non, Ibrahim, je ne suis pas ta copine, ta meuf, et je ne le serai jamais. J'ai besoin d'avoir quelqu'un de plus fort que moi en face, qui sache, être plus fort, pas être quelqu'un de bleu, je n'aime pas beaucoup le bleu. Le bleu. Ibrahim. Denis non plus, ne sait pas être fort, face à moi. Comment faire ? La littérature ? La tenir, la retenir ? Je ne parle jamais violemment aux gens, tu sais Ibrahim. Mais tu étais comique, avec ton aspect zonard, et puis non. Non. Un coup de bite, en moi, ça ne t'a pas suffi, Bro ? Non ? Où est le bon gaz, chercher le mauvais gaz.
De ville.
Ne mélangeons pas Hitler et Napoléon, le débat, je vous en prie, recentrons-le.
En fait, Hitler et Napoléon ne sont pas vraiment dans ma mémoire, ni dans mon coeur. Ce qui était dans mon coeur tout à l'heure, en écoutant Sophie être heureuse (faussement ou vraiment ?) c'était de la tristesse en voyant le pitoyable état de mon jardin. Je l'ai laissé tomber.
J'en parlais comme d'une personne, avant.
Quelque chose a été amputé.
ANGELINE


