mardi 8 avril 2008
Pareidolia

Comme la question posée était cruelle, jamais elle n'a pu ouvrir les yeux pour lui répondre d'un regard. Autrement perdue dans son heure du retard, elle espérait qu'il ne lui ferait pas trop de tort. Nous savons tous que l'animal à nourrir est un porc et qu'il serait dommage de ne pas le prendre en considération. C'est un chemin rempli de roses qui s'ouvre sur l'été, la question qui avait été posée avait bien manqué de la faire mourir. Ce n'est pas de sa faute si c'est sensuel, ce n'est pas de sa faute si le cimetière est à droite de la villa des vacances. On ne peut pas sortir de son corps assez longtemps pour caresser la voie comme elle est lactée. Il est allé brosser les chevaux, le notaire attendait la signature du testament pendant que son enfant se jouait des papillons dans le jardin. De l'autre côté de la lande, il y avait les tracteurs et les gros chiens noirs qui couraient autour, dans un tourbillon de poussières. Demain s'annonçait ensoleillé comme aujourd'hui, rien jamais n'évoluait dans le sens souhaité. Rien jamais ne souhaitait évoluer dans le vent voulu. C'était chaud et c'était mal. Comme dans sa réponse, elle a fait une lettre, elle imaginait qu'elle serait plus claire comme ça. Peine perdue. Il a ouvert la lettre fraîchement reçue, il a aimé le timbre américain dessus, et il a lu d'une traite, avant de la chiffonner et de la jeter à la poubelle. Ensuite il a pris son balai, pour balayer nerveusement. Comme seul un homme nerveux, de la terre, sait le faire. Il pensait à elle en balayant sans cesse. Loin. Trop loin de lui. Dans un film un homme tombe par hasard sur une femme seule, qui attend la venue de ses amis. Les amis avaient un cercle de lecture, et ils aimaient se retrouver dans ce parc naturel où il n'y avait personne. De temps en temps, dans le bois, on entendait des coups de fusil. C'était un peu effrayant mais les amis restaient allongés, sur des couvertures, dans l'herbe. Ils mangeaient de la même manière. Lisaient, souriaient, allongés, face à l'immensité du ciel. Elle ne savait pas qu'elle attendait cet homme, elle l'attendait lui, même si elle ne le connaissait pas encore. C'était cela qui crevait le cœur à cent pour cent : être prédestinée à l'amour. Une colombe était morte ensanglantée et ils avaient éclaté de rire, pendant ce pique-nique, elle avait parlé de la lettre. Au concert du coin, trompettes et guitares répétaient ensemble, elle l'avait vu à ce concert pour la première fois. Mais à celui qui allait être donné aujourd'hui, un autre qui avait eu lieu il y a quelques années. Il lui avait parlé de ce film précisément, elle ne l'avait jamais vu. Ou un homme rencontre par hasard une femme seule dans la vie. Qui attend la venue de ses amis. Elle avait trouvé ce prétexte pour lui dire : peut-être aurons-nous l'occasion de le voir ensemble. Ce film. Peut-être aurons-nous l'occasion... Un jour. Ses amis riaient dans l'herbe, ils lisaient tous, chacun leur livre, chacun leur goût. Parfois ils lisaient le même ensemble, chacun son tour une page ou deux. Le livre tournait, c'était la tournante du livre. Elle ne pensait qu'à lui. Elle parlait d'un amour dévorant, elle utilisait l'image de ces plantes carnivores qui attirent les insectes à elle pour les dévorer voracement. Un amour tellement brillant qu'il faisait mal aux yeux lorsqu'on le regardait fixement, un amour si puissant qu'il détruisait tout le reste à l'intérieur de son cœur. Dans le film, il y avait une scène où la pluie tombait. Des cordes (et pas des cordes de guitare, ni de violoncelles). Elle attendait dans une cabine téléphonique rouge. L'homme la retrouvait dans cette cabine. Il était trempé, et ils s'embrassaient avec passion... Dans la réalité, ils s'étaient embrassés devant chez elle, une nuit de juin, sous la voie lactée. Elle avait écouté Mozart ensuite, il n'était pas resté, elle avait pourtant senti son désir brûlant la pénétrer entièrement, elle fût traversée littéralement par son désir, à lui, lui qui n'avait pas voulu rester. Elle s'était couchée, légère, portée, heureuse, et avait fait ce rêve étrange. Comme un film. Elle tenait la caméra, et filmait l'immense nuage de poussière foncer vers elle. Une journaliste hurlait devant elle, en pleurs : ça recommence, ça recommence, vite, tirons-nous. Des gens blessés partout erraient, hagards, perdus, à la recherche d'un peu d'eau, d'un peu de chaleur. C'était pas l'amour qu'on trouvait dans son rêve mais bien la peur. Elle s'était réveillée en pleurs, avec le désir d'écrire ce rêve. Plus tard, ses amis, dans l'herbe, sous le soleil tapant, lui avaient dit : tu ne devrais pas faire attention aux rêves : ils ne veulent rien dire. Elle disait : et si justement parce qu'ils ne veulent rien dire pour nous qu'ils avaient un rôle, un but ? Quelqu'un avait renversé le pot de confiture de fraise dans l'herbe. Et la confiture a coulé sur le vert. Cette lettre, tu voulais vraiment lui écrire ? C'était quand, au fait, que tu lui as faite ? Avant ou après votre première rencontre ? Ses amis lisaient des livres, les critiquaient comme des spécialistes, elle était terriblement exclue à cause de son amour, de toutes ces choses, et même de la confiture de fraise dans l'herbe. Il l'avait emmenée au cinéma. Il avait passé son bras autour de ses épaules. Elle se sentait heureuse et légère. C'est très important d'aimer suffisamment dans la légèreté. Son être n'était que de plomb autrefois, du plomb que même les chasseurs n'en auraient pas voulu. Il lui montrait dans le noir ces images. Et la scène de la pluie. Elle s'était rappelée qu'elle avait vécu en vrai, pour de vrai, une scène similaire dans sa vie, la rencontre d'un autre homme, plus âgé, plus sécurisant, et plus dangereux. Elle l'avait rencontré sous la pluie, alors qu'elle se trouvait dans une cabine, mais argentée cette fois. Elle s'était abritée dans la cabine non pas pour appeler quelqu'un mais bien à cause de la pluie qui avait redoublé d'intensité. Ils s'était regardés, juste une fois, il passait, tristement, comme ça, sous la pluie. Et il s'était arrêté au bout de dix mètres, s'était retournée, elle avait entrouvert la porte de la cabine : vous voulez vous abriter avec moi ? Avait-elle crié. Il était venu tout de suite.
Ses amis dans le soleil, allongés sur des couvertures dans l'herbe lui parlaient de son dernier livre, et de son ventre. Elle répondait : j'ai un goût de métal dans la bouche. Est-ce que tu l'as sucé ? lui demande Anne-Marie (terrible prénom). Ils s'aiment. Dans le film, après la pluie, il y avait eu une scène de baise, particulièrement érotique, particulièrement explicite, particulièrement choquante, qui avait fait scandale à l'époque, l'actrice et l'acteur avaient accepté de le faire pour de vrai devant la caméra du réalisateur. Comme le film était l'adaptation d'un livre, et que la scène se trouvait dans le livre à l'origine, ils avaient décidé de la garder telle quelle. D'autant plus qu'il était difficile de la couper pour des ressorts dramatiques. Elle se trouvait déjà explicite, déjà érotique, à la limite du pornographique, car le personnage féminin devait pratiquer une fellation sur le personnage masculin, tous les deux fous de désir, loin du monde, loin du monde comme seuls savent l'être les personnages de fiction. Trop loin pour qu'on puisse comprendre que nous sommes trop près les uns des autres, trop près du monde. Trop près de notre Amour, de notre haine.
Les chevaux couraient sous leurs regards. L'enfant se tenait non loin de là avec son camion en plastique. Les chevaux ne risquaient pas de faire du mal à l'enfant, qui regardaient ses parents de loin. Elle était à part. La maison avait pris feu en 1900 et avait été reconstruite et reconstruite depuis. En 1918, une météorite avait détruit la grange. Depuis sans cesse, il se passait quelque chose qui détruisait la maison. C'était une véritable entreprise de destruction, c'était le destin qui choisissait comme ça. Au grès du vent, des tempêtes, des inondations. Ses amis souriaient dans l'herbe malicieusement, avec leurs livres et se prélassaient comme des chats paresseux, c'était l'été et ils en profitaient, ils lui posaient des questions comme des murmures, des murmures qui étaient si silencieux qu'ils paraissaient être de véritables hurlements. Dans leur origine. Qui n'avait donc rien à voir avec le silence. Les murmures n'y puisent pas leur force, c'est bien dans le vacarme qu'ils naissent. Qu'ai-je fait, moi, à part murmurer toute ma vie ? Tu crois que tu aimes ce film pour cette scène uniquement ? C'est étonnant, le sentiment de déjà-vu, qu'elle avait eu, en voyant cette scène, et d'autres aussi, comme lorsque l'homme dans un marché du sud de la France, lui propose d'acheter des melons et des pastèques pour toute la famille. Dans le film, à la fin, la relation ne fonctionne plus, elle n'en peut plus mais ne le dit pas, elle ne sait plus le dire, d'ailleurs elle ne sait plus parler et n'utilise ses lèvres et sa gorge uniquement pour dire les banalités du quotidien, ce quotidien qui doit rester hautement secret, qu'on ne peut pas deviner des autres, qu'on aimerait bien, peut-être en pensant que c'est dans le néant au préalable que naît automatiquement l'exceptionnel. Les êtres ne se valent pas, les êtres ne se voient pas égaux en droit à la naissance, ils deviennent tous identiques, du point de vue des vivants uniquement lorsqu'ils passent à confesse au cimetière. Elle lui a dit ça une fois, un jour de pluie, il y avait eu une éclaircie, ce qui avait provoqué un arc-en-ciel. Oui, c'était de l'arc-en-ciel que sortait le désespoir. Mais elle savait qu'il brossait les chevaux pour les rendre beaux. C'est de rien que naît la révélation. Cette idée était troublante mais il ne fallait pas trop y penser car c'était bien évidemment impossible (comme de mourir demain). Cette scène anodine, dans ce film français sinistre sur un couple d'amoureux, elle avait eu l'impression de la connaître, de l'avoir vécue, de manière identique, dans le passé. Mais surtout, après avoir vu le film, elle avait dit à son amour : j'ai le sentiment étrange que j'ai déjà vu ce film avec toi il y a fort longtemps. La tenant par la taille, il ne comprenait pas car il avait eu envie de rentrer et de lui mettre un petit coup de rein avant de dormir : je ne comprends pas, tu veux dire que tu as une impression de déjà-vu, c'est ça ? Oui. Je veux dire, j'ai le sentiment d'avoir vécu certaines choses du film mais aussi, par dessus, d'avoir déjà vu le film, avec toi, dans les mêmes circonstances. Mais pas maintenant, pas aujourd'hui, dans le passé. Comment tu expliques ce sentiment mon amour ? Je l'ignore, je te dis juste ce que je ressens.
Allongés sur des couvertures. Se prélassant. Le sourire aux belles dents, ils se comprenaient d'un regard, même si elle avait le sentiment que tout ça, c'était du déjà-vu, du déjà fait, du déjà entendu. Mais on ne choisit pas, à l'origine des murmures dans le vacarme, ce qui va faire chavirer nos cœurs, ni même notre force, et on ne sait pas si on sera assez fort pour sortir de cette émotivité qui a fait des milliards et des milliards de morts. Au temps jadis. Elle aimait le regarder sans parler, parce qu'il comprenait ce qu'elle lui disait, dans ces moments précis, ces moments qui, à peine naissants, allaient de ce pas dans la mort. Elle a pris sa main et elle lui a demandé : tu crois au pouvoir de la pluie sur des ruines encore fumantes ?
L'autre jour, ils ont vu des chevaux qui n'étaient pas à eux, un noir et un gris. Ils couraient et semblaient prendre du bon temps. Ils s'amusaient. Il lui avait dit : il faut que j'aille au marcher, acheter des pastèques et des melons pour l'été qui s'annonce, tu viens avec moi ? Elle a pensé : c'est maintenant l'heure de tout recommencer encore. Ils ont pris la voiture, c'est là qu'elle a vu les chevaux dans un pré, et elle a eu une terrible impression de déjà vu. Ils se sont arrêtés à un stop. Devant eux un carrefour qui pouvait les mener soit tout droit, soit à gauche, soit à droite. C'est alors, après avoir vu un visage dans les nuages, qu'elle a tourné la tête vers lui, pour lui adresser un regard, un de plus. Mais il n'a pas eu envie de la regarder au même moment. Il était perdu dans ses pensées, la tête tournée vers la route de gauche qui semblait aller plus loin de que la ligne d'horizon elle-même. Il était perdu dans ses pensées, bercé par le tic tac du clignotant.


Commentaires
....★
tu es hallucinante Angeline, être/ange...je n'essaie même plus de trouver les mots...je ne sais pas ce que tu en fais d'ailleurs des mots des autres, mais parfois il me semble que tu en fais une histoire universelle qui parle à chacun d'entre nous...comme ce texte qui me parle étrangement. Merci pour ça.
Oui absolument,nos plus insignifiantes fêlures font partie d'une histoire universelle qui n'a pas encore trouvé son point final.
C'est vrai que ton écriture est tellement vaste que ça donne le vertige,comme si tu avais ouvert une fenetre sur les abysses de l'etre;il n'ya pas pas beaucoup d'exemples comme le tien où l'écriture devient l'expression du flux permanent de la pensée.On est sorti de la litterature pour entrer dans une terre inconnue.
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