mardi 9 septembre 2008
La Couleur de nos jours

Heureuses les imaginations pauvres ! Heureux ceux pour qui les signes délivrent leur signification sans qu'ils aient à s'abîmer dans le Talmud et la Massorah, ceux qui agissent sans prévoir les conséquences de leur geste et déjà envisager la réponse à tous ses effets, ceux qui ne retricotent pas le passé ni ne sont superstitieux, ceux qui ne se parlent jamais à eux-mêmes avec la voix de leur contradicteur...
Catherine Millet, Jour de souffrance
***
Mes jours ne sont pas colorés. Je ne pourrais pas te dire. Quelle couleur, quelle odeur, quelle matière. Je suis trop impliquée. Trop dedans. La lucidité me fait défaut. J'ai peur de me tromper, comme autrefois. J'ai fait de lourdes erreurs autrefois. Je pensais que je pourrais toujours m'amender. D'une manière ou d'une autre, un jour ou l'autre. Je ne sais pas te dire. Je ne sais pas si j'ai envie de te le dire. J'ai peur que cela soit ridicule. Normalement lorsqu'on écrit, la peur est inhérente, mais on ne devrait pas se cacher derrière. Peut-être que je suis faite pour me cacher derrière les livres, mes écrits, et les arbres. Si c'est ça, c'est lâche, et je finirai comme une Annie Ernaux du pauvre, en amatrice, lâche, indigne d'écrire, sauf que moi ça sera moins grave qu'elle, je n'aurais jamais rien publié. Derrière une voiture, sauter du trottoir, comme une danseuse, une ballerine, un ballet majestueux, c'est cela que je fais tout le temps, avec tout le monde. Je ne saurais pas y goûter justement à cette lâcheté. Je ne viens pas de là. J'ai vu des spectacles. Je peux te dire la couleur que j'ai dans la bouche. Couleur de bile, les spectacles à Paris. Je pourrais te dire d'autres choses. La distance que je prends, comme un bateau qui prendrait le large. Un bateau de pêcheurs. C'est ma croix à porter. Jésus a dit à Marie : tu peux réellement venir à moi, il n'y a pas de craintes à avoir. Cet homme a ouvert ses bras, toutes les plaintes du monde contre son cœur. Denis existe plus que Jésus pour moi, Robert je ne sais pas. L'autre non. Valentin lui, n'est pas comme ça. C'est difficile de voir des fêlures dans son couple. Avec sa femme. Elle me faisait comprendre : qu'il m'avait cherchée. Depuis longtemps. Il a parlé avec Thomas au téléphone. Thomas trouve tout cela étrange. Iréel. Thomas est un peu perdu, cela fait deux mois je crois que je ne lui ai pas parlé. Il aurait pu être mort. Je peux te dire la couleur des yeux de Robert. Mais je n'ai pas envie. Je n'ai pas la force. A part cela, mon corps va. Pour le reste, peut-être qu'il faudrait demander aux Dieux. Peu importe lequel, ils se valent tous en définitive. Tous les hommes ne se valent pas, quand je dis tous les hommes, je dis tous les hommes et toutes les femmes. Tous les Dieux se valent. Lorsqu'on utilise une balance. Dans la couleur des yeux de Robert, je ne sais pas si j'y verrais quelque chose de bon. Quelque chose qui pourrait être un début de réponse à ta question.
Denis ne voit pas la ruine venir, moi je la vois venir. La ruine. C'est dommage de ruiner, de se ruiner les autres, de les inciter à se ruiner, et de ruiner le monde. Ruiner le monde c'est dommage, j'aimerais avoir mon petit chef, mon sous-chef, qui ruinerait mon monde, ou au contraire, pas du tout. Qui ne ruinerait rien, qui conforterait. Robert me parle de ses fantasmes. Les yeux marrons des fois. Il me dit : prendre un homme, j'aimerais. J'aimerais. Il s'est déjà fait sucer par un jeune homme qui ressemblait à un adolescent, il avait 30 ans. Il m'a dit : sa jeunesse ne me gênait pas, j'avais, au contraire, envie qu'il avale. Tes ruines ? Non. Moi.
La couleur de Denis est invisible. Je ne me sens pas concernée en ce moment par ce qu'il ressent, lorsqu'il me fait l'amour je ne suis pas là. Je n'ai pas envie d'être là, je le sens parasité, je le sens perturbé, je n'ai pas envie de savoir pourquoi, je sais très bien pourquoi. Je regarde ailleurs, je sais c'est mal mais le mal c'est mon ami. Soyons honnêtes. La couleur des yeux de Denis est grise en ce moment il me semble. Si j'y réfléchis sans regarder. Son regard est loin, loin, il est resté en Amérique. Il doit y être. Il s'est bien amusé en Amérique j'ai la sensation. Hier soir dans le lit, je lui demandai pour rire, comme un sous-entendu gras : moi j'aurais été à ta place, je me serais laissée aller. Juste pour voir sa réaction. Il m'a répondu : alors-là ma petite je t'aurais fessée, déculottée. Mais ce n'était pas crédible, sa façon de me dire par l'humour : tu es à moi. Nous sommes l'un à l'autre. De fait, personne n'appartient jamais à personne. Je n'ai jamais eu la sensation particulière de m'appartenir déjà. J'ai juste eu la sensation d'être responsable de moi. C'était déjà assez comme ça.
Robert est un parisien, comme Denis, mais Robert lui ne sait pas qu'autour de Paris, il existe un pays, la France. Et qu'autour de la France, il y a un monde, pas autre, mais étendu. C'est le même monde qui s'étend. Qui forme la planète Terre. Robert lui, il faut lui apprendre la géographie. J'étais très stupéfaite de cela en arrivant à Paris : toute une classe sociale qui ne savait pas que le monde s'étendait au-delà de leurs murs, de leurs livres, de leurs intellects, de leurs affects, de leurs allures, de leurs lits, de leurs coucheries. De leurs œillades, qu'on m'a fait, et des hommes aux cheveux blancs qui demandaient à leurs amis en me désignant : c'est qui la jeune femme ?
Pourtant, Robert, il a vu les pyramides d'Egypte, le Cristo Rei à Lisbonne, le World Trade Center à l'époque où c'était encore les Deux Tours avant solution finale.
Robert se souvenait : je tenais la tête du garçon, il avalait ma queue, c'était bon, je sentais sa gorge. Douce, chaude, humide. C'était bon. Ma queue en lui comme ça, et ça glissait, et j'étais complètement halluciné, de découvrir que la bouche d'un homme pouvait faire ça. Tous les pères, s'ils savaient que les enfants de Dieu font ça, tous les enfants de Dieu s'ils savaient que leurs pères l'avaient fait avant eux. Un jour j'ai vu mon père discuter avec ma mère par la fenêtre de la cuisine. Ils étaient dehors, ma mère étendait les draps en pleurant. C'était pendant les vacances en Bretagne, les meilleures vacances de ma vie.
Denis travaille dur. Je le regarde. Il se penche sur ce que j'écris. Sur mes activités. Perdue dans ma solitude, je sais que je ne devrais pas lui en vouloir de m'avoir prise pour sa fille, parfois. Je ne lui en veux pas. Il se penche pour m'embrasser dans le cou, pour lire ce que j'écris. Mais je ne lui fais pas lire. Le blog, ce blog-ci, il a complètement oublié qu'il existait, alors que c'est grâce à lui que nous nous étions retrouvés. Depuis toutes ces années, il s'était souvenu de mon goût pour l'écriture. Mes lettres avec des fautes d'orthographe, de frappe, mes phrases bizarres. Décadrées. Comme ce visage dans la glace, j'ai vu la fille dans ce sublime restaurant, son reflet sur la tranche, ça déformait complètement sa face, c'était affreux. Robert l'avait baisée plusieurs fois.
Je me suis assise, et Robert m'a dit si je voulais retenter encore l'expérience. M'asseoir et regarder. Je lui ai dit : je ne pense pas. Robert : ça ne te plaît pas ? Tu trouvais ça amusant je crois ? Tu ne voulais pas le faire avec moi. Au fait, c'est parce que je ne couche jamais deux fois avec la même femme, c'est pour ça que tu ne veux pas coucher avec moi ? Parce que, avec ton homme, ça ne fonctionne plus. Moi : si, il me donne encore du plaisir. Je ne t'ai jamais dit qu'il ne savait plus m'en donner. Robert : mais c'est intellectuellement que ça ne connecte plus. Moi (souriante) : c'est juste que je suis persuadée qu'il a vécu une aventure aux Etats-Unis et qu'il ne veut pas me le dire. Et qu'il a peur que je vienne à l'apprendre. Alors que ça ne me ferait rien. Robert : comme je t'ai déjà dit : c'est peut-être la fin de votre couple. Moi : peut-être. Robert : et moi qui te propose des histoires sans lendemains, je suis grossier, tu dois penser ça que je suis un immonde connard grossier (rires). Moi : non. Je ne vois pourquoi je penserais une telle chose de toi, tu ne commets aucun crime à mes yeux. Et tu m'offres des repas merveilleux dans de sublimes restaurants. (Clin d'oeil authentique).
Mais tu vois, dans ces mouvements étranges, de haute-mer incertaine, là où le poisson s'installe, là où les tsunamis naissent, je ne sais pas à quoi m'attendre. Je suis en maison 12, et c'est normal de vivre des choses étranges, auxquelles il est difficile de comprendre les tenants et les aboutissants. C'est le grand mouvement je suppose, de la vie, qui impose aux êtres, des moments dans leur vie en lesquels ils n'ont aucune prises. C'est tout le temps comme ça, Robert, je ne pensais pas le rencontrer. Je ne pensais pas rencontrer des hommes de ce type comme j'avais l'habitude d'en recevoir dans ma chambre, à l'époque où c'était mon métier. Je ne pensais pas m'asseoir dans le noir, dans un fauteuil, Robert avait demandé à la reception, chambre avec un grand lit et un fauteuil confortable. Le receptionniste l'avait regardé d'un air : Monsieur, il y a tout ça dans toutes nos chambres. Ces gens sont d'un cynisme.
Aujourd'hui je me suis assise et je n'ai rien dit du tout à la femme que je consulte. Elle est faite pour ça, écouter les gens comme moi. Qui ont des problèmes. Rachida a peur elle d'aller consulter. Je lui ai dit : peut-être qu'un bon médecin pourra réduire ton angoisse, par des médicaments ou la parole. Il paraît que parler ça fait du bien. Elaborer. Il paraît que certains se sentent mieux, et pour ces médecins, ce n'est pas de guérir qu'il s'agit, c'est d'aller mieux, de se sentir mieux. Dans son être. La guérison, ça n'arrive qu'avec des trucs comme le cancer. On ne guérit pas de la violence et du mensonge du monde.
Je pense que Denis m'étranglerait si jamais je lui disais que j'étais allée une fois dans une chambre d'hôtel, en compagnie de Robert et de sa pute, pour les regarder baiser comme des bêtes. Car c'était de vraies bêtes. Robert avait éclaté de rire : il faut que je te paye toi aussi ? Il s'amuse d'un rien.
J'ai acheté le livre de Millet avec lui. Il voulait me l'offrir. J'ai dit : non ça va, j'ai de quoi payer.
Ensuite cela m'avait trotté dans la tête après avoir couché avec Denis un soir. Denis était nu, il cherchait quelque chose dans la chambre. Il s'était rallongé à côté de moi. En me caressant le ventre. J'avais les jambes surélevées, tendues, la gauche sur la droite, contre le mur. Les mains derrière la tête, je regardais le plafond, je le perçais. Grâce à mon imagination. Je n'avais qu'elle en fin de compte, elle était bien pauvre, mais je n'avais qu'elle et j'étais toute remplie de ça, forte de sa faiblesse. Denis tentait de me caresser et moi j'étais à des milliers de kilomètres de lui. Il aurait pu ramener une autre femme dans la chambre pour la baiser devant moi, je n'aurais rien vu, j'étais bien trop haut dans le ciel, le ciel qui s'était transformé en espace. L'espace m'avait montré toutes les galaxies et les autres maisons qui existaient. Dans mes délires de fillette, je me disais parfois que je n'étais pas faite pour la vie humaine. Ce jour-là, tout ce que je peux te dire, c'était que la couleur de mon coeur était rouge sang, comme un sang noir, coagulé. Comme enfermée dans une barquette blanche, sous cellophane bleu-boucherie.


Commentaires
Je n'ai pas lu mais je content quer tu sois revenu moi je suis toujours perdu
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