Dieu est partout
Le caca coule en dehors de la couche et dégouline dans les draps du lit. Pour ceux qui ne sont pas amateurs de scatologie, ce n'est pas très ragoûtant. Pourtant le caca était liquide ce matin et Monsieur Piépou avait décidé de refaire la tapisserie de sa chambre. Il avait décidé que la matière la plus impressionnante était sa merde, qui sentait fort ce matin-là. La pause, les infirmières discutaient, dans une salle enfumée. Elles sont infirmières psys, ce ne sont pas des infirmières en oncologie, donc elles ont le droit de fumer. Elles sont maquillées, elles sont âgées, ou très jeunes. Et parlent de la sécu. De la société comme elle est. Ou alors de leurs vacances, de leurs amours, comme elles disent, comme je dis aussi souvent, en ironisant. Mon problème c'est l'ironie. Moi. Heureusement, mon problème n'est pas le cynisme, le cynisme est toujours vaincu par l'ironie ou par la vérité. Sauf dans votre Maison, avec sa cheminée. On doit faire brûler des gens là-dedans, vu l'odeur, c'est pas possible autrement. Et ces mêmes gens doivent aller en courant dans cette cheminée, dans les flammes. Comme mes copines au travail. Bien évidemment, il a fallu nettoyer cette merde éclaboussée sur les radiateurs, et tout ça. Bien évidemment on se met en mode automatique comme dit Hervé, qui ne le fait jamais. D'ailleurs. En voyant mes copines j'ai repensé à la fois où Denis m'avait demandée en mariage et avait ensuite éclaté de rire : il m'a avoué récemment que c'était du sérieux. Qu'il le pensait. J'ai envie de mourir vous savez lorsque je pense aux hommes, j'ai envie de devenir lesbienne, sauf qu'on ne devient pas lesbienne comme ça et puis je n'ai pas envie d'avoir le côté misérable que peuvent avoir certaines lesbiennes. Ce côté : automatique. Vous voyez. Non vous ne voyez pas ? Ce n'est pas grave alors. Ne cherchez pas, c'est moi qui divague. En tout cas, mes copines du travail, car bien sûr nous travaillons (qui a donné la définition du travail, le petit Larousse ou le Gros Robert ?), c'est ce que nous disent les gens de la France d'en haut, à nous qui sommes au milieu ou aux environs n'ont pas des visages de lesbiennes. Je sais bien qu'il ne faut pas se fier aux apparences et d'ailleurs ça vaut pour vous en ce moment, vous qui êtes en train de lire. De me lire. Mais elles ont des comportements de filles de province, un peu populaire ou alors carrément bourgeoise, je ne sais pas lequel des deux est le pire. Dans la douche, le vieux il marmonne des trucs, on ne comprend rien. Nicolas arrive la tête dans le cul. Nicolas fumait une cigarette un jour en bas, et j'étais descendue prendre l'air, sur un banc, alors que la pause allait prendre fin. Et il me balance qu'il me trouve belle. Il me balance : j'ai envie de coucher avec toi. Je rigole. Il me dit : je suis sérieux. Alors je décline l'offre et je remonte. Depuis il me nargue, je sens son regard moqueur sur moi. C'est un vrai connard cet homme. Pendant ce temps-là, Mike prenait des photos à San Francisco. Donc c'est souvent que je dois supporter la bêtise du monde. Si encore il n'y avait qu'elle. Je dois aussi supporter la mienne. Donc ça fait beaucoup vous comprenez. Je ne sais pas si vous réalisez vraiment les enjeux. Enfin bref. Pendant une conversation entre copines l'une d'elle, New Age totale, a dit : Dieu est partout. Partout ? Tu veux dire qu'il est là ? En ce moment avec nous ? A rétorqué une fille, brune je tiens à préciser. La fille qui avait dit ça, la New Age était rousse mais une fausse rousse. Je regardais Sophie, cherchant une excuse à pareils...commentaires. Elle disait : "oui Dieu est en nous, en moi, partout, il est dans les arbres, dans le vent". J'avais le sentiment qu'elle me lavait la cervelle. Je ne comprenais rien à ce qu'elle racontait, tout ce que je voyais c'était qu'elle était en train de prendre le pouvoir de la parole, sauf qu'elle ignorait que dans l'abondance de paroles, il y a toujours un peu de bêtise qui se pâme. Sauf moi qui ne parle pas beaucoup mais qui écris, c'est vrai. En voyant ces infirmières, mes copines de travail, hé, parler de tout et de rien, la phrase de la fille New Age m'est revenue. Elle me trouvait très sur la défensive, surtout lorsque je lui ai demandée d'expliquer sa théorie séminale : Dieu est partout. Je lui avais dit une phrase très classique : autant dire qu'il est nulle part. Cela revient strictement au même. Elle avait froncé ses sourcils. Et en voyant ces infirmières j'ai repensé à ça, je ne sais pas pourquoi, mais aussi à Denis, quant il a éclaté de rire, d'un rire gêné, comme s'il était persuadé de la réponse négative, qui devait forcément être négative. Alors que j'avais été sidérée. La même soirée, en avalant un morceau de pomme, j'avais failli mourir étouffée. N'empêche que ç'aurait été une belle mort. Bien sûr que non, ç'aurait été profondément absurde. Et je n'ai pas compris pourquoi j'ai repoussé Denis. Mais j'ai compris aujourd'hui, en revoyant ces pouffiasses qui sont mes collègues sociales. J'ai compris. J'ai calculé à l'aide du guide Michelin le nombre de kilomètres qui me sépare de Franck et en fait c'est parce que je tends à aller vers un homme que je connais peu avec lequel j'ai un rapport virtuel mais extrêmement fort, vrai et entier. Mon problème était d'une simplicité toute bête : j'aime deux hommes à la fois. Ce n'est pas de ma faute. Bien sûr, l'un à l'avantage sur l'autre, je le touche, le respire, il est là. Cependant, intellectuellement, je veux dire dans ma vie, car ma vie ce n'est pas mon travail dehors avec les chiens (peut-être que pour vous, la vie c'est dehors avec les chiens à aboyer, comme eux et à donner la patte, comme eux, juste avant de mordre), je veux dire ma vraie vie se passe en moi, et c'est avec ça que je compose, comme n'importe quel être humain sur terre, sauf que j'ai juste moins de scrupules à le dire, l'intime ne me fait pas peur, souffrir c'est dégoûtant mais moi je peux encore souffrir pour vous si vous n'y arrivez pas : donc ma vie c'est ma vie intime, intérieure, dans ma tête, dans mon coeur et dans mon corps. Le reste, travailler, aller à la pharmacie, faire les courses (c'est pénible pour moi), tout ça c'est ce qu'on impose à ma vie, surtout pour lui dire : ne ramène pas trop ta gueule, tu risquerais de faire une révolution. Bref, c'est Franck, en tête, dans ma vie intime. Je veux dire il écoute, au moins, ce que je dis. Il ne joue pas aux petits liens privés et égoïstes, même s'il n'écrit pas comme moi il est intègre avec ce qu'il dit, c'est rare des gens qui utilisent des phrases bourgeoises mais qui ont le bagage nécessaire de la vérité pour les porter. Sa bourgeoisie dans l'écriture est noble, intègre, saine je dirais. C'est très rare. J'ajouterais. Puisqu'on en est à se dire ce qu'on pense l'un de l'autre. Bref, il ne parle pas de lui mais de la vie intime. Même lorsqu'il parle de lui, il parle de vous, en fait, en même temps. Tout le monde ne peut pas en dire autant. L'humilité de Franck. Tout le monde ne l'a pas. Donc je crois que je l'aime, je ne sais pas encore bien comment, si c'est une sorte de grand frère, ou une sorte d'amant secret, dans ma tête c'est compliqué, c'est floux, c'est imprécis, c'est difficile, j'aimerais recevoir, à défaut de votre amitié un peu de votre indulgence. Merci. Je l'aime pas tant pour ce qu'il m'apporte que pour lui. Ce qu'il est. Il m'apporte des choses bien sûr, mais c'est plus lui. Donc je ne sais pas. C'est la grande question ça : oui ? non ou peut-être ? Denis le savait bien, me voyant écrire sur un calepin parfois, lorsqu'on allait se promener : tu écris à Franck, avec son sourire gêné. Je répondais : euh non, j'écris c'est tout.
Dans la fumée de leurs cigarettes, tout ça tourbillonnait dans mon esprit sans cloisons. Tout communique, c'est épuisant. En psychiatrie ça porte un nom un esprit comme ça. Je suis sorti de la salle, encore. J'ai avancé longtemps, dans le long couloir vers la porte d'entrée et de sortie, c'est la même. La lumière du jour est agressive. Lorsque c'est un tourbillon dans mes pensées. Il faisait beau mais le vent était puissant. Nicolas fumait en bas. Le nouvel infirmier. Beaucoup friment, beaucoup de gros costauds montrent leur force devant les autres, je trouve ça...amusant. Il m'a regardé, il a écrasé sa cigarette. Il est remonté sans rien me dire aujourd'hui. Eloquent. J'étais assise. J'avais hâte de rentrer, pour retrouver mes messages sur répondeur et sur internet. Qu'on me dise que je suis un amour, une lumière, qu'on me dise que je suis sordide. Ce genre de messages. Finalement, ce n'est pas celui qu'on croit qui fait le plus de mal parfois.
ANGELINE

