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Les Récits de la Maison des Morts
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Les Récits de la Maison des Morts
19 mai 2005

Regarde dans la même direction que moi

nkmanraytears

Il me dit : "tu n'as pas changé, tu es devenue toi-même". Faisant référence à quelque chose, je crois à un texte d'un auteur que j'ai connu mais dont je ne me souviens pas. Ne regarde pas par là. Il me dit, vous allez voir, plein de choses, au téléphone, dans la voiture, sa main dans la mienne, lorsqu'on a le temps, d'être ensemble, il prend moins de travail pour venir il a choisi car moi. Je ne peux pas me déplacer pour des raisons que je ne vais pas évoquer ici (aucun intérêt pour vous). J'en ai marre de ne pas aller à l'essentiel comme par le passé. Allons à l'essentiel, c'est-à-dire ses paroles. Comment il les dit, s'il les pense, s'il est dedans lorsqu'il parle "Tu n'as pas toujours été aussi belle, je me suis trompé". Le mufle. "Tu es plus belle qu'avant, mille fois plus belle qu'avant". "Tu as l'air plus heureuse, ton jardin est plus levé". Pardon ? "On sent qu'il est entretenu pas comme celui de ton voisin, le vieux. Ah. Pardon, j'oublie les guillements, comme cette fille qui avec ses mains et ses doigts faisaient les guillements autour d'elle, elle avait pour habitude de faire un tas de manières pour vaincre sa timidité, c'était fatigant pour les autres surtout pour les hommes qui voulaient la draguer. Un peu. Je voyais bien, j'avais de la tendresse pour cette fille, souvent j'ai de la pitié pour les hommes, mais pour les femmes un peu nulles j'ai de la tendresse au fond de moi, même des plus imbéciles à tuer, à niquer. Les hommes regardaient son cul, c'était la seule chose qui n'était pas maniérée, mais hélas même physiquement elle était un cliché : la blonde bien foutue, elle n'était que sexuellement attractive, alors qu'avec des femmes comme moi, on voit la sensualité mais aussi dans le regard le je ne sais quoi d'âme qui se défend, qui fait dire à certaines personnes : des salopes, des putes. Il me dit que je suis belle. Et même lorsqu'il ne me le dit pas, je le vois bien dans son regard qu'il me trouve belle. Comme à l'époque il me trouve belle. J'ai toujours été consciente de ma chance, je suis tombée dans un bon corps, ni plus ni moins, je n'ai pas à me plaindre, mais sa façon de me voir belle, elle transpire l'amour et ça, je pense, que chaque personne au monde devrait y avoir droit. Se sentir belle et beau dans le regard d'un homme ou d'une femme. Quand je vois Frédéric et Jean, je me dis : ils sont amoureux sauf qu'ils ne le savent même pas. Ils se lançaient des regards avant, des regards pointus et dégoulinants d'attirance, de désir, d'amour peut-être aussi, j'étais émue, mon corps réagissait, j'étais jalouse, aussi, que Frédéric sache prendre mon ami Jean, l'apôtre de cette façon. Ce regard est aussi essentiel que le regard de vos parents sur vous, petit. C'est la boucle qui se reboucle, une dernière fois. Jean recherchait à travers les garçons qu'il baisait le père qu'il avait perdu. Moi, j'ai toujours voulu un homme gentil comme mon père. Il me dit : tu ne devrais pas avoir peur de sortir ce soir avec moi. Il me dit qu'il a trouvé un trésor. Ce pourrait être des paroles enrobées de sucre gelatine si dans son regard il n'y avait pas cette flamme que je ne sais pas pourquoi, mon corps allume en lui. Je suis donc une allumeuse, tandis que Jean était une allumette, en boîte gay. Ah. Je lui dis des fois directement que je le désire, que je m'attache. On ne s'attache jamais trop. Tant pis si c'est lourd, si c'est suave, c'est mieux. Que de s'attacher aux mauvaises personnes. Peut-être Denis que tu seras la mauvaise personne dans quelques temps, dans une semaine, dans un mois, dans un an. Dans dix ans. Je ne sais pas. C'est la vie comme me disait ma mère, lorsque je lui demandais adolescente pourquoi elle avait eu des amants, quand j'avais l'âge de la maternelle et pourquoi mon père acceptait ça en plus. Elle aurait dû me répondre : ça ne te regarde pas, ça. Mais elle m'a dit : c'est la vie. Ce qui prouve bien que ma mère n'est pas parfaite. Mon père l'embrasse sur la bouche (sans la langue) le matin dans la cuisine, elle l'aime, je le sais, lui aussi, mais c'est tout, sinon, smack, et hop, le reste de la journée, chacun de son côté, je t'aime moi non plus, et tu ne vas ni ne viens, dans le bas qui blesse rien.

heroin

Certains vont dire que je salis. Mais : un client venait de me faire dessus. Et on s'allonge. Il fume son cigare. C'est compris dans le prix, le moment après. Bien sûr. Nous et les filles de la rue nous n'avons pas les mêmes valeurs, il y a une sorte de concurrence, vous savez, qu'elle est la meilleure à baiser, le meilleur prix à gagner, c'est votre monde qui veut ça, les survivants n'ont pas trop le choix mais ils en prennent quand même parce qu'il l'ont toujours, le choix. Bref, il fume le cigare, c'était un mec banal, votre voisin masculin, le mec la trentaine, d'une arrogance sans nom, qui me disait qu'il fallait qu'il presse (comme un citron) ses employés, l'image de presser un humain pour son rendement évoque chez moi les pires saveurs de la violence et de la pornographie. Il me caresse les seins, tendrement, pour ça, je n'avais pas à dire, ce n'était pas une brute, c'était déjà ça, et il me demande depuis combien de temps je fais ça, il joue au pervers : tu veux que je te sorte de là ? Il avait un sourire cynique qui avait l'air de dire : t'es qu'une pute et tu resteras pute toute ta vie. Je lui ai dit alors, le prenant à son jeu : non je suis très bien dans mon métier avec toi. Il me disait : t'es trop belle pour être ici, ta place n'est pas ici. Et la tienne ? je lui ai demandé. Ma place est ici qu'il a répondu. Pourquoi ? Parce que c'est comme ça. C'était donc tout ? Les mauvaises choses existaient simplement parce que c'était comme ça ? Il n'avait pas trop aimé que je nettoie son sperme de mon ventre. Il me l'a fait remarquer. Tout en me donnant un pourboire de deux cent euros. Denis caressait ma paume avec le dos de sa main. J'ai des images, souvent dans la journée, dans une journée, on a des images dans la tête qui nous stoppent dans nos démarches, vous savez. Souvent je revois mon oncle, j'aimerais vous en reparler, mais vous allez croire que je veux me plaindre ou que je n'ai pas réglé le problème, alors que le problème est mort en 2002. Je me demande quand je retournerai au Portugal, Denis m'a dit que si je voulais y aller, on irait. On irait partout, en Angleterre (j'y allais pour voir mon frère Thomas), aux Etats-Unis aussi ? Il me dit : bien sûr, tu veux aller où ? Je veux voir le Grand Canyon. Bien sûr, on ira. On le fera. Il a cette flamme dans les yeux, des fois je devrais ne rien dire. On est obligé de se parler, tellement on est dans une bulle sensitive, avec Jean je n'étais pas obligée, on se comprenait, même s'il était un menteur. Je préfère ne pas avoir de contact avec le regard, ce que je veux dire je ne vois que sa flamme dans ses yeux, elle exprime de l'amour, du désir, mais je ne comprends pas vraiment quel est le but du désir et de l'amour, je sais juste que j'aime ça et qu'avec, personne n'est blessé, heurté, personne ne saigne et les vivants ne deviennent pas des morts. (Tout ce qui est vivant a besoin d'amour). Garmonbozia.

Je voudrais vous faire partager l'émotion de mon coeur, à vif dans le sens positif de la chose. Je voudrais vous dire que le virus de colère et de tristesse en moi s'est transformé, à l'intérieur je suis devenue douce comme un oreiller de plumes, ou autre chose, je cherche une image moins ridicule, je suis douce comme...comme j'aurais toujours dû être. Depuis le début de ma vie. Le tout début. Il a beau avoir beaucoup d'argent, une grosse voiture, plein de choses, des voyages possibles, il n'y a que cette flamme dans ses yeux qui me fait tomber à la renverse, parce que, c'est agréable d'affronter l'amour en face de soi. C'est essentiel je devrais même dire. Je ne sais pas si ça fera de moi une personne meilleure, si mes souvenirs (j'ai encore des tas de souvenirs à raconter, tous les mêmes, et à la fois...tous différents) arrêteront de venir hanter mon esprit pendant que je mets du linge à laver, pendant que je suture un rosier. Il faudrait que je parle à Dieu directement au lieu de m'adresser aux autres, ça pourrait me donner l'envie de croire. Et moi, j'ai toujours envie de quelque chose, même dans le désespoir.

Le soleil m'a donné rendez-vous aujourd'hui, cependant il ne fait pas chaud. Il y a encore des étapes à franchir et ce qu'il me dit personne d'autre ne me le dit. Ceux qui me l'ont dit par le passé ne me l'ont pas dit comme ça, et même s'ils le pensaient, ils ne l'avaient pas dans la voix ni dans le coeur. C'est une coutume qu'ont les morts, le désespoir. Je devais être morte.

Alors pour suturer les rosiers, j'écoute maintenant ce qu'il me dit. J'adore prendre ses grosses mains dans mes paumes. Je l'aime, en fait.

Dans l'éventualité où la chose n'aurait pas été très claire (chez moi ce n'est pas intellectuel, c'est sensitif).

Il me dit que je suis belle (les autres me disaient que j'étais bonne). Il me dit : "tu as bien dormi ?". "Tu veux encore de la confiture ?" Tu veux qu'on aille se promener. Il est à la recherche d'un peu de pureté, dans sa vie. Peut-être qu'un jour je vais en parler plus franchement de sa vie. Je lui demanderais la permission avant, pas comme avec les autres. Dorénavant les autres seront là mais dans le décor, comme les morts dans un film de guerre, comme c'est un film ils sont vivants les morts (au cas où ça ne serait pas très clair). Il me dit : on prend un bain ensemble ? On prend une douche ensemble ? Il me dit : viens chez moi la prochaine fois, je ne paie pas le billet, je veux pas de questions de fric entre nous. Il dit : on monte ? Il dit : tu aimerais avoir des enfants dans l'avenir parce que moi oui. Il dit : je vais voter oui à la constitution européenne. Bref, il n'est pas parfait. J'attends de voir toutes ses qualités après on verra. Il me dit : regarde dans la même direction que moi.

fs_1771A  N  G  E  L  I  N  E

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Commentaires
M
Au creux de sa main,<br /> j'ai vu renaître,<br /> l'âme de ses jardins,<br /> rêver, peut être...
O
C'est toujours un plaisir de te lire, surtout quand tu es heureuse...<br /> Bien à toi
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