ANGELINE et les Récits de la Maison des Morts

littérature blues

jeudi 27 mars 2008

Les Avancées du Désert

46

J'aime le ventre de mon amie. Je l'aime parce qu'il s'arrondit, il commence. Chez elle ça se voit déjà, d'autres en auraient encore pour deux bons mois avant de laisser apparaître quelque chose. Je l'aime. Il prenait tout l'espace dans la pièce. Ce ventre. Il y avait quelqu'un à l'intérieur, quelqu'un en formation, comme d'autres sont en formation, en intérim. Cette personne prenait tout l'espace, elle était en formation, mais dans mon esprit, dans ma vision, elle prenait tout l'espace, tout l'oxygène, je pouvais tout de même respirer. Les enfants... les autres... Et cela rend beau les gens, enfin, les femmes, seules les femmes peuvent porter. Les êtres en formation. On comprend mieux pourquoi les hommes gardent leurs femmes comme les gardiens la porte du Temple. Le ciel a beau avancer, de droite à gauche, de gauche à droite, les nuages grisâtres poussés par le vent, le ciel parisien, le ventre prend toute la place, oui. Tout la pièce. Tout l'espace. Toute la pensée. Est-ce que ça pense à l'intérieur ? A quoi ça pense ? Il rêve combien de fois par jour ? Il passe son temps à dormir ? Est-ce qu'il est capable de dormir, déjà ? J'aime son ventre. Ses seins ont pris du volume, un peu aussi, elle trouve que c'est l'horreur, elle ressent le changement. L'horreur ? L'horreur c'est de perdre du sang, alors qu'on avait gagné un enfant. Le fil, il suffit d'un fil pour ne pas tomber, pour vous retenir accroché à ce clou qui dépassait du mur, pour faire un trou dans ce beau pull que vous aimiez tant. Cela vous fait de la peine, une peine terrible, incommensurable. Immense. On passe à autre chose, on évite les sentences musulmanes, les sentences mystiques. Le pull n'était pas la foi, et la foi n'était pas l'existence de Dieu. L'homme qui partage mon lit, ma couche, mon duvet, ma paille, il croit en Dieu et il a un nombre impressionnant de bibles, de toutes sortes, avec de petites différences, je lui ai dit : Dieu est un petit chenapan, il met des enfants dans les ventres qu'il veut voir grossir. Il rend belles les femmes qui sont mères, et après la naissance, un peu salaud sur les côtés, sur les bords, sur les contours, elles deviennent de gros laiderons, seulement à l'extérieur dans le meilleur des cas, pour celles qui ont le plus de chance. Je me suis demandée si ce n'était pas un signe d'avoir choisi un homme qui croit en Dieu comme amant, mais un homme qui croit en lui sans penser qu'il suffit d'appliquer à la lettre ses recettes pour lui plaire. Qui ne cherche pas à lui plaire. Dieu reste cette chose indéfinissable et finalement opaque, dans le lointain, là-bas, au fond de ce que tu regardes. Au fond de lui, elle se trouve là, je peux la sentir lorsque je l'embrasse, nos deux bouches offertes l'une à l'autre et la mienne souvent plus. Cela le choquait au départ quand je lui demandais de me donner sa salive, après il a vite pris le pli. Dans chaque chose vivante, et pas qui semble vivante, il y a ce risque, de prendre un rythme. Je lui dis : ta peau, pour moi, c'est Dieu, c'est son pardon, qu'il m'accorde. Tu comprends ce que je veux te dire ? Son pardon c'est le parfum de ta peau. Autrefois, cet homme disait que Dieu était partout, ce qui m'était insupportable à entendre, j'avais envie de lui dire : mais tu t'entends quand tu parles ? Tu réfléchis à ce que tu dis avant d'ouvrir la bouche là ? Non bien sûr. Je ne lui disais pas ce que je pensais de cette phrase. Je le regardais, en mettant des points d'interrogation dans mes yeux, car mes yeux et leur langage, il connaissait parfaitement. Mes yeux faisaient lever sa lune, et allaient même jusqu'à coucher son soleil.

Les pièces sont tombées par terre, je l'ai aidé à les ramasser. J'avais oublié la faim. Mais j'avais soif. Nous sommes allés quelque part boire quelque chose. Il ne disait rien. Il avait juste demandé si j'étais bien assise, sur la banquette, confortable, mais un peu sale, un peu collante. Je n'ai rien dit, je n'ai pas dit que la banquette était fatiguée, des corps qui s'enfonçaient en elle, sur elle, elle n'en pouvait plus, et personne ne venait l'aider à respirer, le cuir rouge a besoin de respirer, par certains endroits il était très écorné. On aurait dit de la corne aux pieds, comme celle que j'avais vu chez des personnes âgées ou malades mentaux, ça leur faisait des semelles naturelles. De vieilles femmes âgées parfois s'amusaient à s'en arracher des bouts pour les porter à leurs lèvres, elles aimaient les mastiquer comme du chewing-gum. Je le regardais, il regardait tout autour de nous, j'avais fait mine avant de ne pas le regarder, justement pour le pousser à chercher des points fixes ailleurs. Et là, j'ai pu l'observer, en détails. Et j'ai pensé : qu'est-ce que tu fais ? Qu'est-ce que tu cherches ? J'aurais été très bien moi dans ma fusion avec mon paternel, cette fusion qui n'avait plus été possible pendant l'adolescence. Tu sais, maintenant, il a sa copine qui vient le voir, tu crois que je viendrais pour toi comme ça, à l'hôpital ? Tu crois ça toi ? Et j'ai pensé : bien sûr que je serais là. Tu étais à New-York et moi j'avais besoin de tes coups de téléphone. Et cela me permettait de travailler plus sérieusement, tu vois, de ne pas chercher à écrire ce que je n'étais pas, ce que je n'ai jamais été, ce que je ne serais jamais. Je voyais la fin du monde dans mes peintures, comme d'autres voient leur propre fin du monde dans leurs paroles, dans leurs actes, dans ce qu'ils n'ont jamais fait. Tu bois ton quelque chose, tu es triste que je me sente triste, même si tout va bien, le mort n'est pas encore véritablement mort. Si seulement j'avais intégré ma grande sœur dans les récits, ça ne sentirait pas le procédé, la pièce d'histoire rapportée, mais j'ai jamais pensé qu'elle méritait que j'écrive sur elle. J'ai jamais pensé qu'elle méritait quelque chose d'ailleurs.

Plus tard dans la soirée, tu as fait tomber un couteau mouillée de chair de tomates par terre et je l'ai ramassé. Au même moment que toi. Les tomates éventrées sur la planche n'en revenaient pas. Nous nous sommes cognés la tête, fort. Et tu t'es excusé en ayant mal, et moi aussi. Ensuite tu m'as fait un petit bisou et j'ai dit : donne, je vais m'en occuper. Donne-moi tout, je vais tout prendre, m'occuper de tout.

Le ventre de mon amie s'arrondissait à vue d'œil, disait Claude, le père de son enfant. Dois-je préciser sa phrase exacte ? Claude m'a fait un bon sourire, et un "courage" en parlant de mon père, j'inspirais la sympathie. Quand un de nos proches se trouve à l'hôpital, et même s''il va bien (il va bien), on inspire la sympathie. Elle n'était pas fausse dans ce cas-là et j'aime ça, ce qui est vrai. Pas tout le temps. Elle mange pour deux maintenant. Elle se sent bien, elle a dit : je n'aurais jamais pensé que c'était ça. Qu'on ressentait ça. Que cela se vivait de cette façon-là. Mon homme ne me le dit jamais, et ne le pense jamais clairement, mais il pense certainement que les femmes ont ce rôle à jouer sur terre, biologique. C'est le rôle des femmes en fait. Il paraît. Je ne voudrais pas lui faire peur, ni même lui faire du mal. Nos deux bouches sont les deux pièces d'un même puzzle, et ça provoque quelque chose comme des pièces de monnaie qui tomberaient par terre, comme des étincelles. Des étincelles crachées par un feu. Le père de Claude est mort, il s'est tiré une balle dans la tête en mettant un fusil dans la bouche, du coup, tout le haut du crâne a sauté. Tout a giclé jusqu'au plafond. Son père était blanc, et sa mère est toujours très noire. Claude n'a pas donné ces détails, ce n'est pas rien quelque chose d'étincelant qui tombe du ciel quand même. Des euros. De l'argent. Doré. Les tomates éventrées n'en revenaient pas. Donne-moi ton visage je vais m'en occuper, donne-moi ton malaise, je vais l'embraser. Dans ma bouche, c'est un fourneau, tu sais, et nos deux bouches sont les deux pièces d'un même puzzle. Un festival avec des feux d'artifices se produit toujours lorsque nous faisons l'amour, dommage qu'on ne sait être proches qu'à ce moment là, ce moment-là de la réunion qui demande une fusion totale, faire qu'un finalement c'est sensé, plus sensé que ce que je croyais, plus sensé qu'à l'époque où je couchais avec mon oncle, j'avais l'impression d'être mille avec lui.

Assise face à lui dans le délice de cette lutte que je ne connais que trop bien, profitant du soleil, malgré le vent qui s'était levé, je le regardais et je pensais : je t'en prie... Je ne peux plus supporter tout ça. Je ne peux pas. Je ne veux pas. Je n'ai jamais voulu. Je n'ai jamais pu. Je ne pense pas pouvoir tenir... Non je ne tiendrai pas et cela m'est égal en plus, cela ne me concerne en rien, l'humanité ne me concerne en rien parce qu'elle ne m'intéresse pas et qu'elle n'est pas intéressante de surcroît... Ce n'est pas fantoche que je dis ça, c'est réel. Je suis réelle. Et puis cette voix de tristes supplications s'est éreintée dans ma tête, dans mon cœur, elle s'est délitée complètement et j'ai senti la chaleur de ce rayon de ce soleil de fin d'après-midi caresser le côté gauche de mon visage. Toute mon attention s'est tournée vers cette chaleur qui me caressait, à ce moment de désespoir commun que des milliards de morts comme moi connaissent dix fois par jour, à ce moment, à ce moment précis-là. J'ai tourné la tête lentement, suspendue dans l'un de ces instants qui font de vous un être vivant, et juste ça, un être vivant dont la seule vie se suffit à elle-même, peu importe que vous soyez riche, ou pauvre, moche ou belle, bête ou intelligente, noir ou jaune, peu importe toutes ces peccadilles humaines qu'on ne devrait pas traiter de la sorte, mais que moi j'ai envie de traiter de la sorte, je ne devrais pourtant pas le faire. Le soleil me réconfortait, dans cette impossibilité d'aller vers cet homme en face de moi qui m'aime et pas seulement parce que j'ai un sexe dont l'utilité lui appartient au jour d'aujourd'hui. La mécanique du cœur je n'ai jamais voulu regarder vraiment. Un père à l'hôpital des fous, ça réveille toute la maison des morts d'une perdue. Mon père, reste dans ton hôpital encore quelques temps, je sais que tu ne peux pas y mourir, je sais que je ne crains rien, tant que tu restes de mon sang. Je l'ai regardé, je lui ai fait un sourire dans ce café. Je n'étais plus moi, j'étais en vie, juste. Il a demandé : qu'est-ce qu'il y a ? Un homme aux cheveux blancs à la table à côté a laissé tomber des pièces de monnaie par terre au même moment. J'ai eu le temps de le voir. Ensuite je l'ai regardé longtemps dans les yeux et je lui ai dit que je l'aimais. Il a eu l'air surpris. Il a répondu : je sais. Moi aussi je t'aime. Son regard, son expression, était dans l'attente d'autre chose, que je lui dise, ce que je pensais, ce que je ressentais. Ce qui se passait en moi. Il attendait la solution à ce silence. Mais moi aujourd'hui je ne sais pas aimer autrement que dans le silence. J'ai trop souvent ouvert la bouche dans le royaume des borgnes et des imbéciles, laisse-moi penser que tu es un bon père en puissance. Laisse-moi penser que dans le silence, toi aussi, tu feras un bon père. Je ferai de toi mon matin lorsque j'ouvre les yeux, et au plus près de mon cœur ma plus belle chance.

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