ANGELINE et les Récits de la Maison des Morts

littérature blues

dimanche 8 mars 2009

Elevation

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"C'était le croque-mitaine ?"

Laurie Strode (Jamie Lee Curtis) dans Halloween de John Carpenter.

Je lui ai dit : tu te souviens de ton besoin d'enfant ? Je tenais son visage entre mes mains, j'essuyais avec mes pouces ses larmes naissantes. Il est sensible, de plus en plus émotif, de plus en plus touché, de plus en plus marqué. Par les choses. Qui lui arrivent, les sentiments nouveaux qu'il ressent, cette révolution en 365 jours, bientôt 474. Ton besoin d'enfant, il aurait pu le comprendre de travers. On pourrait le comprendre de travers, les hommes ne font pas seulement des enfants, ils couchent avec eux, c'est un fait. Mais pas lui. J'ignore si je l'aurais aimé de la même façon s'il avait couché avec des enfants. Comme vos maris. Vos amis. Vos pères. Vos frères. J'ai déjà aimé un homme qui avait couché avec des enfants, pendant longtemps, pendant au moins 825 jours, il me l'a caché. Je ne lui avais jamais rien demandé au sujet de sa sexualité, à ce niveau-là, on ne demande pas. Aux inconnus leurs préférences. On se contente de les caresser à la rigueur. Ou de mettre le doigt dans leur blessure au niveau du flanc. Pour voir si du volvic en jaillit. C'était une belle journée ou pas, je ne sais plus, le jour où j'ai appris. Mais Denis n'est pas comme ça. Il m'a souvent dit dans des jours de colère que si j'étais un homme, depuis longtemps qu'il m'aurait mis mon poing sur la figure. Je lui rappelle à l'occasion qu'il l'a fait une fois, ensuite je m'en veux de ressortir ça sur le tapis, ce n'est pas intelligent. Mais j'oublie. Il était content d'être revenu à la maison, il m'avait un peu fait croire qu'il était en train de voir quelqu'un, je lui avais dit : très bien. Tu es heureux au moins ? Mon optimisme l'énervait dans notre séparation. J'énervais les gens autrefois par mon pessimisme, c'était une pathologie, c'était pathologique. Je lui ai dit : tu te souviens de ton besoin d'avoir un enfant ? J'aurais dû le dire comme ça. Je ne pouvais pas parler correctement, les atteints de logorrhée les pauvres sont bien handicapés, je ne vous raconte pas le bordel.

C'est entre mes mains que je tenais sa face. Sa face d'homme. Je suis trop jeune pour être vieille et trop vieille pour être jeune. A l'intérieur. C'est trop dur d'être sans âge, sans sexe, il y a des interférences avec le corps, qui refuse. J'ai pourtant des chaussures propres pour la fin du monde, demain. Mes pouces essuyaient ses larmes. Je me disais : j'aime son visage comme j'aime ceux des enfants, mais ceux des autres. Je n'ai jamais eu d'enfants, je ne suis jamais tombée enceinte, je n'ai jamais avorté, si j'aurais avorté, je ne sais pas comment je l'aurais supporté, bien sans doute, très bien même. Au Diable l'amour, au diable le père, l'amour avec le père, et les chaussures propres. Au Diable la mer. De larmes. Elles naissaient, elles étaient belles, elles étaient transparentes. Lorsqu'elles coulent le long du nez, et qu'elles pendent au bout, elles prennent une couleur blanchâtre dégoûtante. Il était tout fragile, tout lui-même, entre mes mains, il était comme un pantin finalement, mais sans les fils, et je ne jouais pas au ventriloque, je n'ai jamais aimé diriger. Je ne suis pas faite pour ça. C'était autrefois sa tête contre mes seins, qui le réconfortait, ça oui ça réconforterait n'importe quel bébé du monde. Et dans le monde, il y a beaucoup de fantômes et beaucoup de bébés. Et beaucoup de fantômes de bébés, aussi. J'oubliais. Le caresser, tendrement, le regarder, lui parler, en murmures, ça l'apaisait moi je trouvais ça angoissant. Je n'osais pas lui dire. Je n'ose plus lui dire grand chose de ce qui se passe au fond de moi, et je crois que je me comporte de la sorte avec tout le monde. C'est peut-être pour mon bien, instinctivement peut-être que je le vois ainsi. C'est peut-être pour me sauver moi-même, ou peut-être que c'est une méthode pour organiser le chaos qui était de rigueur avant, à l'intérieur. On voit une structure maintenant, hélas. Ou pas.

Ce n'est pas comme si j'allais finir vieille dame à une procession de toute façon. Je lui ai dit : tu te souviens n'est-ce pas, de cette obsession que tu avais ? Tu voulais faire un enfant à tout prix. C'était de plus en plus étouffant pour moi à l'époque et je me laissais étouffer. Tu t'en souviens. Il a fait oui avec son visage. Il est un peu déprimé, à son travail il a eu des remarques de ses collègues et de son supérieur, il n'en a qu'un, le grand patron. Des remarques depuis notre séparation. Il était heureux de revenir à la maison. Je ne sais pas si j'étais heureuse mais j'ai mis ces bougies parfumantes un peu partout, j'ai préparé quelque chose qu'il aime. Comme un militaire. Mon esprit s'est considérablement militarisé ces vingt-quatre derniers mois. Qui sont passés comme quatre jours. Four days. Il a pleuré de joie je suppose, c'était des larmes de quoi ? De soulagement ? Il s'était dit quoi ? Dans son tréfonds, il s'était dit : "elle veut de moi à nouveau, je ne finirai pas seul", ou "elle m'aime encore un peu", ou "elle m'a pardonné". Bien sûr que je t'ai pardonné. Tu sais bien que je ne suis pas catholique, que je pardonne facilement. Mes mains sur son visage rougit par le relâchement, et la frustration retombée. La fatigue partait dans ses larmes, la peur aussi. Il était revenu dans son espace, et il aimait ça apparemment, il aimait m'embrasser et rester contre moi, et moi j'avais qu'une idée en tête, me servir un verre de whisky, moi qui ne bois jamais ou presque jamais. Je t'ai pardonné depuis longtemps, d'ailleurs ce n'est pas ta petite escapade sexuelle qui m'a poussé à te demander de partir un temps. C'était le fait que tu ne l'assumais pas. Je lui ai dit ça aussi.

C'était comme un enfant qui réclamait la vérité. La vérité du moment, c'était son visage rouge et l'émotion qui coulait dans son sang. Chose que je pouvais apprécier, j'apprécie de plus en plus les instants présents. En partie j'ai reçu une partie de la vérité. C'était un jour où j'étais seule, comme une chatte à la maison, et j'avais pris des champignons hallucinatoires pour planer toute seule, parce que j'étais malheureuse et que je voulais oublier que je l'étais. Et j'ai eu des visions, forcément, et ces visions étaient prophétiques. Souvent ces images je les revois, j'y repense, alors que je suis en train de refaire quelque chose, trier le linge sale, téléphoner à mon père, écrire à mes frères, penser à poster les lettres ensuite. Ce fût mon problème pendant des années, comme une demande faite à l'avenir, j'écrivais des lettres à personne que je ne postais pas. Comme des lettres à moi-même, pour me sauver en cirant mes chaussures, être assurée d'être impeccable et prête à l'heure et au moment venue.

Ted, un ami américain de Denis, a vu la Vierge Marie plusieurs fois. Denis, son visage entre mes mains, comme je l'ai raconté plusieurs fois, n'est pas le genre d'hommes à voir la Vierge Marie, ni même à voir  un vortex sur le plafond de sa chambre, comme je l'ai vu, et comme moi j'ai entendu la voix qui en provenait, et ce n'était pas la voix de Dieu. Il y avait cet homme allongé à côté de moi, il avait quelque chose d'anormal mais j'ignorais quoi. Ce n'était pas non plus la voix du Diable que j'ai entendu sortir du vortex, c'était certainement un être qui était entre les deux, je m'étais masturbée quelques heures plus tard, le trip fini, parce que j'avais ressenti le besoin de me sentir en vie, et la masturbation c'est le meilleur moyen de se sentir vivant lorsqu'on se sent seule. J'ai pardonné, j'ai tout pardonné à tout le monde, le coeur n'est plus dans le présent, il est ailleurs. Ted a vu la Vierge Marie la première fois alors qu'il était dans sa cuisine, sa mère venait de mourir, il avait repris de chez elle un crucifix qu'il avait accroché dans sa cuisine donc. Elle était lumineuse et lui souriait. La Vierge n'a rien dit mais il a compris quelque chose ce jour-là -selon lui. Denis n'est pas le genre d'hommes à voir ce genre de choses parce qu'il est le genre d'hommes à avoir envie de faire des enfants qui n'existeront jamais. Pas dans cette vie-là. Je lui tenais le visage comme je l'avais fait des milliers de fois avant, dans des états de jouissance et de peine semblables, et ce jour-là, cette fois-là, c'était comme la toute première fois, c'était magique. Parfois lorsque je suis à côté de lui dans le lit, je regarde le plafond et je le revois encore une fois se dilater. J'ai raconté cela à une amie stupide, elle m'a dit : tu es comme Donnie Darko. J'ai demandé : qui est-ce ? Alors que je savais très bien qui était Donnie Darko, c'était un personnage de fiction.

Ted a vu la Vierge Marie alors qu'il était dans sa voiture, un jour de pluie, dans le New Jersey, et elle lui a évité de faire un accident à une intersection. Il a cessé de pleurer, il m'a embrassée. Je lui ai tout pardonné, parce que je ne suis pas catholique. Et que j'ai de l'amour encore à lui donner. Je crois. Peut-être. On verra. Si la lumière est assez forte. Mais pour combien de temps ? Encore combien de temps avant que Madame Amertume ne se dévoile ? Il n'a pas reparlé de son besoin d'enfant, alors que je l'avais incité à le faire, il a eu peur que cela me fasse peur et je ne veux pas vivre dans ce genre de peurs. Je ne trouve pas cela utile, il existe tellement de forces qui provoquent des remouds artificiels pour effrayer le monde et le secouer un petit peu, pour le faire avancer dans un chemin cahoteux que je ne veux pas m'en rajouter davantage, je ne peux pas en rajouter, c'est au-delà de mes forces, et j'ai tout pardonné, tout pardonné, à tout le monde d'ailleurs, parce que j'ai de l'amour en moi encore et que je ne suis pas chrétienne. De toute façon sa peau est restée douce malgré la quarantaine (pas cette quarantaine-là, pas ce virus-là), il est plus beau qu'il ne l'a jamais été, même si la quarantaine lui est tombée dessus d'un coup, l'asséchant par couches, mais moi je m'en fiche parce que je sais que je ne finirai pas vieille dame à une procession.

De toute façon. 

Procession_Petit_Dour

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Posté par Angeline à 10:28 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

excellent

très bonnes critiques et très bon blog!
belle écriture aussi! merci!
bonne continuation et à bientôt

Posté par marie, mercredi 11 mars 2009 à 19:33

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