jeudi 30 avril 2009
L'Homme du Train/L'Homme du Théâtre

"Chère Kitty,
Chaque fois que je t'écris, il s'est encore passé quelque chose de spécial, mais la plupart du temps, il s'agit d'événements plutôt désagréables qu'agréables. Cette fois-ci, pourtant, les nouvelles sont bonnes."
Anne Frank
Il dit : "le texte est bien comme il est. Ton principal défaut ce sont les détails inutiles, le style, la clarté, tout cela est plutôt bon et lisible". L'autre avait dit : "retouche cette partie", qui ne fait pas sens avec ce que le personnage faisait quelques pages auparavant. Le personnage il faut qu'il soit le plus logique possible et cela me rend triste. Le plus construit, le plus beau. Le plus beau personnage qui soit ne saurait me contenter en fait. Tu vois ce passage fait très Madeleine. L'autre a ajouté cela. Il croque un morceau, et se souvient, ça fait très gâteau. Tu t'en souviendrais comme cela dans la réalité ? Je ne sais pas, je lui réponds, je ne suis pas l'autre. Je ne suis pas toi. Toi tu es heureux et malheureux à la fois, tu ne fais plus de différences (je ne l'ai pas dit à voix haute ce passage). A l'intérieur de ton coeur, tu ne prends plus aucune distance. Tu as eu des difficultés pour revenir sur Terre. Pour redescendre. Sur la scène du théâtre, lors des répétitions, il y avait ce type qui me regardait du coin de l'oeil, je pourrais t'en parler pendant des heures. L'effet qu'il me faisait. Plus tard je suis rentrée chez moi, je me suis couchée auprès de Denis et j'ai fait un rêve. Peu de temps après m'être endormie. Je précise parce qu'il m'arrive de faire des rêves alors que je suis encore éveillée. Il faudrait que je t'en parle, ils parlent du passé, de souvenirs qui, en fait, ne sont pas encore arrivés. D'un passé qui n'est pas encore arrivé. C'est ainsi que je parle à présent, en réalité j'ai toujours parlé ainsi, c'est juste que Vénus approche maintenant. Et j'ai fait un rêve donc. J'ai précisé ce qu'il fallait préciser. J'étais sur le quai d'une gare et je prenais un train. Il s'est passé un phénomène normal dans les rêves, une ellipse. De temps. Et donc j'étais déjà, à peine entrée, dans le train depuis longtemps, et je voyais les paysages magnifiques défiler par la fenêtre et j'ai rêvé que l'homme du théâtre entrait et me regardait avec insistance, en plongeant son regard dans le mien. C'était très intense. Mon coeur bondissait hors de ma poitrine, et nous nous sommes jetés l'un sur l'autre, et nous nous sommes embrassés. Comme si nous avions besoin de le faire à la hâte. Comme des possédés, mais sans l'affliction des possédés. Je ne suis possédée par aucun esprit. Tu plaisantes mais c'est la vérité. Et son baiser était d'un délice, c'était le plus beau et le meilleur baiser qu'on m'avait donné. Ensuite nous faisions l'amour, longtemps, avec force détails comme souvent dans les rêves. Il me caressait à la fin et me disait : je sais qu'Angeline ce n'est qu'un nom d'emprunt, je sais que tu l'as pris à quelqu'un d'autre. Et moi je lui demandais, interdite : à qui l'aurais-je pris ? C'est là que je me réveillais en pleine nuit. Denis dormait à côté de moi. En dormant je m'étais caressée la poitrine à cause de ce rêve érotique. J'étais bien, déchirée que le rêve soit fini mais bien. Relaxée, détendue, heureuse et malheureuse. Ce rêve avait été si bon, pourquoi les choses qui sont bonnes et qui nous provoquent du bien doivent-elles s'arrêter toujours ? Pourquoi toujours ? C'est là que j'ai caressé la joue de Denis lentement, il dormait, ne se rendait compte de rien. Le matin à notre réveil nous faisions l'amour, mais ce fût moins bien que dans mon rêve avec l'homme du train qui était en réalité l'homme du théâtre. Je me disais de toute façon que s'amouracher de la sorte, à l'insu de son plein grès comme on dit chez les bouffons, ce n'était pas grave, c'était même bien. Lorsqu'on gardait les pieds sur Terre. Je ne sais pas pourquoi Denis voulait couper tels et tels passages, pour lui ça ne fonctionnait pas. Je m'en fichais éperdument de son avis désormais mais faisais attention à le garder pourquoi. L'homme du théâtre me regardait toujours avec le regard tordu. Il était plus jeune que Denis et semblait plus intellectuel mais moins rassurant, alors que moi j'avais besoin d'un homme rassurant, pas d'un potentiel agresseur/manipulateur/menteur/girouette/homme mauvais/homme méchant/homme gris/gris tout court. Il m'a proposé un café. Il a dit : "Le texte est bien comme il est". Il m'a dit ça. J'ai pensé au passé qui n'était pas encore arrivé, tout du moins, à ce passé qui ne m'était pas encore arrivé. J'avançais à reculons, c'était ma seule façon de faire, ma seule façon d'avancer dans le brouillard, le blizzard contre moi, toujours contre moi, toujours lui contre moi, toujours quelqu'un contre moi, dans tous les sens du terme, toujours contre. Contre ce que je disais, contre ce que je pensais, toujours contre moi. L'homme du théâtre buvait son café avec un étrange petit rictus. Son regard était tendre et innocent, un peu triste. Pas celle des yeux de Denis. La tristesse des yeux de Denis était tournée vers lui-même, celle de l'homme du théâtre était tournée vers le monde, cela me séduisait davantage. L'homme du train me prenait sans me demander mon reste mais en me respectant totalement. Les images revenaient dans ma mémoire, la nourrissaient, pendant que je buvais mon café en face de l'homme de théâtre, ou du théâtre, disons du, même si c'est moins élégant. Cet homme ignorait que l'homme du Train avait le même visage, la même apparence, mais à l'intérieur, c'était moi qui l'avais fabriqué, c'était mon rêve, j'en avais été la créatrice, oui nous sommes nos propres créateures et nos propres créatures. Bien sûr. Ses mains n'étaient pas tout à fait identiques à celle de l'homme du Train, l'homme du Train avait des mains plus grandes, plus épaisses. L'homme du théâtre avait des mains plus fines, des doigts plus longs, plus osseux, je préférais les mains de Denis, plus épaisses, moins fines. Les mains de Denis donnaient l'assurance d'être protégées, on imaginait les poings qui pouvaient en déboucher un jour. Les poings lorsqu'ils fermaient ses mains étaient impressionnantes, l'homme du Train avait dû copier ses mains pour fabriquer les siennes. Les caresses ont de la mémoire malheureusement. L'homme du théâtre posait des questions, lisait avec attention, me regardait, regardait un peu ailleurs, je me demandais s'il était vraiment attentif. Une semaine plus tôt à Strasbourg, j'avais mangé dans un restaurant et une femme à côté de moi semblait distraite lorsque l'homme qui était en face d'elle lui parlait d'enfants. J'écoutais tout, je mangeais seule, parce que j'étais bien seule, loin de Denis et de ses amis que je n'ai jamais vraiment pu apprécier. Je pense que c'est de ma faute d'ailleurs. L'homme du théâtre me jetait donc un léger regard dans le café, l'homme du Train et moi nous faisions l'amour dans le train, on voyait des paysages incroyables par la fenêtre. Il m'a rendu mon texte ensuite, que j'ai remis dans ma chemise noire. Cette chemise noire avait été trouvée dans le bureau de mon père, j'en prenais conscience en la touchant, à chaque fois en réalité. Souvent. L'homme du théâtre n'avait pas d'alliance et peut-être avait-il vu la mienne, qui était fausse donc parce que je n'étais pas mariée et que je ne pouvais pas me marier avec Denis. Ce n'était pas un homme qu'on épouse, et je n'étais pas une femme qu'on épouse, je n'étais pas une épouse, et ne le serais jamais, ce n'était pas un futur qui m'attendait, c'était un futur déjà fait en quelque sorte. Déjà donné, déjà gaspillé. J'avais envie de dire à l'homme du théâtre qu'avec l'homme du Train, qui avait son visage, j'avais eu beaucoup de volupté, de désir, de plaisir, mais que tout n'avait été que dans ma tête, et que tout ne s'était passé que dans ma tête. Comme les meurtres qui se passent dans la tête, on arrive à se convaincre qu'on a tué pour de vrai, on utilise le vrai du faux pour écrire une histoire qui se prend pour une histoire vraie. Elle voudrait dire tellement la vérité l'histoire, je voulais lui dire qu'il était mort, l'homme mauvais, mais pas par ma main, ou alors qu'il était mort par ma main un million de fois. Que voulez-vous faire dans la vie avec trois volcans qui vous arrivent à la hauteur des genoux, à peine ? Que voulez-vous faire avec la trompe de la femme éléphant, que voulez-vous faire avec l'homme du Train quand on sait que lorsqu'on ouvrira les yeux, on finira par se retrouver ailleurs, l'espace d'un temps ? Je m'étais levée après avoir caressé le corps de Denis endormi. Je me lève souvent la nuit, je le raconte souvent ici. Je le racontais régulièrement. Les gens qui se lèvent la nuit, gratuitement, devraient inventer une nouvelle religion : pas celle des vampires, celle de ceux qui se réveillent en pleine nuit. Les sensations dans le corps sont épuisantes, ces caresses, ces chatouilles, qui ne sont pas dû à ce qui est vivant. A ce qui est. L'homme du théâtre est parti après une bise. On se reverrait la semaine prochaine, même si ça n'avait aucun sens. Une bise qui n'avait rien à voir avec les baisers savoureux de l'homme du Train, qui embrassait divinement bien. L'odeur n'était pas aussi bonne avec l'homme du théâtre et je me répétais que les rêves étaient des traîtres, et peut-être bien plus que des politiciens, les rêves. Je ne pouvais pas m'empêcher de penser à tout cela. En rentrant après quelques courses faites dans des magasins de vêtements, j'ai regardé Denis assis à son bureau qui lisait le courrier. Il avait relevé la tête en me souriant. Rien d'extraordinaire ne se passait dans la vie actuellement, à part le bénéfique changement silencieux. Et il m'a dit comme s'il n'y croyait pas lui-même : "tu es rentrée ? Comment s'est passée ta journée ?"
Je me suis couchée et j'ai encore rêvé. C'était l'homme mauvais. Dans mes rêves, l'homme mauvais n'avait rien à voir avec l'homme mauvais de mon passé oublié. Il était repenti. Souvent il s'excusait et me donnait de bons conseils concernant mon futur et ma conduite à tenir selon le chemin pris. Quelle étrange ironie ! Tout le mal qui avait été fait pouvait donc se racheter ! Même par delà la mort ! Même sans que je sois religieuse ! Mais ce n'était pas lui qui était plus gentil dans le rêve, c'était moi qui lui avais pardonné. Dans ce rêve, il me disait, dans sa propre maison plongée dans une étrange pénombre qu'il fallait que je continue sur cette voie. Je lui demandais : "De quoi tu parles, tu es mort. Depuis si longtemps et ça ne m'impressionne plus". Il m'a répondu : "Avec l'homme du Train, quand tu lui achètes des vêtements à la sauvette, prends des choses à sa taille". Là j'ouvrais les yeux. Je ne comprenais pas et à l'heure où j'écris ceci, je ne comprends toujours pas. Une main caressait mon sein. Je me rendais compte que cette main qui caressait mes seins n'était pas la mienne comme la nuit précédente mais celle de Denis, épaisse, grande et rassurante. Il me caressait, lui-même endormi. Je le réveillais en le secouant gentiment. Il se rendait compte qu'il avait mon sein droit dans sa main. Et je lui demandais s'il avait envie de faire l'amour. Il a répondu avec une voix pleine de sommeil : "Tu sais bien. Comme toujours".




