dimanche 29 juin 2008
Sur le pas de la porte

J'ai reçu ça :
Bonjour Angeline,
Notre
société, DidrisBooks, se lance dans une nouvelle activité: le rachat de
blogs.
Je vous propose de vous racheter votre blog. Pour vous, rien de
changé si ce n'est l'engagement de poster ce qui vous plaît et comme cela vous
plaît avec un minimum de 2 posts par semaine.
En quoi cela
consiste exactement?
- Nous vous versons immédiatement une somme dont le montant reste à convenir entre vous et nous.
- En contrepartie, le contenu de votre blog depuis sa création et pendant tout la durée du contrat qui nous lie avec vous est protégé: vous pouvez le publier sous forme de livre papier ou livre électronique uniquement selon nos conditions (un peu comme un écrivain qui aurait signé un contrat avec la maison d'édition X ou Y).
- Nous obtenons le droit de placer, en marge de votre blog, des annonces publicitaires de notre choix.
Si ce partenariat vous intéresse, veuillez nous le faire savoir.
Dans l'attente, salutations distinguées.
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Joe Rafferti
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"Si jamais tu ne regardes pas la vérité en face, apprend au moins que ta place entre ses bras n'est pas volée. Qu'il existe, bien au-delà de sa texture un endroit au fond de lui, où ne circule pas le sang, ni même d'ailleurs les autres fluides. Cet endroit, il ne le connaît pas lui-même. Là-bas, toutes les choses les plus impalpables de son être peuvent te servir à affronter la guerre éternelle qu'est le monde, dans ses plus belles représentations, dans ses plus vastes étendues. Les montagnes savent pourquoi le ciel est si attirant. Plus besoin de regarder la vérité en face, plus besoin d'essayer de faire semblant d'avoir la force que tu n'as plus depuis longtemps. Cette force qui provient du soleil et qui rend les hommes si heureux de se lever chaque matin, lorsque bébé gazouille et que chérie se maquille, tout cela pendant que l'ombre guette sur le pas de la porte. Si jamais, par malheur, tu regardais la vérité en face, alors tu verrais que ce n'est qu'une infime parcelle d'une vérité bien plus grande, tellement plus que tu ne pourrais jamais la considérer dans toute son ampleur. Il faudrait attendre que tu passes pour cela, comme une courte saison à oublier. Et de prendre conscience de cela te donnerait envie de te draper d'une humilité certaine. Ne regarde pas par le trou de la serrure, ne le laisse pas verrouiller les placards à clé. Appelle ton frère Jupiter, qu'il te regarde, sans intervenir te suicider".


mercredi 18 juin 2008
Rendez-vous qui sait

Note.
Nous prenons tous les jours rendez-vous avec quelqu'un ou quelque chose. Je mets mes jambes correctement pour qu'il puisse s'apercevoir. Que j'ai le feu. Là où ils pensent. Le feu ravage tous les étages, un à un. On attend que les pompiers se décident. A se lever. Ils se meuvent avec difficulté. Ce n'est pas de leur faute. Des appels, des cris, des explosions, ils n'en ont jamais assez. Comme moi, même si un jour, c'est vrai, j'en ai eu quand même assez. C'était juste que je ne voulais pas le savoir ni l'entendre. Que j'en avais assez. C'est une entreprise militaire, dirigée d'une poigne de fer, il met sa main sur ma cuisse. Comme ça il craque son allumette, et les étincelles scintillent partout autour de nous. On dirait des esprits de lutins, pour ceux qui s'y reconnaissent et qui aiment. Nous sommes tous bénis comme ça, d'une flammèche bleue au dessus de la tête. Vivants et bénis, la chair pourrissante peut entraîner la formation de gaz qui entraînent comme résultante des feux-follets. Il est fou des cuisses des femmes, moi les cuisses des hommes, ça dépend lesquelles. Jamais une caméra n'entre dans notre chambre, pas d'appareil photo, pas de webcam, tous ces engins du démon ne sont pas dignes de nous filmer en train de nous caresser. Ou pire. Elles ne sont pas toutes convenables. Nos positions, nos caresses. Nos amours. Mes amours. Ce qui me convient ne convient pas à d'autres, j'en ai parfaitement conscience. Mon corps lui convient, j'ai perdu du poids encore, je suis encore plus maigre qu'avant, il m'a dit : c'est bon là, c'est bon. Ensuite il s'est rattrapé : mais tu étais déjà très bien. Je me demande comment Valentin fait l'amour à sa femme. Désolée, je ne devrais pas écrire ça ici. Parler de son frère en ces termes. Ce n'est pas comme si j'avais grandi avec lui. Tout le mal qui existe ça donne le vertige, ça devrait être interdit.
Le discernement des choses je l'ai dans son regard mouillé. Ses lèvres entrouvertes qu'il humidifie lentement, du bout de sa langue. Nous n'irons pas faire un petit tour dans la cave. Pas besoin de vivre en victime/bourreau. C'est un peu hypocrite. Mais il faut faire avec, sur le chemin du plaisir, le bonheur est un mot tronqué. Autant passer sauvagement toute la langue sur les lèvres, avec gourmandise, quitte à passer pour un assoiffé. Un soiffard. Vous voyez. Je l'aime comme ça, quand il ne se retient pas. Il se retient longtemps. C'est un plaisir pour lui. Pendant que quelque part, un homme traîne une valise dans laquelle il a découpé en morceaux une femme qu'il connaissait. La tête et les jambes séparées du reste, quelle étrange caresse. Mais ce n'est pas ça qui est le mieux. Ce sont ces grands incendies qui ravagent notre terre chaque année, il se retient. Ne pense à rien. Ne souhaite rien. Regarde : sur lui il a l'impression, comme beaucoup d'hommes, de perdre une partie de son pouvoir. Un peu comme Darth Vador perdant le côté obscur de sa force lorsque son fils, Luke, lui fait perdre son casque, le mettant à nu dans ce qu'il est de plus pathétique. Je me mets sur lui, je lui enlève son casque. Je le décasque. Au lieu de le déca...féiner. On ne sait jamais. Le discernement, ne pas oublier de bien regarder les choses, ne pas juger avant de bien regarder. Ne pas aller trop vite. Réfléchir un peu à ce qui est dit, à ce qui est exprimé avant de sortir son jugement, je ne peux pas, le corps est trop chaud. Les pompiers foncent, sirènes hurlantes. Avec un peu de chance, ils n'écraseront plus de petits chiens sur leur chemin. Le laissant là. Sur la route, ensanglanté, tous les os du corps cassé. Perçant ses poumons qui se remplissent de tous les fluides du corps, tous les fluides, toutes les choses qu'on a dans le sang. Denis aussi se remplit lorsque son œil humide m'apprend la vie. Encore une fois.
Elle a tout vu, dans leurs façons de caresser, les principes de la vie. Les façons de se tenir à table. Les coudes à surveiller, les couverts à utiliser, à quoi servent les couteaux à poisson. Elle était une fille du peuple fondamentalement, comme ce pauvre chien aux os brisés, ses poumons collapsés. Une fille de servants, une fille d'en bas aurait dit Jean-Pierre. Grâce à sa chaleur, et à l'anneau de l'univers, elle a réussi, à enserrer quelqu'un, par le cœur, finalement plus que par le cul, mais l'un n'allait jamais sans l'autre, c'était particulièrement vrai dans sa relation actuelle, qui était très humide et érotique, tous les jours, toutes les nuits, les après-midis. Tout le temps quoi. Par soleil comme par temps de pluie. Elle n'est pas fatiguée, elle a principalement été faite pour ça. Elle ne sait pas faire autre chose entièrement finalement. Les pompiers attendent de mourir dans leurs camionnettes, ils ne meurent pas par masse encore. Encore que, ça dépend des circonstances. Ils éteignent les feux de leurs épouses ou de leurs compagnons lorsqu'ils rentrent noircis par les fumées toxiques. Ils s'endorment ensuite, ils rêvent de maisons en feu. A éteindre. Ce qui est bien dans le métier de pompier, c'est que c'est un métier d'avenir. On a toujours besoin d'un bon pompier de temps en temps. Je ne sais pas si cela est vrai aussi pour vous. Cela nous démange fondamentalement, pour ceux qui savent observer la vie autour d'eux. Et aussi pour ceux qui ne savent pas. Il me retourne parfois violemment. Pour se mettre sur moi. Mais je n'ai pas mal. Violemment c'est la surprise. Cela me surprend encore. Après tout ce temps passé ensemble, il arrive toujours à me surprendre. A moins que je ne me laisse encore surprendre. Certainement un peu des deux.
L'incendie se voyait depuis notre fenêtre dans le noir de ma chambre. La ville était sombre et on voyait cette lueur au loin, petite, qui semblait constituer un grand incendie de près, en fait. Des fois je m'endors avec des bougies allumées, en espérant que peut-être, avec un peu de chance, il y aura un accident. Et que je serai brûlée vive. Comme ces femmes brûlées vives par leurs époux. Une mort atroce, parmi tous les types de morts atroces. Alors Denis me réveille, la dernière fois, fin mai, il m'a même engueulée en rentrant du travail : combien de fois je vais devoir te le dire que c'est stupide de s'endormir avec des bougies allumées ? Et toi, tu n'es pas quelqu'un de stupide pourtant, alors ? Tu vas m'écouter cette fois peut-être ? Tu as mangé ? Je lui demande. Oui. Mais ne change pas de sujet. Ce matin Christophe téléphonait pour dire sa déception, face à la France et le foot, de hier soir. La défaite. Ils sont déçus lorsque leurs rêves partent en fumée. Leurs rêves de gagner, d'être les meilleurs, quand on sait qu'on ne sera jamais les meilleurs dans la réalité. Comme moi, qui pourtant n'aime pas le foot. Les pompiers renversent-ils des vieux chiens abandonnés lorsqu'ils courent éteindre des feux ? L'autre fois avec les bougies allumées, j'ai dit à Denis : tu veux qu'on fasse l'amour ? Il défaisait le nœud de sa cravate. Il a sourit. Il a demandé : tu as envie ? C'est comme un rendez-vous qu'on prend avec celui ou celle qu'on aime. Peu importe le sexe ou la sexualité. C'est un rendez-vous qui doit marcher quand le reste fonctionne presque, ou pas du tout. Dans la rue, on entend les chats en chaleur miauler et les chiens errants aboyer.
Ils aiment quand on a envie de brûler.


mardi 17 juin 2008
Gunkanjima, l'île navire de guerre

Paul n'est plus le même. Il n'a plus le même regard. D'ailleurs ses yeux étaient rouges. Difficile de le reconnaître. Il m'avait tant irrité auparavant. Et là c'était un pantin allongé, perdu, entre les attentions que tentaient de lui prodiguer ses amis de travail, Denis et Christophe, et sa femme. Avec son allure hautaine et le trouble qu'elle ne parvenait pas à dissimuler et que je voyais, elle semblait malgré tout bouleversée. Cette ambivalence était étrange parce que j'ai failli penser qu'elle semblait soulagée, elle aussi, par quelque chose d'incompréhensible pour moi. Ce trouble causé par l'accident de son mari ne l'était qu'en partie, car il était visible qu'il datait depuis bien plus longtemps. Heureusement que Paul n'était pas avec une prostituée lors de l'accident. Heureusement qu'il ne se trouvait pas avec sa maîtresse. Je sais qu'il en a encore une, je crois que c'est encore la même qu'à l'époque. Il en avait parlé à Denis qui à son tour m'en avait parlé. Il lui avait dit : "j'ai des problèmes avec elle, elle veut me voir plus souvent." Elle aurait très bien pu le sucer dans la voiture, ce qui aurait provoqué l'accident, il aurait foncé dans l'arbre. Je suppose que les médecins ont pensé plutôt à une tentative de suicide. Paul souriait trop pour que ça soit honnête. Il a dit : "j'ai juste perdu le contrôle de mon véhicule". Bien sûr, bien sûr, on va te croire. Ces derniers temps il était plus renfermé m'a dit Denis. Dans leur milieu les dépressions explosent soudainement, les gens prennent tellement sur eux que ça n'est pas visible tout de suite. Sauf seulement pour ceux qui savent sentir et ressentir les autres. J'avais de toute façon toujours pensé que son sourire était faux. Crispé. Forcé. Et puis je m'étais ravisée : qui je suis, moi, pour penser, de manière aussi lapidaire, qu'untel est comme ça, qu'un autre est comme ci ? N'empêche restait le sentiment d'avoir affaire à un clown bien content de l'être. C'était comme ça, Paul, que je le voyais. Quand je pense que j'ai fait un rêve érotique dans lequel nous baisions comme des chiens. Il me faisait pitié à présent et j'avais de la peine pour lui. De la compassion, plus exactement, de la bonne et saine compassion, pas de la pitié. Ce qui me fait pitié c'est autre chose, c'est un vaste sujet que je ne peux évoquer ici. Je n'ai plus envie de me contenter de mes frustrations. J'ai eu besoin d'en parler à Valentin. De Paul. J'ai eu envie de dire à Paul : tu sais, ton accident ce n'est rien. Mon père un jour de mai a reçu une lettre pour ma mère en provenance d'un homme qui prétendait être le fils de cette dernière. Son premier fils, son illégitime, qu'elle a eu de quelqu'un d'autre. Et il a voyagé, comme elle, il n'est pas resté dans son pays d'origine. Tu imagines ? Et en plus, il habite dans la même grande ville que moi à présent. C'est peut-être une preuve supplémentaire que Dieu existe. Combien il y avait de chances pour qu'il nous retrouve ? Pour qu'elle laisse son identité en l'abandonnant ? Toutes ces correspondances, ces échos qui se répondent, des années plus tard. Ton accident peut-être que tu devais passer par là, Paul. Je le regardais et je me disais ça : oui, peut-être qu'il s'agissait tout autant du hasard que du destin. D'ailleurs peut-être que les deux ne faisaient qu'un un jour ou l'autre dans la vie d'une personne.
Pour moi, Denis te donnait son attention par pitié et non par compassion. Denis ne connaît que très peu cette dernière. Même si on pourrait le croire lorsqu'on le connaît assez. C'est un homme dur à l'intérieur, il faut apprendre à le faire fondre. Je n'ai pas eu à apprendre, au contraire, les choses se sont faites seules. Ma mère connaissait la compassion et la pitié et savait faire la différence. Malgré tout pour elle les deux étaient à mépriser. Elle avait préféré laisser tomber la vie, c'était comme ça que je prenais son décès. Des mois et des mois passent après le départ des gens qu'on aimait, et on se rend compte qu'on réussit à être là quand même, avec leur absence. C'est sidérant par moments. A l'époque je la détestais tellement, j'avais tant de ressentiment. Voir la femme de Paul à la fois inquiète, nerveuse et ailleurs, cela m'a donné envie de reconsidérer la chose, en effet quand on déteste ses parents, on déteste une partie de soi, c'est indéniable. C'est légitime. Le ciel change tout le temps de forme et de couleur, les parents restent au bout d'un moment, comme une image fixe, accrochée sur les murs de la mémoire comme les photos de famille sur ceux d'une maison. Paul avait de la chance d'avoir cette femme-là. Malgré sa froideur, son air pincé. Et ses angoisses dans la poitrine qui émanait d'elle si fort que cela m'indisposait, j'ai été obligée de feindre et de mentir sur une envie d'uriner. Pour me réfugier aux toilettes. J'ai fermé la porte. Une porte me séparait d'eux, dans la chambre. J'ai pensé que depuis l'accident, la voix de Paul semblait plus aiguë. Ce qui m'a fait sourire.

Je devais faire face à ça. A cette intrusion blonde. Il est grand, il mesure un mètre quatre-vingt-treize. Il est marié. Il est infographiste. Il a vécu en Normandie. Il a détesté cette période, il déteste la Normandie, qu'il a qualifié de "trou impossible à récupérer". Cela m'a fait rire. Je dois faire face au monde et à ça dans le monde, qui est un vaste programme. A ce grand frère, encore plus grand que l'autre, encore plus, et je dois faire face à sa demande. Plus grand et très différent. Oh je sais, je pourrais refuser. Je pourrais lui dire que ça me trouble et que je ne peux pas. Lorsqu'on se regarde, on cherche. On cherche ce qui, dans le visage de l'autre, pourrait constituer une réponse, un signe de l'origine. La mère. Notre mère. C'est tellement étrange. Le sentiment que j'ai, encore, très prégnant, c'est d'être entrée définitivement dans la quatrième dimension. La ville a changé autour de moi, et les gens ont changé et dans leurs visages, je cherche mon origine. Avant je cherchais cette dernière dans les queues des hommes et dans leur jouissance. Dans leur sperme. Comme Nicolas je cherche un destin, peut-être. Surtout quand j'embrasse tendrement Denis ou que je le laisse me prendre même sans avoir envie. Quand l'amour se cultive comme une plante verte. Elles aiment la musique douce les plantes vertes. En fait, jamais je ne pourrai refuser l'appel de Valentin. Le trouble n'en serait que plus vif. Plus ardent. Je ne pourrais pas longtemps supporter ça. Mon narcissisme dans ma poche, au contraire, à la recherche de moi dans le visage de l'autre, j'ai vu que c'était pareil pour lui. Valentin. Pourquoi s'appelle-t-il comme ça ? Pourquoi a-t-il quitté le Portugal ? Presque en même temps que ma mère, lorsqu'elle était jeune. Valentin vient d'avoir 36 ans, en mars. Deux ans de plus que Thomas. Lorsqu'il s'est présenté, dans ce café, il a sourit en me voyant. Nous nous étions envoyés nos photos avant. Il a dit : "bonjour, Angeline c'est ça ? Je suis ton frère... Valentin". Il m'a fait la bise et j'ai senti que sa peau aurait pu faire l'affaire de la mienne et je m'en suis voulue, ensuite, de cette pensée érotisante, tout en sachant pertinemment de quelle hystérie elle venait. Donc il n'y avait pas de mal en fait. Paul a eu son accident plus tard. Je ne savais pas que cela me toucherait autant, au moment où je parlais chaleureusement avec Valentin. Car le contact fût immédiatement chaleureux et drôle. Il était amusant, et calme. Vif. Intéressant, il rebondissait sur ce que je disais, il regardait les photos de ma mère -notre mère- avec avidité, soif et gourmandise. Valentin à priori est tout le contraire de Thomas, qui lui est silencieux mais intérieurement pas calme, pas net, et qui est terne, pas vif, pas lumineux. Il a été très ému de voir cette femme sur cette photo, morte depuis un an et demi. Il savait depuis nos coups de fils au téléphone qu'elle était morte. Il a été très déçu. Il a demandé avec une petite voix subitement : je peux garder les photos ? Oui bien sûr, j'en ai fait des copies pour ça. Il a dit : c'est du bon papier photo en plus. Je pourrai t'en avoir avec le bureau. J'ai dit : non non c'est pas la peine. C'est normal a-t-il répondu.
Je ne savais pas ce que je pensais. On se regardait. On se scrutait en fait. Deux visages suspendus dans la toile de la réalité, deux visages lunaires, l'origine était-elle en lui ? Dans ses yeux bleus ? Comment était-ce possible ? Je ne savais pas ce que je pensais, mais je savais ce que je ressentais. Je ressentais un soulagement, qui était la conséquence d'une cause indéfinissable. En fait, plus les semaines ont passé et plus j'ai eu le sentiment de pardonner à ma mère. Pardonner quoi ? Sa médiocrité ? La mienne ? Aucune idée. Et plus j'incorporais ça, plus je me disais que peut-être, à mon tour, à présent, j'étais armée pour avoir un enfant de Denis, qui reste et restera dans la demande. Cependant, tout cela était retombé avec l'histoire de son fils, qui jouait au petit con, dixit Denis en colère au téléphone avec son ex-femme. Elle se plaignait qu'il lui parlait mal, et Denis lui disait : "et son beau-père, il ne le reprend pas quand il te dit quelque chose ? Moi je ne suis pas là tu sais, je vais lui en toucher un mot quand il viendra mais... Quoi ? Non, avec Angeline il se comporte très bien. Très très bien même." Denis disait ça avec une pointe de fierté, histoire de dire : tu as vu, avec ma conjointe, notre fils ne se comporte pas comme avec ton mec. J'avais fait un oui de la tête lorsque Denis au téléphone avait dit à ça à son ex-femme. Il m'avait regardé en même temps d'un œil illuminé de malice.
En même temps, j'entendais, mais je pensais à Valentin. A ses yeux dans lequel on aurait pu y mettre l'univers. La réponse à la question impossible à dire devait forcément se trouver en lui quelque part. Avec une telle couleur, un tel regard. Valentin m'apaisait et je sentais qu'il cherchait les mêmes réponses, il cherchait surtout comment je voyais ma mère et comment je pouvais lui parler d'elle. Il avait énormément d'attente envers elle, il s'était imaginé tant de choses. Il était surpris sur certaines, comme les relations qu'elle avait entretenu pendant quelques années avec des Témoins de Jéhovah. Il avait demandé : "et sa famille à elle, a-t-elle des frères ou des soeurs ?" Il a vu tout de suite que cela m'a mise mal à l'aise, j'ai essayé de le cacher. J'ai dit : "elle a eu un frère". Mais il est mort aujourd'hui. En fait, il est mort en 2002. D'une crise cardiaque. Je ne me sentais plus moi-même dans mon corps en disant ça. Mes yeux se mouillaient. Il a demandé : "il était plus âgé ou plus jeune qu'elle ? Plus jeune j'ai dit, avant de me reprendre : plus âgé pardon". Et puis je me suis rendue compte que je n'étais pas sûre. J'avais un trou de mémoire, révélateur. En fait, c'est étonnant j'ai dit en souriant mais je ne m'en souviens plus. J'ai un doute. Je n'étais... pas très... Je ne le connaissais pas bien en fait. Là, j'ai vu que Valentin avait senti que je venais de lui mentir de manière éhontée. Heureusement pour m'aider, il a changé de sujet.
Mais ce n'était pas grave d'être mal à l'aise sur cette question, car devant Paul malade, affaibli, réduit à l'impuissance, je me sentais peut-être, pour la première fois de ma vie, au bord du bon précipice. C'était peut-être le bon, il ne me restait qu'à sauter, sans risquer de tomber n'importe où. Intérieurement, le chemin le plus chaotique avait été fait, je n'en étais pas à mes premières heures, j'ai toujours eu conscience de la réalité de l'horreur. La pluie acide d'autrefois s'est arrêtée, dans les yeux de ce frère, qui ne peut l'être à moitié, j'ai peut-être envisagé trouver une réponse. Peut-être qu'il a été fait uniquement pour mon propre pardon, de manière égoïste, peut-être que cet enfant qu'elle avait laissé à d'autres avait été fait pour que je puisse la pardonner. En quittant l'hôpital, cette pensée très narcissique avait un côté des plus rassurant. La chaleur d'un frère est unique, et j'ai beau ne pas le connaître, j'ai l'impression de reconnaître ma mère dans son sourire, dans sa façon de regarder les choses, les êtres, les gens. Moi. Dans les yeux de ma mère, j'aurais pu y mettre l'enfer tout entier, et d'ailleurs à plusieurs reprises je l'ai fait. Pourtant, la seule fois qu'elle m'a abandonnée c'est à l'heure de sa mort.
Je ne devrais pas trop me plaindre. Comme je le faisais auparavant ici, sous couvert de littérature, sous couvert de ma littérature, ma littérature du "tout de suite" comme je l'appelle souvent, avec délectation et fierté je dois bien le dire. Ici s'allume l'œil de la malice bienveillante. Dans l'œil de mes frères, il y a de l'amour, et dans celui que je n'ai jamais connu, il y a l'amour d'une mère qui n'a jamais voulu m'abandonner malgré le sentiment contraire que j'ai pu avoir. Elle est allée danser avec les ancêtres dans les étoiles, j'espère qu'elle apprécie ma manière de danser ici-bas aujourd'hui. Aujourd'hui, maman, si tu me regardes, tu sais où me trouver. Tu vois même l''île qui ressemble à un navire de guerre. Elle ne sera plus jamais habitée par des Hommes. Un jour peut-être.
Paul, bienvenue sur l'île de Gunkanjima. Inhabitée depuis 1973, seuls les fantômes l'habitent à ce qu'on raconte. Et seuls eux peuvent chercher sans trouver les réponses dans les visages des autres. Ces réponses aux questions impossibles à formuler.


dimanche 15 juin 2008
Pour la gloire !!!

"J'ai rêvé d'un monde de soleil dans la fraternité de mes frères aux yeux bleus"
Léopold Sédar Senghor
C'était un mauvais téléfilm italien, Valentin. Un mauvais téléfilm avec de mauvais personnages, dans de mauvaises situations, et des rebondissements improbables. Cela t'avait fait rire. Ma réalité on s'en fichait Valentin, on s'en fichait parce que nous étions ensemble et que j'étais heureuse. Pas tout le temps, j'ai dit : parfois. Avec toi, je l'étais de nouveau. Une nouvelle personne peut nous rendre heureux, avant de nous décevoir un jour forcément, mais l'amour reste, souvent, l'amour est une chose qui est faite pour rester. Si elle ne reste pas, elle se transfère, elle mute. Valentin tu le regardais avec des yeux ronds, tu n'aimais pas le voir autour de moi. Autour de toi tu n'aimais pas voir les ombres et les silhouettes espérer peut-être un jour, posséder ce corps qui n'abritait pas une âme pure et qui se trouvait être le mien. Nos deux corps, liés et séparés par la même histoire. Combien de mêmes histoires que la nôtre ? Rien n'est original dans la société malheureusement. Les caresses sont tellement différentes d'un corps à l'autre, les émotions, les refoulements, tout ça est très différent. Et tellement semblable. Comment s'est passé ton stade phallique, Valentin, voudrais-tu qu'on sorte, de cette question hystérique, qui fait du monde un endroit détestablement merveilleux ? J'avais besoin de toi. De ton cou. T'embrasser dans le cou, dans le rêve je l'ai fait, un peu trop frais ce cou d'ailleurs, au sortir des bains, que nous prenions ensemble Denis et moi, il y avait ça dans le rêve un peu plus loin. Je me souviens, je sentais sa bite qui fouillait comme un sous-marin, à la recherche de mon vagin, mais qui se trompait, essayait d'enfoncer mon anus, pour me souiller aux yeux de... de l'autre-là, de l'autre Personne. Dans la voiture, j'ai crû mourir, deux jours plus tard. Deux jours avant je prenais un bain avec lui, et j'avais la sensation que mon corps et le monde ne faisaient qu'un. Il n'y avait plus de frontières entre, entre mon esprit et le monde, entre ma consistance et le monde. Sometimes avait dit l'anglais au cœur tendre. Paul a dû avoir mal dans cet accident, sa BMW a été éventrée, une chance que pas lui. C'était un très mauvais téléfilm italien, Valentin. Tu avais même ri. Ton enfant devient grand j'avais dit à Denis, il ne te suffit pas ? Il avait un peu honte de son fils les derniers temps, un peu trop honte de lui-même. Honte du pré-adolescent que devenait son fils, un petit connard de merde, avec des questionnements de merde aussi. L'ex-femme de Denis avait parlé de masturbation, alors que Denis tentait de lui dire : mais où est le problème ? Où est la question ? Elle devenait folle que son fils se touche. L'autre-là, l'autre Personne n'avait toujours rien à dire. On reconnaît ses enfants à l'hôpital avec un peu de chance. On les reconnaît parce qu'on y a mis de soi. Sinon c'est pas grave, on en aimera un autre, pas forcément, c'est pas automatique, et ce n'est pas tout le temps. Mais cela arrive. Moi j'adore les enfants, mais je crains malheureusement que cela changerait si jamais j'en avais un un jour. Les mères détestent les enfants qu'elles font pour elles et qui ne répondent pas immédiatement à leurs désirs comme elles l'avaient imaginé. Les pères n'ont pas la force de séparer les enfants des mères, eux-mêmes n'étant pas séparés de leurs mères propres. C'est un cercle vicieux. Devenir parent c'est clairement devenir irresponsable, quoi qu'on en dise. On ouvre les tiroirs et ils sont là, encore. Nos enfants. Ils sont blancs. Mes enfants, ils n'ont aucun sens, ils ont leur sens. Mes enfants, ils ont des mots, qui forment des phrases, des paragraphes, il y a même des fils conducteurs quand j'ai de la chance. Et quand j'ai de la chance, c'est lisible par quelqu'un d'autre et ça parle, c'est évocateur. Le cauchemar d'autrefois se transforme en rêve ouvert, mais juste inquiétant, pas totalement emprisonné dans les ténèbres. Je voulais changer, je voulais devenir quelqu'un de meilleur, je lui ai dit : j'ai envie de devenir quelqu'un de meilleur. Il m'a répondu : tu es déjà formidable. Nous sommes courageux, ici en Légion, nous luttons contre les ténèbres au moins autant que contre la lumière. On ne se refait qu'en surface malheureusement, Valentin. Paris, l'Espagne, d'un coup sec, de voiture, sans vaseline, sans autoroute. Par la pensée Valentin, ta Valentine te le dira très certainement un jour. Dans deux ans jour pour jour. Où te trouvais-tu, Val, il y a deux ans, jour pour jour ? Où te trouveras-tu dans deux ans ? Si tu ne pars pas avant ? J'avais besoin de toutes ces attentions, de toutes ces caresses. Avec toi, pas besoin de lire entre les lignes, pas besoin de prétendre. Pas besoin de fuir. Avec les autres, si. Tout le temps. Dans le temps, dans l'espace, fuir, aller de l'avant en régressant, fuir pour mieux échapper à ce qui ne peut que nous avoir. Tôt ou tard. C'était quand même assez idiot de dépenser son énergie dans des choses aussi futiles. Au moins avec toi je savais ce que j'avais dans la bouche. Non ?
Quand Valentin offre une bague à Valentine et qu'elle dit oui, le
bonheur pique la nuque comme des petits bouts de verre dans la chair,
lors d'un accident, à cause du choc. Paul a failli mourir. Les débris métalliques, le sang, le verre, l'essence, le feu, les étincelles, tout ça s'envole comme des lucioles dans un champ de blé, en été, en pleine nuit. Le corps est malmené, soumis à de
très grandes forces et pourtant il peut s'en remettre, et souvent même
il arrive à survivre. Son esprit change dans son nouveau corps secoué. Les cellules sont renouvelées plus vite que prévu.
La fragilité qui existe est sa principale force. Même si à la fin du
premier voyage, la nature est avide de nous récupérer. Surtout en été,
en un peu plus d'une semaine, le squelette est presque entièrement à
nu. Ce qui est tout de même fort. On ne peut pas le nier. Valentin, je sais que tu avais du mal avec ça. Nous avions rencontré l'Artiste, le Faux Artiste dans une galerie marchande, je te prenais par le bras Valentin, toute heureuse d'avoir rencontré quelqu'un de bien, j'avais ce jour-là, à cet instant-là, dans l'instant de la galerie marchande pleine de faux rêves et avec de faux artistes qui marchaient avec moi, et beaucoup de morts, le sentiment d'exister, le sentiment d'être importante à tes yeux (alors que j'ai su deux jours plus tard que je n'étais rien et que personne n'était rien, pas même Denis). L'Artiste tenait un parapluie soigneusement fermé à la main, et lorsqu'il me vit, ce fût un choc physique, qu'il exprima par l'ouverture de sa bouche, à cause de son ébahissement, son regard qui changea de saveur, comme s'il venait de se prendre une gifle par surprise, et je ressentis en moi, dans mon corps, et dans mon cœur, l'impression du choc, causé par le fait de se rencontrer dans cet endroit alors que ce n'était pas prévu, en tout cas, pas attendu. J'étais entièrement et complètement mise à nue. Par ses yeux, remplis de la nostalgie de nos parties de jambes en l'air sanglantes.
J'ai vite détourner mon regard. Tu parlais de quelque chose avec générosité, c'était amusant et je t'écoutais et j'ai vu cet homme là, avec qui quelque chose s'était passé, qui n'avait pas été plus loin qu'un rapport sentimental masochiste et atrophié et des relations charnelles pour échanger nos fluides organiques. C'était dans l'histoire de mon corps à un moment donné dans l'univers, il avait la même histoire, de son point de vue. A un moment donné. Nous aurions pu faire une photographie, Valentin, de ces instants, mais je ne désirais pas les garder précieusement en mémoire, j'avais bien d'autres choses à garder en premier. Pour qu'une fois arrivée à l'heure de mon jugement dernier, je puisse dire à l'autre-là, l'autre-Personne : je n'ai pas fait du mieux que j'ai pu : pardonne-moi encore une fois. J'ai détourné les yeux, oui, et lui est resté planté là, à avancer mollement sans savoir s'il devait tenter de me dire bonjour, à hésiter, à me regarder avec un air d'ahuri. J'ai eu pitié de lui, j'ai eu mal pour lui, j'ai eu mal pour moi aussi. Je ne vais pas le cacher. Cela me faisait mal. Ce que je tentais d'oublier, ce qui avait été avec lui, en octobre 2006, ressortait comme ça, encore une fois, c'était quelque chose d'étrange, quelque chose qui possédait une saveur particulière, celle du dégoût de soi, du regret, et aussi du sentiment de vertige, de voir tout ce temps qui avait passé depuis et de se rendre compte que la tristesse, la honte et la mélancolie reviennent toujours nous attendre un jour ou l'autre au détour d'une rue ou même dans une galerie marchande.
Valentin, quel beau garçon tu es. Quel bel homme tu fais. Valentin. Je ne t'ai pas encore imaginé nu mais ça ne saurait tarder. Tu sais que je suis restée la même, un peu tarée, un peu tapée, non en fait. Pas du tout. Tu ne connais pas la personne que j'ai été jusqu'à maintenant. Jusqu'à 2008. Tu ne sais même pas que j'écris. Que j'écris parce que l'univers me dit : toi, là en bas, la meurtrière, tu devras écrire, pour te laver une partie de tes mains. Et tu devras faire ce qu'on te dit, comme aimer un homme, contre tes vents et marées. A ta mort, tu laveras l'autre partie de tes mains, ensuite seulement tu pourras passer en jugement pour discuter un peu. Avec l'autre-là. L'autre Personne tu vois. Un peu malade de la caboche, cette créature, caboche, kadosh, boche. C'est pas du travail de pro. Et cette lettre, cette lettre de toi que mon père a reçu, généreusement il a tenu à ce que je la lise alors qu'elle lui était adressée, il y avait ton nom et ton adresse Valentin, j'ai eu peur, j'ai eu mal, et j'ai eu beaucoup de joie aussi. J'ai pleuré aussi, parce que j'étais à la fois heureuse et parce que je ne comprenais pas tout. J'ai d'abord pensé à une erreur, mais les éléments que tu donnais sont sans équivoque. Valentin, c'est étrange que tu aies divorcé une fois. Mon beau Valentin. Si seulement Denis pouvait comprendre, je pourrais te faire coucher à la maison. Peut-être qu'un jour il acceptera le deal. Tu sais qu'il va partir aux Etats-Unis, encore une fois, pendant plus d'un mois, je lui ai demandé s'il comptait prendre une amante là-bas, il m'a fait un sourire en guise de réponse et m'a roulé ensuite un patin, dans notre salle de bains, dans laquelle un jour j'ai trouvé des pétales de roses éparpillés partout. En rentrant un soir de ce travail minable que j'ai abandonné par la suite, parce que le patron me faisait de plus en plus de rentre-dedans, jusqu'à me caresser lorsque je passais à côté de lui, me pinçant les fesses et les seins. Denis voulait dans l'ordre, lui casser la gueule, et porter plainte, mais j'ai dit : non, je laisse tomber, c'est pas grave. On s'en fiche. Les ombres, oui, Valentin, les ombres, la société Valentin, les caresses en société, tout ne va pas bien dans ce monde, oui oui, Valentin, tes yeux bleus n'ont rien à voir pourtant avec mes yeux noirs, et tes cheveux blonds, Valentin, tes yeux bleus, perçants, comme un chamane, un sorcier, quelque chose dans ce goût-là, dans ce style-là. Que personne ne veut voir, ne veut entendre. Je n'invente pas, je ne peux pas, je n'ai aucune dextérité dans l'invention... Des choses. Deux cœurs en carton ne valent pas un cœur invisible. J'espère que tu le sauras à l'avenir.
L'Artiste a fait quelque chose qu'il ne fallait pas faire, il a dit mon prénom : Angeline ! Tu t'es retourné. Tu n'aimais pas voir cet homme autour, qui disait mon prénom. Tu découvrais que je n'étais pas à toi, nouvelle et à découvrir, neuve, dans le secret, à découvrir dans le secret, un inconnu dans la galerie marchande disait mon prénom. Au milieu des publicité incessantes et débilitantes sur des parfums et des femmes nues qui vendaient des yaourts pour maigrir alors qu'elles-mêmes n'en avaient manifestement pas la nécessité. Tu m'as dit : il t'appelle ce type. Je faisais celle qui n'entendait pas. Le type en question s'approchait. Je t'ai vu, tout sourire, tes dents blanches et je me suis dit que dans une autre vie, j'aurais déjà couché avec toi depuis longtemps, sans penser aux conséquences. Mais toutes les actions ont des conséquences. En tout cas, ça n'aurait pas tué des milliers de personnes de coucher avec toi. Peut-être que la chose nous aurait tué toi et moi, et fait souffrir ta nouvelle compagne, avec qui tu as eu deux enfants, des jumeaux, et mon compagnon, Denis, avec lequel je n'aurais jamais d'enfant. Quelle chance d'avoir un homme qui vous aime et à qui on refuse de faire germer en son ventre son patrimoine génétique. Mais je m'en fichais des conséquences, ce jour-là.
L'Artiste est venu me saluer. Il s'est vite penché pour me faire la bise. Que j'ai bien dû accepter. J'ai fait un geste terrible, j'ai mis ma main sur son bras, en tapotant. C'est le geste qu'on fait une fois qu'on a bien caressé son chien. Pour lui dire : brave bête. Pour lui dire : je t'aim'bien. Pour lui dire : tu es en dessous de moi dans le monde. Pour lui montrer toute la condescendance qu'on arrive pas à cacher, malgré le fait qu'on soit quelqu'un de bien. Peu importe en fait pour ce dernier point. Les yeux de l'Artiste étaient ceux d'un homme blessé, perdu dans son art et perdu dans son rapport avec les autres. J'avais toujours pensé qu'il aurait été parfait en médecin, tant il était bourré de névroses. Beaucoup de médecins, d'infirmières ou d'infirmiers ne font pas ce travail par hasard : je sais bien de quoi je parle j'ai été infirmière. C'est si loin, à l'approche de l'été. En fait, c'est déjà l'été, depuis qu'on a tué le printemps. A-t-on arrêté le coupable ? Valentin ? Valentin, tu avais compris à mon regard. Que j'étais mal à l'aise. Oui, j'étais particulièrement mal à l'aise. Parce que j'ai dû lâcher ton bras fort. Tu fait de la musculation, j'adore. J'ai dû faire celle qui était contente de rencontrer l'Artiste. J'étais obligée, en fait non je ne l'étais pas. Mais j'ai senti que je l'étais, Valentin, parce que tu étais là. Et que tu ne me connaissais pas encore assez bien. Tu n'avais jamais vu mon côté sombre. Je n'ai pas pensé que je devais te le montrer. Les choses sont parfois si étranges tu sais. Tellement étranges. Je ne t'avais pas parlé de ce rêve que j'avais fait avant de te rencontrer : ma mère me montrait un homme avec qui je devais coucher. Un homme blond comme toi. Je l'embrassais ensuite il me suçait la pointe des seins. Parce que ça me rend folle ça, Denis le savait, il me le faisait souvent lorsqu'il jouissait lui-même en moi. Cela me gênait car dans le rêve nous faisions l'amour devant ma mère. J'ai compris plus tard la symbolique de la chose. J'ai vite évacué l'Artiste, quand je t'ai présenté, il est devenu blanc, et nous sommes partis, nous sommes allés voir ce quatrième Indiana Jones, parce que tu avais vraiment envie de le voir, et que ta nouvelle copine n'aimait pas beaucoup le cinéma. Ta lettre m'avait fait pleurer, tu vois Valentin, c'était mieux qu'un mauvais téléfilm italien. J'ai été heureuse en lisant ta lettre, un peu en colère, contre une femme mais heureuse : l'inconnu s'ouvrait devant moi. Et il m'offrait la possibilité de le reconnaître et de l'incorporer dans ma propre vie. Cette double-vie j'étais d'accord. J'étais morte à l'intérieur, finalement pas tant que cela. Je te regardais pendant ce film débile, tu souriais à certains passages. Je me disais : c'est incroyable comme il me plaît. Comme il est beau. J'avais envie de te caresser les cheveux. Derrière nous un homme aux yeux gris comme le fer m'avait regardé avec dureté, j'ai eu peur. J'étais fier que tu sois si beau. Et que tu sois si blond, si beau et si blond, d'habitude je trouvais les hommes blonds très laids, en grande majorité. Pas du tout attirée par ces derniers. Mais là. C'était un cran au dessus. C'était inespéré. Et c'était bien.
L'Artiste a vite tourné le dos, pour quelqu'un qui avait envie de me dire bonjour.
En sortant du cinéma, tu m'as raccompagnée en métro. Tu souhaitais qu'on se revoie la semaine prochaine. Oui. Bien sûr, oui, je suis toute à toi, bien sûr, oui, je suis d'accord, plutôt deux fois qu'une. La brune est d'accord. Oui, je t'aime déjà, je le sens, enfin je crois. J'ai l'impression. J'ai l'impression que je ne te laisse pas indifférente, aussi, de ton côté, alors je suis d'accord, encore d'accord, pour un quatrième rendez-vous. Et pas pour la gloire, ou alors si, peut-être, peut-être pour la gloire. Au cas où les choses retomberaient comme un soufflé. J'avais encore beaucoup de choses à te raconter et à te dire. J'avais très envie de te parler de ma mère juste avant sa mort.
Je suis rentrée chez moi. Tu devais rentrer toi aussi, tu as repris le métro, c'est pour ça que tu n'es pas monté. Denis faisait la cuisine. Il portait ce t-shirt à manches courtes que j'avais acheté pour lui alors que j'étais avec toi, mon beau Valentin. Et il avait un vieux jean's, pieds nus. Il est venu m'embrasser, il pique avec son bouc qu'il soigne tous les matins, ensuite il a dit : tu as faim ? C'est presque prêt. Je lisais les e-mails de mon frère Thomas. Il m'écrivait qu'il avait beaucoup de travail en Afrique. Bien sûr que j'ai faim j'ai crié depuis le bureau. La pluie laissait place à une éclaircie dehors, pendant que tu étais dans le métro. J'étais encore dans l'ambiance de cette merveilleuse après-midi pluvieuse, mais très ensoleillée par tes yeux bleus et ta présence physique irradiante, rayonnante, Valentin. Denis remplissait les assiettes, il n'avait pas fait de salade, il avait bien trop faim. Il est entré dans la salle à manger en me demandant :
-Alors, comment s'est passée ta journée avec ton frère ?
j'ai répondu :
-C'était vraiment super, il est vraiment super. J'espère qu'il le restera.
-Il n'y a pas de raisons, a dit Denis en débouchant le vin. Petit à petit vous allez apprendre à vous connaître de plus en plus.
C'est là que j'ai ressenti une pointe d'inquiétude que j'ai tenté de faire disparaître par la suite mais sans succès. Elle est restée là jusqu'à l'heure de me coucher, où j'ai écouté pendant une bonne partie de la nuit la pluie arroser nos volets fermés. J'ai dû m'endormir peu de temps après qu'un orage ne commence à gronder.





