ANGELINE et les Récits de la Maison des Morts

littérature blues

vendredi 5 septembre 2008

Porque te vas

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Todas las promesas de mi amor se irán contigo
Me olvidarás, me olvidarás
Junto a la estación lloraré igual que un niño,
Porque te vas, porque te vas,
Porque te vas, porque te vas...

Jeanette - Porque te vas

Elle fait la froide mais elle me demande quand même des trucs. Elle a une vie derrière elle, plus que devant. J'aime bien son appartement, l'odeur désuète qu'on y trouve, comme souvent chez les vieilles bourgeoises de son style. Mais ne croyez pas qu'elle n'a pas conscience de son image. Elle sait juste que ses enfants ne viennent presque plus la voir et se contentent de lui envoyer des cartes postales, uniquement à Noël. Elle m'appelle par mon prénom. Avec sa voix fragile : Angeline.
Denis ne l'aimait pas au départ. Il n'aime pas les vieilles peaux. Des fois, il utilisait ce terme. De "vieilles peaux". Parfois cela me faisait rire, mais la plupart du temps, je riais pour ne pas le froisser. Je pensais qu'un jour, lui aussi deviendrait une vieille peau. Et que ce serait très bien comme ça. Moi j'avais le temps de voir venir avant que les fleurs de ma peau ne se fanent, surtout en dessous des yeux. Les poches.
Il est revenu des States gonflé à bloc. Pendant trois jours, nous avons fait l'amour matin et soir. Comme une certitude que cela était bon. Comme une chance que nous avions de pouvoir faire l'amour l'un avec l'autre. Il m'avait prise à peine rentré. J'étais accrochée à son cou, les jambes écartées, avant de venir au téléphone, il m'avait dit : tu portes une robe n'est-ce pas ? Ne met rien en dessous, j'arrive. Il arrivait. Je ne mettais rien en dessous. J'avais le sentiment de me préparer comme à l'époque où j'avais des clients. J'y repensais beaucoup ces derniers temps. J'y repensais sans m'en plaindre, avant je m'en plaignais tout le temps. Je geignais tout le temps sur ce sujet, cela me tuait. Je me tuais moi-même, à petits feux. Avec la tranquillité d'une folle, qui patiemment se coupe les avant-bras par pur plaisir. De souffrir. Pour recouvrir une souffrance d'une autre. Sa queue était énorme, dure, dès qu'il a passé sa porte. Il m'embrassait dans le cou, à pleine bouche. Quelque chose n'allait pas. En lui. Je le sentais. Je le sentais d'une manière très authentique. C'était violent comme sensation, il n'était plus tout à fait lui-même et j'ai pensé, pendant qu'il était en moi : c'est certainement parce qu'il s'est amouraché d'une femme là-bas. Je n'étais même pas jalouse, à cause de cette pensée. Je la trouvais naturelle. Ce qui m'inquiétait c'était que je ne le voyais plus comme ma propriété amoureuse. Je n'avais jamais été naturellement encline à partager. Lui non plus.
De nous deux c'était lui le plus jaloux. Je l'avais trompé, deux ans auparavant, j'avais raconté (mal) ici-même comment j'avais fait, avec qui. Il m'avait frappé, il s'était cassé de l'appartement pour ne pas continuer à me massacrer davantage. Je n'ai pas été massacrée, mais même une gifle c'est un massacre. Dans The Crow, la Cité des Anges, Vincent Pérez dit à Iggy Pop : tu sais ce que c'est qu'une nuée de corbeaux ? Un massacre. Un massacre de corbeaux. Penses-y bien. Cette réplique tournait dans ma tête souvent depuis le retour de Denis. Comme une menace sourde. Un avertissement.

Rachida m'avait téléphoné en pleurs un soir. Elle avait reçu des coups de son nouveau copain. Ils s'étaient rencontrés quelques semaines auparavant. Elle était chez elle, en pleurs, il était parti faire un tour pour se calmer, elle voulait que je vienne parce qu'elle avait peur. Mais moi aussi j'ai eu peur d'y aller, chez elle. Si jamais il revenait ? Avec un couteau ? Pour la tuer ? Je n'y étais pour rien. Je lui ai dit que j'arrivais, qu'elle devait préparer un sac avec deux-trois affaires. Je lui ai dit : tu viens dormir à la maison ce soir. Denis avait dit : oui. Je l'ai regardé avec étonnemment, je me souvenais de ce jour-là, précisément, où il avait eu ses gifles malheureuses à mon égard et ses coups dans le ventre. Je l'avais repoussé violemment, et il s'était comme réveillé d'un cauchemar, se rendant compte de ce qu'il venait de faire. J'ai dit : Rachida vient de se faire frapper, il faut que j'aille la chercher, qu'elle dorme ici, à mon avis elle portera pas plainte. Je lui ai demandé. Denis buvait des bières en faisant ses rapports. Il devait réparer également une prise cassée, enfin elle ne fonctionnait plus sans qu'on sache pourquoi. Et ça le "faisait chier". J'ai pris ma voiture et j'y suis allée. J'ai attendu devant son immeuble, j'ai téléphoné trois fois, mais elle ne décrochait pas. Je suis allée sonner à l'interphone. Une voix d'homme agressive m'a demandé qui j'étais, qu'est-ce que je voulais. Une voix d'arabe, très agressive. J'ai demandé à parler à Rachida. Le mec a dit : "elle est pas là, elle dort." J'ai regardé deux personnes passer dans la rue, j'ai eu peur qu'elles ne viennent vers moi mais finalement, j'ai laissé passer. J'imaginais Rachida en sang, égorgée dans leur appartemment. Et puis je l'ai vue à la fenêtre. Elle ne pleurait plus. Mais elle avait l'air secouée, la gueule de travers. Elle me dit :

- C'est bon Angeline, laisse tomber, je vais bien. Tu peux y aller.

- Mais tu avais l'air bouleversée au téléphone. Tu voulais que je vienne. Et je suis là.

- Désolée de t'avoir dérangée.

Robert était grand et un peu gras. Il avait quatre cartes de crédit et il avait fait des voyages, partout à travers le monde, et ça le déprimait de revenir sur Paris. Je lui avais dit : moi aussi ça me déprime cette ville. Même si à ma grande surprise, je supporte. Je supporte je ne sais pas comment je fais. Il me draguait un peu : c'est normal, une belle femme comme vous, on voit votre force dans vos yeux. Je n'avais pas relevé, j'avais contenté de sourire bêtement en buvant une autre gorgée de la boisson que j'étais en train de boire. J'avais beaucoup uriné cette soirée-là. Ensuite, sur les toilettes, j'ai fermé les yeux pour me reposer de l'extérieur. De moi-même aussi. J'ai imaginé Denis, en train d'être dans les rues de New York, et au même moment dans mon sac mon téléphone portable sonnait. C'était lui. Il voulait me dire qu'il m'aimait. Je lui ai dit : moi aussi je t'aime. Tu me manques me dit-il. J'ai passé une journée horrible, j'ai crû qu'elle ne se terminerait jamais.

Denis depuis son retour ne me baisait pas de la même façon qu'avant son départ. Quelque chose était bestial à l'extrême en lui. Quelque chose avait changé, il avait changé, comme les hommes peuvent changer lorsqu'ils rencontrent une femme qui les émoustille. Je le sentais. Je me disais : et s'il avait couché avec une autre et qu'il osait pas me le dire... Ce n'était pas ça qui me faisait le plus peur. C'était qu'il ne me transmette une maladie sexuelle. J'avais peur de ça plus que tout. J'avais envie de lui dire de mettre un préservatif, j'avais même trouvé le prétexte : je n'ai pas renouvelé ma pilule. Mais je me souvenais qu'il avait regardé la dernière plaquette dans la pharmacie de la salle de bains, il avait compté, sans me voir. Comme si je l'avais utilisée en son absence. Alors j'ai laissé tomber ce prétexte.

Robert m'avait offert des parfums de luxe et toutes sortes de produit de beauté, arrivés à la mi-août chez moi. Des fleurs un peu plus tard, avec une carte blanche, avec juste un "R."dessus. Malgré le fait que je lui montrais la bague offerte par Denis, et que j'insistais sur le fait que je n'étais pas libre, il poursuivait son entreprise de drague. Mais qu'est-ce que ça voulait dire, dans le fond, que j'étais pas libre ? Que j'étais emprisonnée, que j'étais prise, que j'étais occupée ? Que mon vagin était occupé par l'amour ? Cela n'avait aucun sens. Surtout que Denis ne me manquait pas autant que prévu.

Le sexe de Denis en moi ne me procurait plus le même effet. Et j'avais le sentiment qu'il le sentait. Qu'il faisait le maximum d'efforts pour que je sois à lui. Encore. Je souffrais des choses étranges que je sentais se passer dans sa tête, dans son coeur, j'avais envie qu'il parte en voiture et qu'il se plante contre un camion, ou contre un arbre. Ensuite je m'en voulais de penser des choses horribles comme ça. Avant j'étais fière d'avoir des pensées horribles, je pensais que j'étais forte de les avoir sans pour autant être quelqu'un de mauvais. Quelle petite idiote ! Denis savait que je n'étais pas quelqu'un de mauvais. Il l'avait toujours su. Peut-être qu'il ne le savait plus. Peut-être que tout cela n'était pas important. A Paris, rien ne semblait important. C'était intelligent ce qui se passait, souvent, c'était lâche, ça pas de doute, mais c'était creux comme une coquille vide donc pas important. Il ne se passait jamais rien d'important ici, parce que tout allait trop vite pour être marquant. Mon coeur je ne le regardais pas dans le miroir, c'était juste la croûte de sang noir. Autour.

Robert mettait un préservatif de lui-même. Il aimait jouir à l'intérieur du vagin, il aimait également sortir, enlever la capote et jouir sur les seins de sa partenaire. Il m'avait proposé : si tu ne veux pas qu'on couche ensemble, tu pourrais au moins venir un jour me regarder baiser une autre. Ce serait excitant. Tu ne penses pas ? Je riais, ahurie qu'il me dise une chose pareille.

- Dans pas longtemps, tu vas me proposer de l'argent. Mais au fait, excitant pour toi ? Ou pour moi ?

- Pour nous deux me répondit-il ce jour-là.

Jacqueline aimait garder notre chat. Je lui ai parlé de ce que je ressentais avec Denis. Lorsqu'on faisait l'amour. C'était la première fois que j'évoquais avec elle le sujet de la sexualité. C'était quitte ou double. Et elle me posa des questions pertinentes. Elle me demanda : s'il avait eu une aventure, là-bas aux Etats-Unis, est-ce que tu l'en aimerais moins, dans le fond ? Est-ce que c'est l'excuse pour l'aimer moins ? Non bien sûr. Je lui ai parlé de Robert. Je lui ai dit que Robert était un homme un peu plus âgé, et que je l'avais rencontré dans une soirée, et qu'il m'avait fait du gringue à tout va, et qu'il ne me lâchait plus. Jacqueline pensait qu'une petite escapade extraconjugual permettait parfois de remettre les choses à leur place. Quand je l'ai entendue dire ça, j'ai eu mal au coeur. Je voulais être fidèle, à nouveau, comme je l'avais été pendant deux ans sans m'arrêter. Etre fidèle non pas comme un chien. Les êtres humains ne sont pas des chiens. Quoique. Mais je voulais mettre quelque chose d'important dans cet amour, l'amour ne me semblait jamais assez important. Jacqueline avait aimé, elle, elle savait bien de quoi elle parlait. Je ne lui ai pas demandée si elle avait trompé son mari. En tout cas, lorsqu'elle parlait de lui, c'était toujours avec amour, un amour passé, un peu triste, un peu oublié dans le temps, quelque chose qui la faisait souffrir, non pas son souvenir mais de ne plus l'avoir au présent.

Les filles que Robert baisaient étaient jeunes, très jeunes. Plus jeunes que moi. Et je savais ce qui se passait avant, le contrat. Robert nous raccompagnait ensuite. Envers la fille, il n'hésitait pas à lui mettre la main au cul dans le couloir en sortant. Il détestait la sodomie, contrairement à beaucoup de mes anciens clients. Il mettait le main au cul de la fille en me souriant à moi. J'avais le sentiment d'être le bon copain. Je lui parlai de ce que ça me faisait de baiser avec Denis aujourd'hui. Robert avait répondu : c'était peut-être la fin de votre amour. Peut-être la fin de votre couple. C'est peut-être la fin. Une apocalypse ? Non juste une fin. Une révélation non, ou alors oui, peut-être. Une putain de révélation, il mettait quand même sa main aux fesses des jeunes filles. Robert. Un soir nous sortions dans le couloir de l'hôtel. La fille était ravie, en plus j'avais discuté avec elle de ses études, elle pensait que j'étais la femme de Robert. Je n'avais pas cherché à lui dire la vérité, je l'avais laissée croire ce qu'elle voulait. Cela m'était égale. Ce soir-là, dans l'hôtel, dehors il pleuvait des cordes, on était fin août et il faisait froid. Et il faisait nuit. Et le réceptionniste de son air pincé m'adressa un regard laconique. Robert discutait grassement avec la fille. Elle avait envie d'une cigarette. Je suis allée dehors. C'était frais cette pluie. J'ai envoyé un message à quelqu'un, je lui ai dit : j'espère que tu vas bien, je te verrai demain. J'avais fait lire à Jacqueline mes textes actuels, elle les lisait à la fenêtre pour avoir plus de lumière,  silencieusement. Je voyais son visage changer, traversé par des émotions, j'avais peur, je ne savais pas ce que ça lui faisait exactement. Elle me les rendait, émue, en me disant que ce que j'écrivais, c'était juste et vrai. Je lui demandais : "c'est vrai ?" naïvement. Devant l'hôtel, quelques minutes plus tard, cette personne me téléphonait, elle me disait :

-Alors, on ose pas appeler son grand frère pour l'embrasser ?

-Hey, Valentin, comment ça va ? Je pensais à toi, je voulais savoir comment tu allais. (je disais ça en regardant Robert et la fille rire face à face de bon coeur).

-Et bien écoute. Il faudra que tu passes à la maison dans les jours qui viennent, on t'a trouvé un petit cadeau donc, comme ça, ça sera l'occasion pour les enfants de te voir.

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