Te perdre de vue pour en perdre la parole
"Si le soleil demain refusait de briller, mon amour, ma peau continuerait de vivre et d'avoir un sens grâce à ta lumière"
Anonyme s'adressant à Angéline
Un jour je m'asseois dans une salle d'attente, et commence Orinoco Flow D'Enya. C'était une journée bizarre où je n'avais pas spécialement sa musique à l'esprit. C'était chez le dentiste, qui avait soigné une dent douloureuse depuis quelques semaines sur plusieurs fois parce qu'il me payait bien. Les dentistes sont cool.
Extrait de la conversation d'avec le psy de tout à l'heure, enregistrée à son insu, il va s'en dire :
MOI / J'ai très peur mais je sais que c'est ça que je dois faire.
LUI / Vous en êtes certaine ?
MOI / C'était bien à ça que cette thérapie devait m'amener.
LUI / Le plus difficile sera le moment pour le dire, car de toute façon, ça ne sera jamais le bon moment.
MOI (au bord des larmes mais je me retiens longtemps avant de couiner) / Je sais (avec agacement)
LUI / Je pense que vous êtes prête.
MOI / Qu'est-ce que vous en savez, vous êtes psychanalyste
LUI (en souriant) / Pas seulement, en fait...Angéline je pense en tant que votre thérapeute que c'est la chose à faire. Vous le saviez mais vous l'omettiez. Avant, mais maintenant vous avez vu votre force et d'autres la voient.
MOI / (là je pleure en regardant par terre). Cela m'est assez égal d'être forte aux yeux des autres.
LUI / C'est justement là que se situe votre force : cela vous est égal. Vous aimez l'écriture parce que vous pouvez dire la vérité, un peu comme Jean-Jacques Rousseau pensait que la société rendait l'homme menteur et lâche.
MOI / Franchement, je vois pas ce que j'ai comme lien avec ce mec.
LUI / Vous allez y arriver, à dire la vérité à votre famille.
MOI / Oui mais peut-être que l'écriture va s'arrêter. Qu'est-ce que j'aurais moi alors pour dire la vérité, pour avoir un écran entre moi et le réel, pour pouvoir mieux m'armer face à lui ? Je vais me buter.
LUI / Je pense que si vous le ressentez, vous savez très bien que vous ne le ferez pas : l'écriture se transforme, comme la vie, la vie transforme les gens et...d'ailleurs vous m'avez transformé un peu dans...dans ma façon de voir mon métier.
MOI / Je vous demande pardon ?
Le désarroi les pousse peut-être, seuls la nuit, à pleurer en regardant les étoiles, sans être mièvre, cela étant. Etre mièvre, c'est cracher sur Ariel Wizman, alors qu'on est pas obligé de le voir à la télé. Il y a un bouton magique qui s'appelle interrupteur en bas de votre téléviseur, et hop, plus d'Ariel Liquide. Ils se demandent souvent comment faire pour toucher quelqu'un, la bande d'hier me disaient, Paul surtout : on est une bande d'amour. Vraiment ? C'est ça l'amour ? C'est se pinter la tronche en boîte gay et me disant qu'on se sentira comme une merde le lendemain ? Je ne comprends pas pourquoi les gens s'autorisent, dans la vie intime, comme dans l'écriture à m'énoncer leurs pensées secrètes, je ne sais pas pourquoi ils voient au fond de mes oreilles, une sorte de coeur sanglant mais doux qui pourrait peut-être colmater leurs brèches. Je suis en colère là. Non je suis...perturbée. Non plus. Le Juif, avec le psy Juif, ça ne s'est pas passé comme prévu. Il m'a dit : "j'ai été obligé de m'adapter à vous, plus qu'avec aucun autre patient". Je lui ai demandé, dans un élan de provocation de ma part (car j'en fais une fois par siècle, et encore) : vous pensez quoi de Gaza, les gens qu'on dégage de Gaza, vous en pensez quoi, en tant que Juif. Nous n'avons jamais, tous les deux, parlé, de ça. De sa condition de Juif. Si ça se trouvait, il n'était pas Juif, bien qu'au physique, étant admiratrice des leçons d'Hitler (je précise que ce qui est dit exprime parfois autre chose pour ceux qui dorment ou pour les avaleurs de première minute), j'ai vu tout de suite : le nez, les oreilles, les cils, la qualité des cheveux, un sous-homme quoi, en fait. Bien sûr que non, un homme attirant, genre Alain Delon jeune en plus beau, mais avec une peau plus sombre, et des traits plus marqués. Alain Delon ne sera jamais vieux pour certaines admiratrices, Angéline c'est pareil, elle ne mourra jamais pour les hommes qui lui ont passé dessus. Je sais de source sûre que plus des trois quarts me regrettaient. La honte, en fait. Ce Juif me remerciait donc.
LUI / Là je dépasse un peu ma fonction avec vous mais...il fallait bien que je le dise un jour ou l'autre.
MOI / Vous pensez que je n'ai plus besoin de thérapie ?
LUI / Je pense très sincèrement que je peux vous aider mais que depuis des années que vous vous débrouillez très bien toute seule. Pour d'autres patients, je suis essentiel. Pour certains, nécessaires. Pour vous, je suis juste une sorte de petit coup de pouce, dans l'ensemble des cas, en fait, ce sont les patients qui doivent fournir le plus grand travail : vous n'avez jamais eu peur de vous regarder sous un jour objectif. C'est quelque chose de très courageux, vous le savez ?
MOI / (je reste là à le regarder, et je dois vous avouer que je me sens triste. Mais sans gravité). Peut-être.
LUI / Vous m'en voulez ?
MOI / De quoi ?
LUI / De vous parler comme ça ?
Ils se lèvent la nuit pour aller faire pipi, fumer une cigarette, il fait trop chaud en été, les moustiques viennent malgré les produits à la citronnelle. Ils se grattent les testicules, ils appellent leur ancienne petite amie rencontrée dans un bordel autorisé par la loi puisqu'il est fréquenté par des notables, mais interdit dans les textes, ils rencontrent La fille, l'infusion adéquate, ils la veulent, la nuit, ils veulent lui parler au téléphone, mais elle, elle est fatiguée, très fatiguée, il faut comprendre que la nuit normalement on dort, mais comme elle est folle, elle ne dort pas, donc elle peut bien répondre au téléphone, ce n'est pas grave, surtout si l'amour a été bafoué, surtout si tout fout le camp.
DENIS / Je peux te parler ?
ANGELINE / Tu as vu l'heure ?
DENIS / Je t'en prie.
ANGELINE / Non, de toute façon ça servirait à quoi ?
DENIS / A te rendre compte qu'on peut être ensemble. Comme avant
ANGELINE / bip bip bip bip bip.
Ils aiment la conversation. Le débat. Les thèses. Les questions. Certaines réponses. Ils aiment polémiquer. Ils aiment être contre. Ou pour. Ils aiment mettre des frites dans du pain, avec un peu de viande. Ils aiment courir vers les pigeons. Ils aiment les travelos, un transsexuel m'a fait un bisou sur la joue en boîte. En me disant : "t'es trop belle".
Je plais aux filles qui ont oublié de naître filles, c'est déjà ça.
Le Juif m'a lancé pleins d'encouragements. Il m'a dit que j'allais y arriver. Que cela allait être difficile pour tout le monde. Mais qu'il ne fallait pas perdre de vue que la pire était derrière moi. Que ce travail à faire, dire la vérité, c'était moins difficile que subir la violence physique et morale.
Je n'ai pas pleuré au volant de ma voiture.
La petite vie de la petite fillette.
Quel a été son prénom de putain à l'époque où on jetait la vie Juive à la poubelle, même si Gaza...N'est pas à gazer non plus.
Quel a été son putain de prénom dans l'histoire de son enfance lorsqu'elle rentrait de l'école accompagnée de son père qui était physiquement présent ?
Sinon, voilà une belle gamme de photos purement pornographiques pour répondre à votre question.
ANGELINE




