lundi 10 novembre 2008
Les Autres Hommes

Il m'a avoué son aventure là-bas aux Etats-Unis. C'était bien avant qu'un noir, un métisse selon certains, ne se fassent élire. Même si c'était couru d'avance, ont dit ces mêmes certains, après l'élection. Ils ont besoin de tout contrôler. Lui aussi. Son coeur qui ne fonctionne qu'à moitié, et peut-être le mien qui ne fonctionne plus depuis trop longtemps. Depuis, il me dit qu'il ne mérite pas mon pardon. Je lui ai dit : je te pardonne. En pouffant de rire presque. Ce n'était pas vraiment amusant et je n'étais pas exactement amusée par son aveu. C'était juste qu'il croyait me faire un aveu. Mais j'avais fait des rêves qui ne trompaient pas, bien avant qu'il ne me le dise, et peut-être même bien avant qu'il ne le fasse. Il dit "tromper". Il dit "une erreur". Il dit "j'ai eu tort". C'est mon coeur qui est mort. Il se trompe, c'était une vérification, juste une vérification et moi je n'avais que ça au fond de moi : l'envie qu'il dégage. Si je suis honnête. Je suis au moins autant responsable que lui, si ce n'est plus. C'est difficile d'être honnête avec soi-même. Si nous l'étions tous, nous ne passerions pas à côté de nos vies. Ou notre temps sur internet lorsqu'on a pas le temps. Le temps d'une aventure. C'est triste à dire mais j'ai failli pouffer de rire. Je souriais. Je l'ai dit, déjà. Il se répète aussi. C'est une belle farce du temps où depuis quelques jours, quelques semaines, quelques mois, je suis à l'intérieur de moi, dans une sorte de forteresse. Que personne ne pourra prendre. Personne. C'est pour ça que je le laisse me caresser encore et il ne comprend pas. Il penserait que je lui ferais une scène, comme ces femmes hystériques qui pensent que les mecs qu'elles aiment et qu'elles baisent sont à elles. Et bien non. Leurs queues ne nous appartiennent pas. Et que Dieu m'en préserve, Sarah.
Je n'irais pas dire du mal de ton homme, je regarde d'abord le mien, il fait sa crise de la quarantaine. Il a toujours été en crise. Je pense qu'il pense souvent au suicide, je pense qu'il ne se l'avouera jamais à lui-même. Lorsqu'il me prend, je sens tout son corps tendu vers cette pulsion de mort, cette idée de mourir, qui recouvre tous les êtres un jour ou l'autre. De manière pragmatique ou non. Je ressens ça à Paris. J'ai envie de retourner dans ma campagne parfois, comme à l'époque où j'ai commencé ce blog. J'étais en fuite. Je fuyais les autres et les bombes, je passais entre les gouttes de pluie qui ressemblaient à des gouttes de plomb fondu. Je faisais de mon mieux pour tenir, ce que je ne supportais pas. Je le supportais tout de même. J'ai toujours eu en moi un résidu de force éternelle, comme le plutonium. Je suppose que c'est ce qu'Adam et Eve ont perdu du temps jadis. Ces connards auraient mieux fait de ne pas frétiller de la langue, jamais.
Il me touche dans le lit. Il me demande la permission. Je me suis mise sur lui, et je l'ai embrassé. C'était un baiser entier, complètement offert. Sa langue qui pénétrait ma bouche, la mienne aussi. Il était surpris. Je voyais bien. Il m'embrassait les yeux ouverts. Les gens qui embrassent avec les yeux ouverts ont l'air con. Et parfois, ils ont la chanson qui vont avec. C'est une chose que je trouve, personnellement, ridicule. Adam embrassait-il Eve avec les yeux ouverts ? Comme un abruti ? Combien d'abrutis font la même chose à l'heure où j'écris ces paroles ? Il m'a repoussée un peu en me disant : "attends, je me sens pas bien". Pauvre petit. Ils se sentent pas bien, ils ont quarante ans passés, ils se sentent pas bien, on peut se sentir mal passé la crise de la quarantaine. J'attends mon tour. J'attends mon tour et toi aussi, tu attends ton tour. Il m'a dit : "pourquoi tu n 'es pas en colère après moi, pourquoi tu m'embrasses comme ça, qu'est-ce que... ça veut dire, je comprends pas". J'ai dit : "je t'ai pardonné. Peut-être que tu aurais aimé que je pleure pour ta petite aventure et que je te fasse une crise toutes les cinq minutes ? Mais non. Je ne suis pas comme ça.". Lui : non, c'est juste que tu ne sembles pas en souffrir. C'est étrange. "Non je n'en souffre pas" j'ai dit.
- Comment ça tu n'en souffres pas ?
- Je le savais. Je le ressentais.
- Tu le ressentais. Tu ressentais que je te trompais.
- Mais peut-être que tu ne me trompais pas réllement. Peut-être que tu avais besoin de sexe, juste. Et tu ne dois plus y retourner aux Etats-Unis pour l'instant. Je ne pense pas avoir des raisons de m'inquiéter.
Il était perdu. Il était en dessous de moi. Il me regardait, inquiet et je savais ce qu'il me disait. Je me trompais certainement, mais je savais les petites pensées, les petits mots qui jaillissaient dans son esprit comme des étincelles. C'était beau à voir, tout ce doute, toute cette peur, toute cette appréhension de demain dans ses yeux. Parce que j'avais envie de lui dire : "tu ne devrais pas avoir peur de demain". J'ai dit à la place :"Maintenant, embrasse-moi. S'il te plaît".
Alors il s'est redressé et il m'a pris par les épaules, il a commencé à me déshabiller et je sentais ses mains sur mes seins et sa bouche devenait de plus en plus chaude et de plus en plus meilleure, comme au tout début, quand on a commencé à se rencontrer à l'époque où je vivais à la campagne et où je me voyais déterrer les ossements de mon oncle. Ce qui me fait peur aujourd'hui, c'est que j'y pensais sérieusement. Et que j'aurais été capable de le faire. Nous sommes capables de tout. De jour comme de nuit.
Pour lui, j'étais revenue ici à Paris et c'était un signe. Que lui parvienne à me faire revenir. Et que je tienne. C'était certainement un signe. J'étais contente. Jacqueline aussi c'était un signe, même si parfois, elle avait le regard un peu malsain, elle aurait aimé que je lui parle de ma vie sexuelle un peu plus, juste pour revivre la sienne par procuration. Mais je ne lui en voulais pas à cette vieille femme.
Je me suis assise sur son pénis que je connaissais bien. L'odeur, le goût, l'émotion que cela me faisait de l'avoir en moi. C'était comme de l'avoir pour la première fois. Il m'exaspérait ces dernières semaines. A me baiser comme un sauvage sans que je réussisse à ressentir quoi que ce soit. Et là, il était doux, affectueux, il retenait ses larmes, il retenait tout, son sperme aussi. Il m'embrassait. Ses mains sur mes seins. Et je me disais sans cesse : je suis à Paris, je suis encore à Paris. Et je le fais, je fais l'amour, et je le fais dans la bonne direction, avec celui que j'ai choisi, celui que j'ai choisi et qui me veut, même s'il avait besoin de sexe aux Etats-Unis. Je le regardais culpabiliser, en me faisant l'amour, il était en moi, il était capturé et mon vagin n'était pas aussi ouvert que d'habitude, je voyais bien l'effet que ça lui faisait. L'intensité ne faisait que monter en puissance. Il me regardait comme un enfant qui avait fauté. Un enfant qui se serait crû mauvais alors qu'il n'aurait fait que torturer des fourmis.
Il aimait, de plus en plus et tout se faisait de plus en plus calmement et il pleurait enfin, et ses larmes l'empêchaient de parler. Il était beau. Je l'avais trouvé moche pendant cinq ou six mois et là il était beau, à nouveau et jouir avec lui c'était redevenu bien, et beau aussi, cela aussi était beau, comme lui, et c'était devenu mon chemin, enfin, je retournais sur des rails qui n'étaient pas sabotées. C'était bon. Et il était chaud en moi et chaque moment, chaque seconde se vivait pleinement. C'était comme prendre ces maudits champignons hallucinatoires l'hiver dernier, mais en puissance dix. Et puis il est venu une première fois. Et moi j'ai joui presque au même moment, c'était rare. Quelque chose dans l'invisible avait éclaté au niveau de mon sexe et de ma tête en même temps, et j'ai dû avoir l'air moche, j'ai ouvert les yeux vers le plafond, grands ouverts, et je les ai refermés et ensuite je l'ai vu pareil, les yeux fermés, la bouche ouverte et je l'ai embrassée. Sa bouche si désirable. Et c'était bon. C'était beau. Oui, cela pouvait être beau, cela arrivait parfois dans une vie.
Il m'a dit qu'il m'aimait et qu'il avait peur que je m'en fiche. De ses erreurs. Je lui ai dit que je savais de quoi il avait peur. Il m'a dit que j'étais une fille extraordinaire, avec toute cette merde que je trainais dans ma valise. Que j'étais quelqu'un d'immense. Ce genre de compliments je l'avais déjà entendu, et je l'avais toujours pris pour de la flotte. Ils me rendaient encore plus seule. Encore plus loin. Encore plus différente. Alors que la différence, ça n'est que le destin, modulable à l'infini. Comme Mars ne ressemble pas à la Terre et comme Mercure a des propriétés uniques dans notre système solaire. Ce n'est pas compliqué à comprendre. Il avait peur, mais il avait toujours eu peur et moi j'avais fuit la peur, en étant une louve solitaire, blanche peut-être, mais aux pattes sales, de boue glacée certainement. Je lui ai dit qu'il ne m'appartenait pas. Il a dit : "je croyais que toi comme moi on croyait à la fidélité". J'ai répondu : "y croire n'empêche pas de se tromper". Bien sûr et il me caressait les fesses et les jambes. Et le corps. Ce corps était là, je le sentais bien, c'était le mien. Le sien était là contre moi, je l'avais toujours senti. Je le sentais encore mieux maintenant qu'il m'avait dit ce qu'il avait sur le coeur.
J'ai pensé : "peut-être faut-il que je lui dise". Mes résidus de fausse couche personnelle. Ce truc avec Robert. Ce truc débile. Faut être débile pour parisianiser son esprit de la sorte. Et pour inventer des mots qui n'existent pas vraiment. Etre humain, c'est prendre le risque de virer de l'intelligence à la débilité sans cesse, je le caressais aussi. Sa queue était à moitié dure. Je caressais ses testicules, lourdes et imposantes, et bien rattachées dans un scrotum épais, pas du tout tombantes, c'était moche les couilles tombantes, je m'en souvenais vaguement. Celles de Robert n'étaient pas tombantes mais son pénis était biscornu et j'y avais pensé quand Denis m'avait fait le plus beau des sourires. Son visage marqué par les traits de la culpabilité. Je lui ai demandé s'il avait envie d'autres femmes et il m'a dit : "j'ai fait ça parce que j'étais alcoolisé, je me cherche pas d'excuse. Mais non, je n'ai pas envie d'autres femmes". Je lui ai demandé comment elle était. Il trouvait ça inapproprié. Il trouvait que j'exagérais. Il pensait que je voulais le torturer. Je lui ai dit : non, ce n'est pas ça. C'est pas du tout ça, c'est une question de curiosité. Est-elle si déplacée que ça ? Non bien sûr. Si j'avais fait la même chose, tu n'aurais pas eu envie de savoir comment aurait été l'autre homme ? Il a répondu : "j'aurais eu envie de les tuer juste, les autres hommes". Ne se rendant pas compte qu'il avait ajouté un pluriel à mon singulier.
J'ai compris qu'il n'était donc pas disposé à entendre mes escapades avec Robert. Et le fait de n'avoir rien fait avec ce dernier n'aurait rien arrangé au contraire. Au fond de Denis il y avait un petit Diable, qui lui disait que j'étais si extraordinaire que je ne serais jamais à lui entièrement. Denis a besoin d'avoir des choses, de toucher les choses, d'être le maître de certaines choses. Je ne voyais plus mon avenir avec lui mais qu'importait l'avenir, je ne l'avais jamais vu avec personne, et surtout pas ici. Je ne pouvais pas. Je ne le sentais pas. Je n'étais pas faite pour ça. J'étais faite pour autre chose. Un autre homme certainement pas. Les autres hommes ne savent pas, comme Denis, de quoi il en retourne. On touche l'univers avec un cerveau déglingué. Et des émotions artificielles. On touche le coeur de la source. Faire des expériences sur des phénomènes paranormaux risque d'attirer à vous les vrais résultats paranormaux à un moment ou à un autre. Son corps d'homme à côté de moi, on était là, mais à côté en même temps, toujours finalement.

Mais j'étais bien. Alors je lui ai dit : et si on arrêtait de parler. Je parlais trop autrefois. J'avais besoin de me battre contre quelque chose. Contre des oreilles si vous voulez. Les oreilles sales n'entendent que la saleté qu'elles ont déjà dans les conduits qui mènent aux tympans. Les oreilles propres font l'effort de se demander comment ça se fait que son corps si chaud contre moi, bien que cela m'est difficile à supporter, me fasse autant de bien. C'est ce qui s'appelle une vraie révélation, pas comme celles de la bible, qui sont toutes fausses. Et qui cherchent juste à faire des esclaves. Lui. Lui vaut toutes les paroles du monde. Toutes les bibles. Son corps, j'y tiens autant que le mien. Quand j'avais soif à son puits c'est lui qui m'a donné le premier à boire. Alors qu'il ne me connaissait pas. Il ne savait rien de mes prêches. Quand je suis morte la première fois, il était là pour embrasser mes pieds ensanglantés et pleurer sur le monde sans moi avec lui pour le faire tourner. Denis c'est certainement le seul feu qui vaille la peine qu'on l'attise, qu'on ne l'éteigne pas, et ce feu se trouve en moi. Le seul. C'est quoi déjà le numéro des pompiers ?

samedi 1 novembre 2008
Big Bang Bad Story

J'avais été très claire depuis le début avec Robert : on ne coucherait jamais ensemble. Non pas que j'étais dans l'incapacité de le faire. Mais quelque chose en moi bloquait. Je ne voulais pas trahir l'homme qui m'avait aimée depuis deux ans. Et qui, mine de rien, m'avait redonné confiance en l'humanité, malgré ses défauts. Dès que je pensais à lui, à Robert, de plus en plus, je me dégoûtais moi-même. J'avais honte, et rien n'est plus débile que vivre dans la honte. Surtout pour ce genre de chimères. Il y avait bien d'autres personnes à rencontrer sur cette Terre quand même. Robert n'était que le dernier avatar du monstre que j'adorais détester. Il fallait que cela cesse, j'y étais presque cette année, j'ai passé une bonne année, dix ans ont passé pendant cette année et beaucoup de soleil mauvais, beaucoup de pluies et beaucoup de bonnes choses. D'autres gens à rencontrer... D'autres personnes.... Des êtres un peu plus évolués. Des êtres à l'écoute, qui seraient à l'écoute sans jugements. Qui ne me demanderaient pas : et alors, ton livre ? Comment ça se passe ? Comment tu l'écris ? Et ça parle de quoi ? C'est quoi l'histoire ? C'est l'histoire du croque-mitaine, voilà, qu'est-ce que tu veux que je te dise ? C'est pas ton histoire, c'est notre histoire. Il parle de quoi, nous parlons de quoi, vous parlez de quoi ? Qu'est-ce que j'étais contente, contente d'avoir un ami un peu barjot, bien timbré, un peu tapé, un peu spécial, pas très sensuel, pas très érotique, quelqu'un de bien parce qu'il était mal, dans le fond. J'étais contente d'avoir quelque chose à moi, je n'ai rien à eu à moi et rester seule avec ses textes dans des tiroirs, je suis désolée de vous le dire ça n'est pas une vie. Vraiment pas. Les gens qui se disent vos amis ne sont, non plus, pas une vie. On les déteste dans le fond, non pas parce qu'ils ont réussi quelque chose, mais parce qu'ils sont médiocres dans leurs os et faibles. Attention je ne vise personne, n'allez pas envahir ma boîte aux lettres à cause de cette remarque purement gratuite. Robert je l'aimais parce que je le voulais le plus dégoûtant possible. Lui le monde il l'aime, mais pas autant que moi, pas de la même façon. C'est un gros bébé. Il voit, il prend. Tu sais à quel point ça pompe l'énergie de faire ce que je fais ? J'avais envie de mourir tous les jours que Dieu faisait. Et Dieu ne fait rien au hasard, il paraît. Robert, il a commencé à s'énerver quand j'ai commencé de plus en plus à lui signaler qu'il tentait de passer un cap avec moi. Un cap amoureux. Tantôt monsieur se permettait une petite tape sur mes fesses. Tantôt une remarque sur autre chose qui était équivoque. Il me faisait des sous-entendus sur de quelconques sentiments qu'il aurait pu avoir à mon égard. Mais moi je suis un Dragon et je n'ai peur de rien. Dans le fond. Robert, non, pas possible. Je me disais : J'ai plus de valeur que ça. Je lui avais dit pour la tape sur les fesses : tu sais que je suis avec quelqu'un et ça fait partie des choses interdites. Il aimait me dire : entre nous, toutes les choses interdites que je serais d'accord de permettre. En sachant pertinemment que c'était moi qui avais posé ces interdits. Et lui de répliquer tristement : mais tu ne l'aimes pas sinon tu ne serais pas avec moi. C'est là que j'ai eu envie de lui demander : qu'est-ce que tu en sais ? Comme à Maïtena, je n'ai pas répondu à ses messages simplement parce que je ne savais pas quoi dire, je n'avais plus de force, écrire le croque-mitaine pompe toute l'énergie des êtres. Écrire sérieusement son compagnon, l'histoire. L'histoire comme compagnon, l'imagination comme instrument du désir, comme balais, à mettre dans le cul, pour tenir. Debout. Comme ce personnage mort dans Blue Velvet. Robert sait tout, il a répondu : je le sais. C'est tout. N'essaie pas de nier. Le voir baiser des corps de filles, gentilles les filles, ça me suffisait. Tout me suffit dans la folie à moi, et dans la folie extérieure, c'est toujours la faute de l'extérieur pour un être malade. Comment ça se passe ? Tu es bien ? Et ça va ? C'est pas trop difficile ? Ils n'osent pas finir et dire ce qu'ils pensent : ce n'est pas trop difficile d'être toi, alors que nous, on sait, dans nos connivences, maintenir l'illusion que la vie suit son court ? L'épuisement quand l'amour s'éteint c'est encore plus difficile à supporter que l'amour lui-même qui s'éteint. J'aimerais finir dans le noyau de l'univers, pour pouvoir martyriser ces tempes que je ne saurais toucher autrement. Touche mes mains avant tes yeux, avant j'aurais pu le dire autrement, touche les mains avant les yeux, pour dire fait attention, fait bien attention à l'amour quand tu l'as, quand tu le touches, quand tu le goûtes. Quand tu le prends dans tes bras. Que la peur ne t'éloigne pas de ta force, de ton noyau central, qui ressemble beaucoup à des branches d'ADN. Mon ami. Mon ami. Mon Cher Ami, j'ai décidé d'écrire ma vie sur internet pour voir. Je l'ai mise sur internet, et j'ai attendu de voir. Et quelque chose s'est produit en moi, une sorte de big bang. On s'en fiche du net, ce n'est pas la question. Il faut que tu ailles au fond des choses quand tu lis des choses. Garder à l'esprit que ce n'est pas un miroir, que tu n'es pas jugé et que tu n'es pas coupable, seulement responsable. Robert, est-ce que tu m'entends ou il faut que je me répète en articulant mieux ? J'ai parfois de drôles de constructions. Robert m'offrait de plus en plus souvent des fleurs. Une fois envoyées à l'appartement, heureusement que Denis n'était pas là, il m'aurait tuée pour avoir reçu des fleurs. Et je ne plaisante pas. Dans son délire lui aussi, conserver les apparences de l'amour, il ne lâche jamais prise, il n'a pas envie d'enlever son masque de mortel, c'est ridicule. Je me sens ridicule, mais mon amour pour lui s'est lentement, progressivement, en fait assez vite, en deux mois, les deux derniers mois, il s'est transformé en affection. Autrement je ne pense pas à lui en des termes d'avenir, je ne vois pas d'avenir avec lui. C'est la dernière branche morte de ce que j'ai fait par le passé pour survivre, le plus vieux métier du monde, le clonage naturel. Je vois bien un avenir possible, lumineux, rayonnant, affligeant de force et de bonheur, mais ce sont les enfants merdiques qui veulent du bonheur dans la vie. Les enfants merdiques et l'éternité de la chair ça ne fait qu'un bien sûr, et je ne verserai pas deux petites larmes de mon petit corps pour eux. Les enfants logiques veulent résister, je pense, et c'est certainement plus noble et si je suis honnête, je me situe certainement entre ces deux désirs. C'est bien de se situer quelque part, ce monde n'est pas aisé à identifier. Mais on devrait y arriver à force. Robert ensuite a commencé à m'envoyer des SMS du style, je cite l'auteur : "t'es qu'une petite salope, à me regarder baiser des chiennes". Un autre exemple ? Allons-y : "t'aime ça me faire tourner en bourrique". Allez, un dernier pour la route : "comment va ma petite pute sainte nitouche aujourd'hui ?". Je lui ai montré les SMS plus tard dans un café parisien qui sentait la merde, à cause d'un problème de toilettes, les gens étaient tous incommodés mais ils restaient quand même, c'était bizarre. Ils devaient aimer ça dans le fond et moi aussi. Dès que ça sent la lavande, alors-là nos cœurs se remplissent de choses superficielles peut-être, et on pleure l'époque où nous marchions avec les Dragons, où nous étions totalement naïfs et où nous ne savions pas dans quelle direction faire tourner la Terre. En voyant ses messages sur mon portable, il s'est esclaffé, comme une vieille baleine. "Ah, ma belle c'était juste pour rire. Tu comprends pas comment je suis ?". Je lu ai répondu : bien sûr que je comprends, mais je crois que ça ne me fascine plus. Tu sais je me fascine d'un rien moi. Mais vraiment : d'un rien. Et cela me suffit. Je sais dénicher l'intérêt dans les choses les plus creuses, dans les puits les plus vides. Et les moins profonds. Je sais dénicher le plus petit intérêt dans l'être qui en manque le plus, dans celui qui a tué, dans celui qui va le faire. Je sais le faire. Moi aussi. Je ne lui ai pas répondu ça, ça je note parce que j'aurais aimé lui dire tout ça. Et j'aurais dû lui dire, plus qu'aimer. Plus qu'espérer qu'il comprenne. Mais Robert ne comprend pas les signes, et les gens qui comprennent les signes sont condamnés je crois, je me suis faite une raison, les astres me donneront raison, j'ai confiance en leurs stupéfiantes spécificités, je ne suis pas mademoiselle soleil mais presque. Mais presque. C'est que de la tristesse en barre cette histoire, ne me pose pas la question, écoute, apprend, tu attends, tu comprends, je n'ai pas envie de te dire de quoi il en retourne. Mais là, j'ai le sentiment que tu me manques de respect, ce n'est pas cool, je n'aime pas ça. Je n'aime plus ça. Il faudrait que tu arrêtes de m'envoyer des SMS. Il faudrait qu'on arrête de se voir. Lui : "tu as raison si tu le prends comme ça, mais tout ça c'était pour rire, et les fleurs, pour te faire plaisir". Moi : "tu n'as pas à me faire plaisir. Je suis avec quelqu'un, tu le sais, tu l'as toujours su. A chaque fois que tu m'appelais, tu savais dans quoi tu t'engageais, avec qui tu y allais. Je ne t'ai jamais menti je ne t'ai jamais pris en traître il me semble". Lui : "c'est vrai, excuse-moi". Une goutte de sueur coulait sur sa tempe. Robert n'aime pas la sueur, il aime prendre des douches longues, surtout dans les chambres d'hôtel, la fille attend, elle prend sa douche après lui. C'est lui qui paye. Ensuite il fait monter quelque chose à manger. Il téléphone. Il téléphone à ses amis, il a des amis, avec qui il ne baise pas. Avec ses amis, ils parlent de cul, comment tu l'as prise la dernière salope en date. Robert m'a raconté tout ça, ses amis, sa façon de parler de cul, pourquoi il aime en parler, ça lui donne une autre jouissance, avec ses amis. D'en parler. Ce ne sont pas de p'tits pédés, ça non monsieur, messieurs, on ne leur fait pas à eux, par derrière, ça non. Bien sûr. Mais Robert, il offre des fleurs à cette folle, un peu barjot, qui le regarde prendre des filles gentilles qui font des sourires lumineux avec de grands yeux, comme si ce qui se passait sur cette planète c'était la contrée des bisounours. Elles sont malheureuses, parfois un peu studieuses, quand elles ne sont pas trop bêtes, elles ne sont pas assez intelligentes pour partir avant de commencer... Et c'est là que je comprends pourquoi je regardais Robert avec ces filles. Je ne comprenais pas avant, et là je viens de saisir, cela m'est apparu clairement pour la première fois, à l'instant : je revis juste mon histoire de petite pute. Ses SMS ne se trompaient pas du tout. Quelle honte, de ne pas avoir réglé ces questions, cette question plus précisément, sans cesse, on avance, le peu qu'on gagne c'est le grand qu'on perd, à chaque fois. Le grand chauve au col roulé. Robert l'a vu, sous la douche il prend son temps, de longues minutes. En pensant aux fleurs qu'il offre aux femmes. C'est un drame. Et quand je lis ses messages je suis amusée tout autant qu'effrayée. Je me dis : quel crétin et en même temps : quel effroi. C'est vrai, excuse-moi. Mais ce jour-là au café, j'ai tenu bon. Pour ne pas revivre sans cesse, de manière détournée, des choses que j'avais, je le pensais, complètement réglées. Je lui ai dit fermement : non Robert, arrête avec l'élection présidentielle américaine, je m'en vais. C'est terminé, on ne verra plus. Et lui m'avait dit : d'accord, ok. Ne me prenant pas au sérieux. Robert le maître ne prend pas la populace au sérieux, les jeunes femmes débiles qui regardent encore moins. Mon rôle a toujours été de regarder. Même sans que je le veuille. J'ai toujours été là pour observer. Ma caméra dans la tête aimait tout filmer, tout tourner, tu me fais tourner la tête chantait Daho et une femme connue avant lui. Marion Cotillard s'est tartinée la gueule de maquillage pour ressembler à cette femme, pour tourner (justement), un film gro-tes-que. Donc Robert ne me prenait pas du tout au sérieux, il croyait qu'on se reverrait. Mais non. Il a commencé à me téléphoner à l'appartement, dans les heures où Denis n'était pas là, encore une fois, il savait tout et connaissait mes horaires de disponibilité. J'étais surprise de lui en avoir parlé. Je parle trop, souvent pour rien dire. Pour combler les vides. Il ne disait rien dans le combiné du téléphone. Il respirait fort. Je savais que c'était lui. Une fois, Denis était là, le soir, et j'ai décroché par chance. Denis regardait la télé, les jambes étendues sur la table basse, il fumait un joint en me demandant si j'en voulais : j'avais eu envie de lui parler de ma prise de champignons hallucinatoires avec laquelle j'avais eu des visions du noyau de l'univers, de la source originelle de tout, qui était une lumière sans comparaison possible, mais je me suis abstenue, sans trop savoir pourquoi. Ce soir-là, la voix de Robert, lointaine, m'a dit : "je t'aime, tu me manques". Ensuite il a raccroché.

Un jour je sortais de chez moi et je le vois en face, dans sa voiture, garée de sorte que je puisse bien la voir. Il sort. Et je me demande encore ce qu'il va me dire, ou ce qu'il va me faire, il n'avait pas l'air bien. Il avait l'air assez agité. Il souriait comme un illuminé, sa folie se dessinait sur son visage. Certaines personnes c'est facile de voir leur folie. Heureusement, j'ai un effet apaisant sur les autres, sinon je serais déjà morte depuis longtemps, avec la personnalité que j'ai. Il me demande s'il peut me parler. Je lui demande : "comme ça, en pleine rue ? Maintenant ? " Je devais aller à la pharmacie, j'avais des trucs à prendre, et mes pilules aussi. Et là, il s'énerve, devient tout rouge et me crie dans la rue : "ben va te faire foutre sale pute". Je le vois repartir et foncer à travers la rue avec sa voiture qu'il adore. Les messages ont cessé depuis ce jour de fin octobre, les appels aussi. A mon grand soulagement. Deux, trois jours plus tard, je rentrais du cinéma où j'étais allée voir Coluche, le film, devant lequel j'avais piqué un joli roupillon et je vois Denis dans la cuisine qui essuie vite fait son visage avec ses mains. Je lui demande ce qui ne va pas. Son visage tout rouge, son corps qui tremblait. Tout son corps comme un nerf unique, tendu, comme une corde de guitare. Il n'arrêtait pas de s'essuyer le visage. J'ai enlevé mon manteau et mes affaires et je caressé ses joues mouillées. Encore mouillées. Il a dit de sa voix tremblotante : il faut que je t'avoue quelque chose. Et quelque chose comme un soleil en moi s'est levé soudain : il allait me dire ce que je savais déjà. Nous sommes allés nous asseoir sur le canapé, il me prenait par la main. Il me tenait toujours la main lorsqu'il m'a dit qu'aux Etats-Unis il avait couché avec cette fille et qu'il avait besoin de me le dire parce qu'il se sentait mal, comme un menteur. Je me suis rapprochée de lui et je lui ai demandé : tu es amoureux d'elle ? J'ai eu honte parce que le ton de ma voix était presque demandeur d'une réponse positive. Je me suis reprise et j'ai essayé de donner à mon visage des traits sérieux, attentifs et graves presque. Il m'a dit : "non, c'était juste pour le sexe et tu sais que je ne suis pas comme ces mecs qui trompent leur femme, tu le sais... Et j'avais honte depuis mon retour... Je sais que ça peut tout casser entre nous mais je pouvais pas ne pas le dire, parce que je supportais plus de te regarder et de t'avoir fait ça... C'est n'importe quoi mais...". C'était l'occasion pour moi de lui dire que je ne l'avais pas trompé mais que j'avais fait quelque chose d'aussi grave, en allant regarder Robert faire des saloperies à des filles trop gentilles pour être honnêtes. Mais non. Je n'ai rien dit. J'ai joué le jeu. J'étais si heureuse au fond de moi. Je l'ai embrassé sur la joue et Denis a demandé : "pourquoi tu le prends si bien ?". Je lui ai dit : "parce que je t'aime et que je sais que c'était une erreur. On fait tous des erreurs, on connaît tous les deux les miennes". Mais ce n'était pas la vérité. Il m'a serrée dans ses bras en me disant qu'il m'aimait plus que tout, que j'étais quelqu'un de formidable, d'exceptionnel (une chose que j'avais déjà entendue et qui me faisait du mal, sans que je sache pourquoi), et moi je pensais : si je le prends si bien, c'est peut-être parce que je ne ressens rien de particulier face à son aveu. Et que ce n'était pas très bon signe pour lui.
Son noyau n'est pas celui de l'univers tout entier. Il tient dans la paume de ma main, et je ne sais pas comment faire. Pour être irradiée un peu plus. Lui, sa lumière, ce n'est plus la question du jour, le jour est au changement, peut-être. Ce sont d'autres endroits, d'autres visages qui m'attendent avant de déménager enfin à l'étage supérieur. Quel entrepôt minable que les pouponnières d'étoiles. Sans parler de l'anti-matière et de l'énergie noire, si elle avait été métisse, elle aurait eu plus de chance. Après tout, au monde, on n'y vient qu'une seule fois. A ce qu'on raconte.





