ANGELINE et les Récits de la Maison des Morts

littérature blues

jeudi 24 juillet 2008

L'Agonie d'une Amoureuse

owl_eyes

"Il semble que quelqu'un ait convoqué l'espoir"

Carla Bruni L'amoureuse

"Fais ce que tu veux sera le tout de la Loi.

L’on me demande souvent pourquoi je commence mon courrier de la sorte. Peu importe que j’écrive à ma dame ou à mon boucher, je débute toujours par ces onze mots. Pourquoi ? Comment pourrais-je autrement débuter ? Quelle autre salutation pourrait être plus chaleureuse ? Vois, frère, nous sommes libres ! Réjouis-toi avec moi, sœur, il n’est aucune loi par-delà Fais ce que tu veux !"

Aleister Crowley

La semaine je suis son soleil. Comme il le dit : tu es mon soleil, et dire que je me levais tous les matins avant de te connaître. Comment je faisais ? Le temps ne tasse pas les choses, il les décuple et les détend, ça fait des vides et des trous. De la terre à la lune. Quand je prends mon rendez-vous avec cet homme, il me dit avec son ton paternaliste des choses, des choses que je ne comprends pas. Un peu comme vous lorsque vous veniez ici je vous disais des choses, des choses que vous ne compreniez pas. Il tente de comprendre. Avec son ton paternaliste. Ses yeux gris. Il fait soixante ans au moins. Je fais sans âge, tout au plus. Je devrais m'en réjouir mais je ne peux pas. Je suis son soleil tant mieux. Il va repartir d'urgence aux Etats-Unis bientôt, je sais que je vais tenir cette fois sans geindre à tout va, toute seule dans cette grande ville, mais je vais la quitter cette grande ville et partir à la campagne avec Emilie, Sofia et Rachida (pas Dati, s'il vous plaît). Nous irons à la campagne, on fera des choses idiotes j'imagine, je ne sais pas encore ce que nous allons faire. Peu importe ce que nous ferons. Loin de la ville, loin de l'homme, loin de la France lui, et moi loin des Etats-Unis. D'Amérique. Il ne faut pas confondre, les Etats-Unis. Qui sont une chose, il m'avait dit. Et les Etats-Unis d'Amérique, qui en sont une autre. C'est très perturbant de se dire que votre mère a eu un enfant avant les autres, avec un autre homme que votre père, votre père c'est tout ce qu'il vous reste sur cette terre. Pas besoin de mentir en ne le disant pas. Je le dis, je l'avoue, j'ai coupé le cordon avec ma mère, (mieux valait avant l'heure de la tombe) j'ai gardé celui avec mon père, la seule chose de bien qui me reste sur cette terre et de plus en plus, c'est l'heure de devenir sa mère à mon père. Certains comprennent ce que je suis en train de dire, ceux qui ont les fenêtres ouvertes naturellement j'imagine. Comme j'ai toujours eu les fenêtres ouvertes, même si ça ne se voyait pas. Je suis son soleil sexuel aussi parce qu'il va partir et qu'il a besoin de faire un peu ce qu'il n'aura pas (normalement) là-bas. Il  ne s'autoriserait pas un écart sans importance. Je l'avais encouragé à le faire, cela lui avait fait mal, comme si je ne l'aimais pas assez pour être jalouse, malade de jalousie. A l'époque ça m'occupait pas mal l'esprit. L'éventualité d'une rencontre est toujours possible. Un dérapement, personne n'est à l'abri. Personne. Pas même moi (surtout moi il faudrait dire). Est-ce que ce serait seulement un dérapement ? Plutôt une fichue révélation même, on risque la révélation, c'est moins grave qu'un dérapement, et on a tout à y gagner. Tout. Il me regarde, pendant mes rendez-vous, il m'écoute parler de Valentin, j'ai du mal de me dire que c'est mon frère, j'ai du mal tout court de me dire qu'on a partagé la même couche originelle pendant neuf mois, neuf mois d'amour je n'y crois pas, neuf mois d'amour mais seulement lorsqu'on aura assez de recul, lorsqu'on sera mort et enterré et loin de la Terre, on pourra peut-être prétendre y comprendre quelque chose. Etre loin de la Terre c'est peut-être la seule chose qui me fait intensément rêver aujourd'hui. Ses yeux gris avaient trop à me dire, ils écoutaient, captaient, recevaient. C'est tout un art d'écouter et d'abandonner son vêtement qui protège. J'ai pensé à lui en sortant de Wall E, j'étais allée le voir avec Rachida, qui est une algérienne sympa. Elle avait adoré le film, comme moi, et nous sommes allées manger une crème glacée avec des fruits dedans, il faisait trop chaud, trop trop chaud. Un scarabée s'est posé sur mon bras. Je l'ai pris délicatement et je lui ai redonné sa liberté. Le coeur en compote. Elle avait fait une tresse de ses cheveux épais, son regard noir et la beauté de ses yeux me transcendaient, j'étais heureuse d'avoir un corps comme le sien à côté du mien. Il dégageait de bonnes ondes. Denis parfois ne dégage pas de bonnes ondes, mais seulement l'odeur des trois whiskys qu'il a bu en trop et qui me forcent à prendre le volant, et à imaginer parfois, dans mon esprit malade, ce que cela donnerait si dans un coup de volant malheureux je nous précipitais à toute allure contre un mur. Valentin, sa femme, ses enfants, ne rentreraient pas avant septembre, début septembre, j'ai parlé à Rachida de ma crainte d'être encore toute seule, pendant qu'il serait aux Etats-Unis, encore. C'est là qu'elle a proposé ce voyage entre copines, tu verras, elles sont sympas, on fera des sorties, on ira en boîte, et puis comme toi tu ne bois pas, tu pourras nous y conduire... Allez viens, tu seras bien mieux que toute seule. Bien sûr. Mais seule, je le suis déjà. Je le suis depuis toujours, et je le serai toujours, je n'ai pas pu évoluer autrement que seule, je serais morte si je n'avais pas été seule et emmurée en moi-même. Morte, complètement crevée, comme ce pneu que j'ai eu toutes les peines du monde à changer, alors que la nuit tombait, sur le bord d'une autoroute. J'avais la crainte qu'une voiture s'arrête et que des hommes, affublés des yeux de mon oncle, n'interviennent. Mais personne ne s'est arrêté, ils avaient bien trop peur de tomber sur un malade qui aurait fait semblant de changer son pneu, et ils avaient aussi leurs vies à poursuivre, tout au bout de la route. Tout au bout. C'était le 12 et l'été ne me prenait plus la tête ni le coeur, et je ne cherchais plus à le montrer aux autres pour qu'ils jouent le rôle de mon oncle, que je puisse une dernière fois lui tenir tête enfin, enfin pour intégrer la chose au plus profond de moi. Revivre les choses je ne pouvais plus, je n'avais plus le besoin de le faire dans cette grande ville où tous les hommes avaient potientiellement le visage de mon oncle dans la poche, à peine camouflé par l'arrogance citadine propre à ce type de Babylone. Valentin m'avait dit : tu pourrais venir avec nous non ? Je ne lui avais pas parlé de l'absence de Denis. J'ai dit non, cela m'a fait mal d'ailleurs. Je ne voulais pas m'immiscer dans sa vie, j'avais remarqué l'autre jour le regard de sa femme. Comme si j'étais une méchante qui était venue lui voler son mari, alors que j'étais juste sa soeur, sa petite soeur en plus, sa petite soeur inconnue, on n'allait pas coucher ensemble que je sache. Hey Baby A Lone, hey pendant qu'il sera aux Etats-Unis, en écoutant la musique immonde de Diana Krall, Hey Baby Doll qu'est-ce que tu iras faire à la campagne, avec des filles citadines avec potientiellement le masque de ton oncle dans leurs poches ? J'ai vérifié, elles n'ont pas les moyens de me tuer, je suis morte tellement de fois comme je l'ai écrit ici il y a très longtemps, je suis déjà morte que la prochaine mort ne sera qu'une de plus, à ajouter à mon collier de dents, celui que j'ai fait quand je t'ai fracassé le crâne à coups de marteau et que j'ai ramassé ce qui pouvait être sauvé de cette bouillie de chair et de d'os. Tu parles d'une époque violente !

L'aube. Il me caresse lentement le bras, je lui tourne le dos. Je fais semblant de dormir. Je fais souvent semblant de dormir. Je ne sais pas pourquoi je fais semblant de dormir. Je pourrais ouvrir les yeux tout de suite, me réveiller vraiment, une bonne fois pour toutes. Comme ces gens qui se réveillent tout de suite et qui foncent partout en ville, qui vivent à cent à l'heure, qui font du roller et se baignent dans les fontaines. Il me caresse le bras. Il s'approche. Sa chaleur est une prison. Il m'embrasse la nuque. Je sens sa nostalgie. Il va repartir, mais ça se passe mieux, peut-être qu'il n'aime pas mon attitude, bien plus conciliante. J'évite les drames maintenant. L'aube il me caresse le bras, il descend sur ma hanche, je suis allongée sur le côté gauche, le côté qui écrase le coeur, ma maman me disait de ne pas dormir comme ça, maintenant c'est elle qui repose dans une boîte. Son premier fils est marié, il a une femme et il va en vacances en famille, il aime ça la famille, c'est un homme qui a un physique typique de ces hommes qui deviennent des hommes quand ils deviennent pères. Denis n'est pas un homme comme ça, dans sa chair existe une autre dimension. Il devient homme à travers la femme qu'il prend. Il y a des hommes comme ça, et comme ça aussi. Comme ça. 

J'ai vu qu'il aimait que j'évite le drame. Avant j'avais besoin de lui tout le temps, dépendante certainement. J'ai toujours eu besoin de dépendance, jusqu'à aujourd'hui. C'est idiot quand on y pense. Mais c'est ainsi. Comme vous j'imagine, vous aimeriez dormir un peu plus. Lorsque je fais semblant ce n'est pas pour dormir plus. C'est pour éviter de recevoir sa nostalgie au fond de moi. Déjà parti mais encore là. C'est un peu compliqué, la quatrième dimension dépassée. Il sait que je fais semblant, il l'a remarqué. Mais respecte mon besoin de solitude à côté de lui. Et c'est aussi pour ça que je ne lui dis pas que j'ai des rendez-vous ailleurs, et que dans ces rendez-vous, les hommes ont les yeux gris, et écoutent tranquillement mon coeur et sa difficulté à se déverser. Qu'il est loin le temps de l'innocence. J'ai besoin de sentir le bout de ses doigts, ses ongles blancs et j'ai besoin de me dire, encore une fois, que tout ira bien. Je pense que tout ira bien. Si seulement il pouvait tomber sur une autre révélation que moi, cela me permettrait d'être malheureuse à nouveau. J'ai la nostalgie des drames, des malheurs, ce n'est pas comme si je les inventais, j'ai vécu avec pendant longtemps. On ne dit pas adieu comme ça facilement. On essaie parfois d'y reprendre goût. Mais quoi de mieux qu'une crème glacée après un grand film au cinéma, et une jeune femme attentive et à l'écoute qui paraît sympathique ?

Il fait chaud. Contre lui ou pas. Après la crème glacée, je suis allée le retrouver, il était avec des collègues, une quinzaine, dehors ils étaient tous à des tables de café, cela m'a fait peur. Il a dit : voilà je vous présente Angeline, ma femme. Je l'ai regardé avec des yeux ronds. On entendait la musique de Camille, "Money Note", "il me manque le mark et le franc, il me manque Marc et Franck". Christophe était là, alors je lui ai fait la bise et j'ai dit bonjour aux autres. Kathy, leur correspondante à New York était là. Elle me regardait, elle m'a serré la main comme un homme, elle a failli me la casser. C'était elle la correspondante. Christophe plus tard me dira qu'il ne s'agit pas de la même qu'il y a quelques mois. Mais qu'elle était aussi lesbienne que la précédente. Cela l'amusait Christophe, de tomber encore sur une correspondante lesbienne, je lui ai dit : tu es déçu ? Il avait un peu trop bu. Il n'a rien répondu là-dessus, il a dit : elle a voté pour Barack Obama et elle revotera pour lui. Denis a pris ma main pour la mettre sur sa cuisse et la tenir. J'avais chaud. Kathy effectivement avait posé sur moi un regard sans équivoque, et je connaissais bien ce regard. Mon oncle avait posé le même à l'adolescence, sur mon corps qui se transformait. Aujourd'hui, ça ne me faisait plus rien. Beaucoup d'hommes avaient posé le même regard que Kathy, et ils avaient payé ensuite pour ne plus le poser, ce regard, sur mon corps. C'était si loin et si proche en même temps. Les corps interchangeables, une crème glacée après un grand film au cinéma, ma main dans celle de Denis, sur sa cuisse, cuisse que j'ai embrassée et léchée de nombreuses fois, et en plus on démonte de plus en plus vite la tour Eiffel...

Qu'il est proche, en effet, le temps de la violence.

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Posté par Angeline à 00:34 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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