dimanche 15 mars 2009
Les Démarcheurs

Texte non relu
En pleine nuit, ton téléphone vibre sur ta table de nuit, la nuit pour chevet. Ils font des téléphones qui vibrent tellement fort qu'ils réveillent tout le monde. Et pourtant ils sont ultra fins maintenant les téléphones portables. Tout ça pour voir un message de Robert, un message qui explique qu'il pensait à toi, qu'il était à Orly et qu'il pensait à moi et qu'il se doutait que c'était probablement ridicule de m'envoyer un message alors que ça faisait déjà pas mal de temps que nous nous étions pas revus. Il avait eu envie de te dire : je pense à toi, il pense à moi, j'étais au lit, tu vois. Oui c'était ridicule, et puis moi j'avais un corps à côté du mien, dans lequel un homme affligé dormait tranquillement, ou ailleurs hors de son corps, comme nous le faisons plus ou moins tous selon les capacités de chacun. En chacun de nous diffère le pouvoir obscur, c'est une injustice Robert, Robert était l'injustice de mon oncle incarné. D'ailleurs je l'avais vu, son gros orteil, avec son ongle incarné. Les ongles carrés, de pervers patentés. En pleine nuit ça réveille, vous n'en pouvez plus, le masque de sommeil se fait dégommer, vous vous l'arrachez de la tête, ça fait mal. Alain Bashung n'a plus mal lui. Mais on s'en fiche, vous n'avez jamais aimé sa poésie. Le corps est étendu à présent. Affligé, parce que émotionnellement perturbé, la quarantaine, tout cela. A côté de moi, tout autour de soi, le monde qui tourne autour de votre soleil. C'était Robert ça aussi, un monde en expansion, à éternelle disposition, comme un gigantesque buffet, il suffisait de tendre la main pour se servir. C'est triste comme monde, pour ceux qui sont aux alentours du buffet à grogner comme des bêtes, je trouve. C'est dommageable. Denis s'est réveillé et a commencé à écouter Sigur Ros, qu'il adore, je lui ai fait découvrir, moi j'en ai fini, j'en ai un peu marre de ces émotions belles mais froides. J'ai besoin de chaleur, d'une chaleur de feu, qui fend le froid avec une épée, comme dans l'espace, les comètes, les météores, les planètes gazeuses et les astres habités qui voyagent. Après on dit que Robert est injustice. Pourtant lui aussi il voyage, il prend l'avion. Je me souviens bien du sourire du vendeur, les démarcheurs sont comme ça. Quelle démarche de vie avions-nous à l'adolescence ? Dans ton adolescence ? Jean-Marc Roberts de Stock : "tout le monde est auteur sur le net, chacun à sa place, chacun à sa place". Chacun à ta place, bien sûr, c'est évident, bien sûr, chacun dans nos places, sur nos chaises, chacun nos terres. Chacun sa planète. Vous verrez, m'a dit le vendeur, c'est un téléphone très complet, pas besoin de l'iphone. T'es venu pour ça ? Pas besoin de la Pomme non. Le soir même je regardais les étoiles, et des nuages gris essayaient de me les cacher, mon regard indigne sur elles. J'ai beaucoup d'indignité en moi, encore. Je ne sais pas si mon travail vaut la peine de tout changer, de tout révolutionner, j'ai été faite pour faire du bien aux autres et putaine je l'ai fait ma mission, même si je ne sais pas ce que ça veut dire dans le fond. Alain Bashung chantait, peut-être qu'il avait été fait, avec son corps atroce et très moche (c'est encore pire maintenant) pour faire du bien aux autres, pour leur apporter quelque chose, sa poésie. Même si je n'étais pas fan. On est fan de ce qu'on peut, aussi. Quand j'étais petite je dansais sur Osez Joséphine et j'aimais ça. Ce que j'aimais ça, danser. Danser toute seule, danser pour le plaisir de tourner, à la vitesse de la lumière. C'était la sensation que j'avais. Ma mère démarchait pour gagner mon amour. Je tournais, ma tête et mon esprit, tout tournait, avec la Terre et la Terre me faisait pleurer, j'en avais mal jusqu'au sang, Jean-Marc Roberts n'était pas encore à sa place ni moi à la mienne, la sensation de douleur dans les veines, le sang qui coule, qui lui aussi, d'une certaine façon, tourne. Et je tournais avec tout cela, et j'ai continué de tourner, en girouette cette fois et j'ai continué malgré tout, et j'ai fait des choses de girouette, des choses atroces de girouette, j'en ai eu honte et mal pendant longtemps, on ne guérit jamais de ces périodes-là, on tourne, on continue, on fait ce qu'on peut, les médecins ne savent pas guérir la tristesse que je sache, je le rabâche depuis 2004, ils savent juste la canaliser à coups de médicaments, ils ne savent rien faire d'autre, et n'ont pas les moyens, et n'ont pas le temps. Si le Président Démarcheur avait le temps, de calmer les girouettes, les vraies, ça se saurait, et s'il avait envie de le faire réellement, RÉELLEMENT, ré-elle-ment, ça aussi ça se saurait. Denis n'est qu'un démarcheur parmi tant d'autres. Je l'aime plus que les autres, c'est tout. Robert démarchait quoi à travers son message ? Un peu d'attention ? Quémandait quoi exactement ? Tournait-il autour de son sentiment de solitude, dans cet aéroport, les avions tournaient au dessus de sa tête. Les corps partout, les voix, les sons, les bruits, les flics. Je n'avais pas peur. Je n'avais pas faim. J'ai effacé les messages, le vendeur du téléphone m'avait certifiée : c'est encore mieux que l'iphone. Il avait un sourire de démarcheur, ceux qui font le monde tel qu'il est, mais certainement pas tel qu'il sera. Quand Denis m'embrasse et me caresse, tout tourne autour de moi.

Denis s'est réveillé ensuite et il écoutait Sigur Ros. Il avait son débardeur gris et son pyjama noir. Je me suis collée contre lui, ses pieds étaient chauds et il m'a dit bonjour sans sourire, il regardait l'écran de son Ipod. Je voulais lui dire que je voulais son Isexe mais que je n'étais pas certaine qu'il me donne ses Itesticules avec, que j'avais envie de sentir remplir ma bouche. Elles sont assez grosses et volumineuses et j'adore les séparer l'une de l'autre. Tout tourne. Et tourner avec, la langue dessus, avec. Mais finalement mon envie de sexe s'est émoussée. J'aurais pu lui parler du message reçu, il n'a pas demandé, pourtant plus tard je l'ai vu trouver une excuse pour prendre mon portable. Mais trop tard, le message de Robert était effacé. Complètement effacé, complètement et à jamais. Les démarcheurs mettaient leurs cravates, leurs gilets, leurs chaussettes noirs. Se gominaient les cheveux. Prenaient leurs voitures anciennes/neuves. Ou allaient par deux à pieds, avec des mallettes. Ils souriaient tout le temps, faussement, mais tout le temps quand même. Les petites gens attendaient leur passage. Les petites gens attendaient leur secours. Ils passaient, démarchaient. C'est ce que font les démarcheurs, ils dénaturent la marche du monde. Démarcher son amour, c'est une autre des nombreuses choses que je ne sais pas très bien faire. Être bonne à rien, c'est être disponible pour l'univers. Je l'ai compris plus tard. Disponible voire indispensable. Il faut comprendre au-delà de la chair, au-delà de son odeur. Son Isexe me donnait envie là, mais il pensait à autre chose, il écoutait son Ipod, ou la musique dedans. On ne sait plus tellement. Je l'ai caressé, je sais trouver son point sensible. Quand j'étais avec Jérôme, j'étais bien, même si lui n'aimait pas trop que je lui suce les testicules qu'il avait sensibles. Robert se faisait lécher devant moi même l'anus, les filles faisaient semblant d'aimer ça. J'ai toujours eu beaucoup d'affection pour les filles éteintes que Robert prenait devant moi. Elles étaient comme j'étais avant : dans les ténèbres à la recherche de quelque chose. Denis a commencé à me caresser mais je n'avais plus envie. Non. Je n'avais plus très envie. Autant me mettre un bâton de dynamite dans les fesses, pour faire partir l'angoisse, hein, autant aller chercher des temples en Afrique, dans les rêves avec l'Aventurier du Mal. Autant démarcher chez mes voisins un peu d'amour, autant démarcher à mon banquier un peu de compassion. Autant aller démarcher auprès des enfants. Autant découcher en attendant le retour du Maître Temps. Ce salopard.
C'est comme ça qu'on démarche le week-end avec la personne qui partage votre vie. On lui caresse un peu les parties, mais on a plus envie, très vite. On a plus envie du tout. C'est là que lui il se met à avoir envie, l'autre, il vous caresse les cuisses en écoutant sa musique, vous empêchant de lire le livre que vous êtes en train de lire. Finalement, vous acceptez, pour lui, pour son plaisir à lui, même si c'est mauvais comme tout, comme la gale, de devoir faire plaisir aux autres quand on en a pas envie. Il s'est mis à bander, et à me lécher le sexe en souriant, tout en pinçant mes seins. Mon sang allait exploser, on aurait vu des morceaux de moi sur les murs, des morceaux de mon corps, un de mes bras arraché par terre. L'aventurier du mal lui était un démarcheur exceptionnel, il était parti pendant plusieurs mois, découvrir des temples mystérieux en Afrique.


jeudi 12 mars 2009
Les Pions d'un jeu d'Echec en bois

"Ne fais jamais rien contre ta conscience, même si l'État te le demande."
Albert Einstein.
Je ne t'ai jamais rien demandé, en fin de compte. Pas même de l'attention. L'attention c'est ce que les animaux demandent, pour les plus bêtes. Je ne suis pas ce genre de bête-là. Dans les bras de quelqu'un d'autre, le besoin de s'enfuir est toujours présent, mais j'accepte. Structure je disais. Il faut prendre soin de son corps. On ne le dira jamais assez. Surtout à ces filles qui ne mangent plus, qui veulent être plus maigres, parce qu'elles se voient trop grosses. Elles sont grosses de lâcheté peut-être, je l'ai été, je le suis encore. Mon père pourrait le dire. Il pourrait dire tellement de choses. Quand il palpe les seins de son amie, il pourrait parler de la différence entre le sein de son amie et celui de ma mère. Comment étaient ses seins ? Denis a de grandes mains, épaisses et des doigts longs. Des doigts qui n'ont jamais travaillé dans le bâtiment, mais plutôt dans le bureau du bâtiment. J'aurais aimé avoir un ouvrier, aux émotions simples, un ouvrier qui sent mauvais à la fin de la journée, le béton, le goudron, quelque chose. Qui regarde le foot, qui comprend que le foot, qui n'aime que le foot. Le foot est le nouveau Christ. Le nouveau Christ mourrant. La cigarette qui fait rire, tous les ouvriers, pas tous, tous les hommes qui ont besoin de rire dans leurs ténèbres. La sueur mélangée à toutes ces odeurs-là, ses bras autour de mon cou, sa bouche contre moi. Contre la mienne je veux dire. J'aurais aimé ça. Le goudron chaud, brûlant, sur les routes, le soleil tape fort. Nous étions passé un jour, ils tapissaient la route de goudron. Nous étions repassés par là quelques mois plus tard, et il y avait du vent, en Alsace, et de la pluie, car il pleut parfois là-bas, c'est gris. C'est gris ici-bas en Alsace. Et le vent emportait avec lui les cônes oranges, le vent emportait avec lui les bandeaux jaunes, attention travaux, nous sommes en travaux. Pendant ce temps-là, les femmes enceintes, dans les cliniques, enfantaient.
J'étais assise dans un café et j'attendais qu'une femme vienne me voir. Nous avions rendez-vous. Je pensais à mes personnages et je me demandais s'ils avaient plus de vie que moi. Moi je leur donnais un corps, j'aimais modeler leurs visages dans mon esprit. Comme les enfants qui s'inventent des amis. Cette femme tardait, elle avait envoyé un sms pour me dire qu'elle serait en retard et qu'elle s'en excusait. Je lui ai répondu qu'il n'y avait pas de problèmes, que je l'attendais. Que j'avais tout mon temps. Tout le temps qu'il me fallait, dans deux heures, trois heures, ça n'avait plus du tout de sens pour moi, comme lorsque mes amies au téléphone me demandaient : le week-end dernier, qu'est-ce que tu as fait ? C'était incohérent, j'avais envie de leur dire : "autant me demander ce que je vais faire le week-end prochain, ou dans deux ans, c'est la même chose, ça n'a pas de sens tout ça". Adolescente, j'aurais pensé: "on se fout de notre gueule dans les hautes sphères", mais je ne le dirai plus de cette façon aujourd'hui. J'ai eu le temps d'être meurtrie à mort depuis.
Une femme rousse avec un manteau de fourrure riait avec sa voie suraiguë : -"Non tu crois ? Ah ah ah ah, Jean-Michel a fait ça ? Ah ah ah ah". On aurait dit parfois Janis Joplin, en plus démoniaque. Le serveur regardait dans le vide, il nettoyait ici et là, passait et repassait. Le pauvre garçon j'ai pensé. Avec son nez en trompette et ses oreilles en chou-fleur. Un homme buvait tranquillement un café en lisant le journal, je me disais : peut-être va-t-il mourir en sortant de ce café. Il ne regardait personne et je faisais attention de ne pas me faire voir en train de l'observer. Je ne voulais pas passer pour l'une de ces personnes dépressives qui regardent les gens dans la crainte d'être épiée à son tour. Je n'étais plus comme ça. Je manquais de force pour cela, c'était fini. Beaucoup de choses mauvaises s'étaient terminées en moi, mais rien n'avait su prendre la place laissée vide. J'attendais avec patience, de toute la patience dont j'étais capable, Denis n'avait pas la même patience, il n'a jamais été patient. Bernard non plus, il manquait de patience. C'était terrifiant de le voir s'emporter pour une cartouche de plume vide. C'était un drame, la fin du monde, c'était un narcissique patenté. Moi j'étais en dehors du temps dans ce café.
Ensuite j'ai marché quelques instants au Père
Lachaise comme j'aime le faire seule, la femme était venue. Elle était désolée, très rapidement
désolée. Je lui ai fait le plus grand des sourires. Je me suis sentie hypocrite, à côté de mes chaussures. Elle voulait me
parler de mon frère à qui elle était mariée. Pour lui c'était comme
pour moi, difficile d'en parler. Les cases vides certainement, qui
n'avaient pas su se remplir. Le destin est une salope patentée.
Parfois, je me disais que ce n'était pas mon frère, malgré les liens du
sang, les liens du sang ne font rien, presque rien, ils attachent les
corps les uns aux autres, les liens du sang ne font rien, on est que
des objets avec les liens du sang, et on en est fier la plupart du
temps, ce qui est assez pathétique il faut l'avouer.
Ce frère, je le connaissais pas. Je l'aurais
rencontré dans la rue il y a trois ans je n'aurais pas su qu'il avait
été le premier de ma mère. Ma mère qui avait toujours souhaité ne pas
l'avoir avec elle.
Mais j'avais appris à contrôler ma douleur, celle que j'ai dans le sang, la plupart du temps. Elle est devenue avec le temps non plus le moteur contre lequel je me battais, et avec lequel j'avançais. Elle est devenue une compagne certes embarrassante, et encombrante, indésirable, mais je n'avance plus grâce à elle, et je ne m'affronte plus à elle, j'avais perdue toutes les batailles. J'ai cessé tout cela sans l'avoir vraiment souhaité. Les pièces se sont mises en place sans que je le veuille véritablement, sans que je m'y attende. C'est un peu la magie de la glace lorsqu'elle se forme, elle peut avoir une vie, un souffle, une volonté, l'illusion de la volonté. Cette femme m'avait parlé de choses, et je repensais à ces choses, au milieu des tombes. Je ne devrais pas visiter les cimetières. Pourquoi ? Parce que je m'y sens trop bien. Et que c'est certainement anormal.
Je ne lui ai jamais rien demandé, pas même de l'affection. Non ce n'est pas stupide de demander de l'affection. Non. J'en ai parlé à Philippe, je lui ai dit une vérité connue de tous : tout le monde a besoin d'amour et d'affection. Je voulais dire : "tout ce qui est vivant". Mais en disant cela, dans un même temps, j'ai ressenti cette chose étrange. Qui me faisait croire que je n'étais pas faite pour ça. Et cela me provoquait autant de soulagement (enfin, de savoir), que de tristesse (savoir ne pas être fait pour une chose, mais pourquoi donc sommes-nous faits ?). J'ai compris plus tard qu'il fallait juste que je garde la tête froide. Comme l'esprit de la glace lorsqu'elle se forme, sa volonté est magique. C'est certainement anormal.


dimanche 8 mars 2009
Elevation

"C'était le croque-mitaine ?"
Laurie Strode (Jamie Lee Curtis) dans Halloween de John Carpenter.
Je lui ai dit : tu te souviens de ton besoin d'enfant ? Je tenais son visage entre mes mains, j'essuyais avec mes pouces ses larmes naissantes. Il est sensible, de plus en plus émotif, de plus en plus touché, de plus en plus marqué. Par les choses. Qui lui arrivent, les sentiments nouveaux qu'il ressent, cette révolution en 365 jours, bientôt 474. Ton besoin d'enfant, il aurait pu le comprendre de travers. On pourrait le comprendre de travers, les hommes ne font pas seulement des enfants, ils couchent avec eux, c'est un fait. Mais pas lui. J'ignore si je l'aurais aimé de la même façon s'il avait couché avec des enfants. Comme vos maris. Vos amis. Vos pères. Vos frères. J'ai déjà aimé un homme qui avait couché avec des enfants, pendant longtemps, pendant au moins 825 jours, il me l'a caché. Je ne lui avais jamais rien demandé au sujet de sa sexualité, à ce niveau-là, on ne demande pas. Aux inconnus leurs préférences. On se contente de les caresser à la rigueur. Ou de mettre le doigt dans leur blessure au niveau du flanc. Pour voir si du volvic en jaillit. C'était une belle journée ou pas, je ne sais plus, le jour où j'ai appris. Mais Denis n'est pas comme ça. Il m'a souvent dit dans des jours de colère que si j'étais un homme, depuis longtemps qu'il m'aurait mis mon poing sur la figure. Je lui rappelle à l'occasion qu'il l'a fait une fois, ensuite je m'en veux de ressortir ça sur le tapis, ce n'est pas intelligent. Mais j'oublie. Il était content d'être revenu à la maison, il m'avait un peu fait croire qu'il était en train de voir quelqu'un, je lui avais dit : très bien. Tu es heureux au moins ? Mon optimisme l'énervait dans notre séparation. J'énervais les gens autrefois par mon pessimisme, c'était une pathologie, c'était pathologique. Je lui ai dit : tu te souviens de ton besoin d'avoir un enfant ? J'aurais dû le dire comme ça. Je ne pouvais pas parler correctement, les atteints de logorrhée les pauvres sont bien handicapés, je ne vous raconte pas le bordel.
C'est entre mes mains que je tenais sa face. Sa face d'homme. Je suis trop jeune pour être vieille et trop vieille pour être jeune. A l'intérieur. C'est trop dur d'être sans âge, sans sexe, il y a des interférences avec le corps, qui refuse. J'ai pourtant des chaussures propres pour la fin du monde, demain. Mes pouces essuyaient ses larmes. Je me disais : j'aime son visage comme j'aime ceux des enfants, mais ceux des autres. Je n'ai jamais eu d'enfants, je ne suis jamais tombée enceinte, je n'ai jamais avorté, si j'aurais avorté, je ne sais pas comment je l'aurais supporté, bien sans doute, très bien même. Au Diable l'amour, au diable le père, l'amour avec le père, et les chaussures propres. Au Diable la mer. De larmes. Elles naissaient, elles étaient belles, elles étaient transparentes. Lorsqu'elles coulent le long du nez, et qu'elles pendent au bout, elles prennent une couleur blanchâtre dégoûtante. Il était tout fragile, tout lui-même, entre mes mains, il était comme un pantin finalement, mais sans les fils, et je ne jouais pas au ventriloque, je n'ai jamais aimé diriger. Je ne suis pas faite pour ça. C'était autrefois sa tête contre mes seins, qui le réconfortait, ça oui ça réconforterait n'importe quel bébé du monde. Et dans le monde, il y a beaucoup de fantômes et beaucoup de bébés. Et beaucoup de fantômes de bébés, aussi. J'oubliais. Le caresser, tendrement, le regarder, lui parler, en murmures, ça l'apaisait moi je trouvais ça angoissant. Je n'osais pas lui dire. Je n'ose plus lui dire grand chose de ce qui se passe au fond de moi, et je crois que je me comporte de la sorte avec tout le monde. C'est peut-être pour mon bien, instinctivement peut-être que je le vois ainsi. C'est peut-être pour me sauver moi-même, ou peut-être que c'est une méthode pour organiser le chaos qui était de rigueur avant, à l'intérieur. On voit une structure maintenant, hélas. Ou pas.
Ce n'est pas comme si j'allais finir vieille dame à une procession de toute façon. Je lui ai dit : tu te souviens n'est-ce pas, de cette obsession que tu avais ? Tu voulais faire un enfant à tout prix. C'était de plus en plus étouffant pour moi à l'époque et je me laissais étouffer. Tu t'en souviens. Il a fait oui avec son visage. Il est un peu déprimé, à son travail il a eu des remarques de ses collègues et de son supérieur, il n'en a qu'un, le grand patron. Des remarques depuis notre séparation. Il était heureux de revenir à la maison. Je ne sais pas si j'étais heureuse mais j'ai mis ces bougies parfumantes un peu partout, j'ai préparé quelque chose qu'il aime. Comme un militaire. Mon esprit s'est considérablement militarisé ces vingt-quatre derniers mois. Qui sont passés comme quatre jours. Four days. Il a pleuré de joie je suppose, c'était des larmes de quoi ? De soulagement ? Il s'était dit quoi ? Dans son tréfonds, il s'était dit : "elle veut de moi à nouveau, je ne finirai pas seul", ou "elle m'aime encore un peu", ou "elle m'a pardonné". Bien sûr que je t'ai pardonné. Tu sais bien que je ne suis pas catholique, que je pardonne facilement. Mes mains sur son visage rougit par le relâchement, et la frustration retombée. La fatigue partait dans ses larmes, la peur aussi. Il était revenu dans son espace, et il aimait ça apparemment, il aimait m'embrasser et rester contre moi, et moi j'avais qu'une idée en tête, me servir un verre de whisky, moi qui ne bois jamais ou presque jamais. Je t'ai pardonné depuis longtemps, d'ailleurs ce n'est pas ta petite escapade sexuelle qui m'a poussé à te demander de partir un temps. C'était le fait que tu ne l'assumais pas. Je lui ai dit ça aussi.
C'était comme un enfant qui réclamait la vérité. La vérité du moment, c'était son visage rouge et l'émotion qui coulait dans son sang. Chose que je pouvais apprécier, j'apprécie de plus en plus les instants présents. En partie j'ai reçu une partie de la vérité. C'était un jour où j'étais seule, comme une chatte à la maison, et j'avais pris des champignons hallucinatoires pour planer toute seule, parce que j'étais malheureuse et que je voulais oublier que je l'étais. Et j'ai eu des visions, forcément, et ces visions étaient prophétiques. Souvent ces images je les revois, j'y repense, alors que je suis en train de refaire quelque chose, trier le linge sale, téléphoner à mon père, écrire à mes frères, penser à poster les lettres ensuite. Ce fût mon problème pendant des années, comme une demande faite à l'avenir, j'écrivais des lettres à personne que je ne postais pas. Comme des lettres à moi-même, pour me sauver en cirant mes chaussures, être assurée d'être impeccable et prête à l'heure et au moment venue.
Ted, un ami américain de Denis, a vu la Vierge Marie plusieurs fois. Denis, son visage entre mes mains, comme je l'ai raconté plusieurs fois, n'est pas le genre d'hommes à voir la Vierge Marie, ni même à voir un vortex sur le plafond de sa chambre, comme je l'ai vu, et comme moi j'ai entendu la voix qui en provenait, et ce n'était pas la voix de Dieu. Il y avait cet homme allongé à côté de moi, il avait quelque chose d'anormal mais j'ignorais quoi. Ce n'était pas non plus la voix du Diable que j'ai entendu sortir du vortex, c'était certainement un être qui était entre les deux, je m'étais masturbée quelques heures plus tard, le trip fini, parce que j'avais ressenti le besoin de me sentir en vie, et la masturbation c'est le meilleur moyen de se sentir vivant lorsqu'on se sent seule. J'ai pardonné, j'ai tout pardonné à tout le monde, le coeur n'est plus dans le présent, il est ailleurs. Ted a vu la Vierge Marie la première fois alors qu'il était dans sa cuisine, sa mère venait de mourir, il avait repris de chez elle un crucifix qu'il avait accroché dans sa cuisine donc. Elle était lumineuse et lui souriait. La Vierge n'a rien dit mais il a compris quelque chose ce jour-là -selon lui. Denis n'est pas le genre d'hommes à voir ce genre de choses parce qu'il est le genre d'hommes à avoir envie de faire des enfants qui n'existeront jamais. Pas dans cette vie-là. Je lui tenais le visage comme je l'avais fait des milliers de fois avant, dans des états de jouissance et de peine semblables, et ce jour-là, cette fois-là, c'était comme la toute première fois, c'était magique. Parfois lorsque je suis à côté de lui dans le lit, je regarde le plafond et je le revois encore une fois se dilater. J'ai raconté cela à une amie stupide, elle m'a dit : tu es comme Donnie Darko. J'ai demandé : qui est-ce ? Alors que je savais très bien qui était Donnie Darko, c'était un personnage de fiction.
Ted a vu la Vierge Marie alors qu'il était dans sa voiture, un jour de pluie, dans le New Jersey, et elle lui a évité de faire un accident à une intersection. Il a cessé de pleurer, il m'a embrassée. Je lui ai tout pardonné, parce que je ne suis pas catholique. Et que j'ai de l'amour encore à lui donner. Je crois. Peut-être. On verra. Si la lumière est assez forte. Mais pour combien de temps ? Encore combien de temps avant que Madame Amertume ne se dévoile ? Il n'a pas reparlé de son besoin d'enfant, alors que je l'avais incité à le faire, il a eu peur que cela me fasse peur et je ne veux pas vivre dans ce genre de peurs. Je ne trouve pas cela utile, il existe tellement de forces qui provoquent des remouds artificiels pour effrayer le monde et le secouer un petit peu, pour le faire avancer dans un chemin cahoteux que je ne veux pas m'en rajouter davantage, je ne peux pas en rajouter, c'est au-delà de mes forces, et j'ai tout pardonné, tout pardonné, à tout le monde d'ailleurs, parce que j'ai de l'amour en moi encore et que je ne suis pas chrétienne. De toute façon sa peau est restée douce malgré la quarantaine (pas cette quarantaine-là, pas ce virus-là), il est plus beau qu'il ne l'a jamais été, même si la quarantaine lui est tombée dessus d'un coup, l'asséchant par couches, mais moi je m'en fiche parce que je sais que je ne finirai pas vieille dame à une procession.
De toute façon.





