mercredi 19 mars 2008
Clowns

Pour un battement de plus...
Les tests d'effort se passent bien. Peu à peu il reprend des forces. Celles qu'il avait perdu. J'ai donné des miennes, pour le tenir, le soutenir, le retenir. Je n'avais pas le choix. Je n'ai plus qu'un seul parent. Le soleil s'est couché. Ses yeux mouillés m'ont dit : tu vois, je suis encore là. Tu vois, touche-moi, caresse mon visage. Je suis bien là, vivant, à tes côtés, tu n'as pas à me donner toutes tes forces. Tu en as déjà si peu. Pour toi. // Les résultats de la prise de sang sont bons. Le moniteur remplissait la pièce du bruit de son cœur. L'autre me massait les épaules. De temps en temps fouinait mon bonheur, cet or entre les jambes. Ce trésor enfoui dans un champ quelque part en Arménie. Je ne sais pas pourquoi il a parlé de l'Arménie. Tu voudrais y aller un jour ? Touche-mon visage, tu n'as qu'un seul parent. Tu n'es qu'une seule enfant. Tu es ma seule enfant. Ma dernière fille. Le soleil s'est couché, je suis encore vivant à côté de toi. Les tests sanguins se passent bien. Peu à peu il reprend des couleurs. Peu à peu le ciel devient gris. Toutes les couleurs, le ciel lui donne. Il croit en Dieu, c'est un homme pieu, c'est un homme bon. Non pas à cause de sa foi : même sans elle, il serait bon, et profondément bon, et il serait imparfait dans son immense bonté, il aurait besoin qu'on lui touche le visage malgré tout. Celle qu'il a perdu, j'ai donné des miennes, sur la tombe je n'aurais pas pu donner toutes mes couleurs, me vider de toute cette substance, de toute cette chose, cette force dans les tuyaux, produite par le cœur et uniquement par le cœur (et les poumons). // L'esprit dans un rêve est venu me dire que je n'avais pas à fuir. Il avait le visage de mon oncle et les manières de mon frère. Il me disait de ne pas faire attention à son visage. Il me disait : j'ai pris ce visage parce que tu le connais. Parce que tu l'as déjà embrassé, parce que tu l'as déjà touché, que tu connaissais son odeur, sa chaleur, et aussi je l'ai pris parce que tu l'aimais et que tu le détestais. Je ne comprenais pas. Il ne voulait pas que je le prenne pour mon oncle, mais il faisait tout pour apparaître comme lui. Il me disait : il faut que tu arrives à l'heure à la gare. Je me préparais donc. Je le croyais. Je savais que c'était lui, l'esprit. Donnez-lui le nom que vous voulez, c'était quelqu'un, quoi. Je me sentais belle. J'ouvrais mes valises. Je me préparais pour un voyage. Je prenais avec moi un livre de Marguerite Duras dont le titre était incompréhensible. Je trainais ma valise dans ma voiture, je fonçais à la gare. Je traversais en voiture de sublimes décors de campagne. Une route se perdait là, au milieu des pleines bien vertes, et des champs de blé, et toutes les couleurs étaient plus vives qu'en réalité, plus lumineuses. C'était vraiment sublime. Simple. Magnifique. Je me sentais en paix en conduisant. J'arrivais à la gare, enfin. Je pensais être en retard, en courant, traînant ma valise, je me suis aperçue que j'avais de l'avance au contraire. Un homme sinistre donnait les billets. Je m'asseyais sur un banc et je voyais des policiers qui commençaient une embrouille avec deux hommes à l'entrée des toilettes. // J'écrivais toujours. L'esprit m'avait dit : ne sois pas en retard à la gare. Il était là, l'autre. L'autre est toujours là, il est toujours aimant, il est toujours là. Aimant. Il est toujours là, magnétisme aidant, aimant, il est toujours là, son cœur aussi, bien là, bien chaud. Bien chaud dans la main, sur la paume ou dans la main, sur la main, le cœur il l'a toujours en lui. Bien sûr. Il fait des affaires, c'est pas une affaire de cœur, c'est pas son père c'est le mien, c'est pas le cœur de son père c'est le cœur du mien, il est toujours là, on est toujours là, même si certains êtres n'ont vraiment rien à faire ici. // Je partais enfin. Le train m'emmenait quelque part. Je ne savais pas où. Dans le train, une femme ressemblait étrangement à ma mère, j'ai eu envie de l'accoster, mais je ne savais pas quoi lui dire. // Mon visage touche-le. Oui, demain encore, tu pourras toucher ce visage, chaud, bien chaud, bien au chaud qui met du baume au cœur et tu as de la chance, orpheline de mère tu es mais orpheline de père tu ne l'es pas encore, combien de gens décèdent, combien de gens partent, combien de gens arrivent en retard à la gare ? Je n'aime pas voyager en train dans les rêves. Il était fatigué. Il voulait me caresser, il caresse mon visage, avec ses doigts. Il dit : je suis là. Il dit : je t'aime. C'est étouffé, c'est pas clair, c'est dans le cou qu'il embrasse, il dit je t'aime à mon cou, qu'il embrasse, et il fait des bisous, et il écoute ce que j'ai à dire, les salopes ont le droit de parole et d'être humain avec lui. C'est un costaud au cœur tendre, son cœur va bien merci, son père aussi, merci aussi. La famille et les gosses vont bien, de son côté, son fils aussi, son fils ira toujours bien, tant que son père vivra. Et mon père vivra encore, ce n'était pas son heure, ni la mienne. Ni l'heure, mienne, de le perdre, lui. Son cœur est robuste a dit le cardiologue. Je déteste les médecins, ces agents du soin et de la mort, je déteste leur odeur, et je déteste leur mentalité, de sauver des gens, alors qu'on devrait les laisser pourrir, sauf les pères, on ne sait jamais, ça peut encore servir. Moi mon père il m'aime, il le sait, et il ne m'en veut pas de pas être la fille qu'il aurait voulu, on ne fait pas des enfants pour faire des films, des scénarios, dans le futur, le futur, combien de gens arrivent en retard à la gare, pendant qu'en rêve moi j'y suis en avance ? Avec ma petite valise rouge, dedans des vêtements et un petit livre de Marguerite Duras, certainement que j'aurais pu trouver autre chose à lire de plus agréable, de moins prise de tête. Mon corps je ne l'habite plus très bien, je suis à côté, à côté du cœur aussi, je veille sur celui du père, et je n'ai aucune mission en dehors de cela. Aucune. // Peu à peu, il reprend des forces, avec un tube sur le nez, et dans la gorge, et Denis en perd, quand il est sur moi, ou quand moi je suis sur lui, sa position préférée aujourd'hui, alors qu'il y a encore à peine un mois, il préférait être au dessus. Nos ébats sont devenus tellement masochistes qu'il n'y a aucun perdant, aucun vainqueur et qu'on en ressort terriblement fatigué, fatigué de jouir, la jouissance est devenue quelque chose qui déborde, quelque chose d'incontrôlable, j'ai le sentiment de jouer du fouet de toutes mes forces et lui de pilonner la rue à coup de marteau-piqueur. Personne dans ce genre de choses n'en ressort vainqueur et certainement pas l'amour et certainement pas la vie. Nous devrions nous parler plus franchement. Mais je crois qu'il y a toujours un décalage, un décalage malin, pas tant du fait de ma personnalité que de nos deux personnalités associées. Et puis c'est ce dont j'ai besoin moi, pour exister aujourd'hui. J'ai besoin de sa putain de ville le mois prochain, son putain de Paris, et j'ai besoin de sortir de nos ébats, cassée, comme je l'étais par le passé. Mais à vingt ans j'encaissais mieux, plus, je n'ai payé le prix que bien plus tard. Les chouettes et les hiboux n'aiment pas trop le hasard. // Il dit : il ne faut pas pleurer. Je lui dis : je pleure de soulagement. Il dit : d'accord alors. Je lui dis : comment tu te sens ? Il dit : étalé. Nous rions ensemble. Ensuite il ne dit plus rien et moi non plus. Je lui prends la main. J'aime cette main, je m'en rends compte. Finalement j'aime les êtres humains, comment ils sont faits, comment c'est ingénieusement fait une main, j'aime les êtres humains finalement, et surtout la main de ce père, j'ignorais qu'elles étaient aussi belles que ça, ses mains. Elles étaient déjà belles avant, fortes et esquintées par le jardinage, comme celles de ma mère d'ailleurs, mais là, elles prennent un autre sens, forcément une autre réalité s'est ouverte, forcément le cœur a manqué d'être ouvert, et d'être coupé en quatre. Forcément une autre réalité, une autre dimension dégouline du ciel qui s'est déchiré. // J'écoutais Reckoner et je parlais à mon frère de l'état de mon, de notre père. Notre père. Qui êtes au lit. Que votre nom soit sanctifié. Mon père n'aurait jamais été aussi bête qu'Abraham. Il n'aurait jamais emmené son fils ou sa fille à l'abattoir simplement parce qu'une voix tonitruante venue du ciel lui aurait ordonné de le faire, pour le tester. Les tests d'effort se passent bien. Non, mon père n'aurait pas eu la bêtise crasse d'Abraham, n'y voit pas du génie dans son geste, arrêté à temps par le maître des clés, non, n'y voit rien du tout mon frère. Mon frère croit en la beauté du geste d'Abraham, mon frère est une sorte de saloperie, je regrette de le dire comme ça, une saloperie que j'aurais dû me faire aussi, comme mon oncle, pour avoir la chair encore un peu plus impure. Son sourire ne me manque pas. Parfois, il me semble avoir une sœur, une sœur plus âgée, que je n'ai jamais voulu intégrer à ces récits, par peur qu'elle puisse, un jour, tomber dessus. Parfois, j'ai envie de l'intégrer, et parfois, je me dis que ça ne collerait pas avec l'Angeline qui écrivait autrefois qu'elle n'était qu'elle, et son frère, les seuls survivants du ventre de leur mère. J'ai besoin d'avoir un père. Qui n'a pas besoin de son père ? Ceux qui n'ont pas eu de père peuvent se réfugier dans l'écriture, grand bien leur fasse. Comment tu te sens ? La main que je te tends, c'est uniquement pour que tu me sauves. Et pas l'inverse. // Il sait être là. Dans mes ténèbres. Il sait parler et parfois il sait utiliser ce don pour dire les choses justes, les choses qui touchent le cœur parce qu'elles ne dévient de rien, pour rien, pour personne. Au téléphone, au Diable les Artistes, qui connaissent les accidents du cœur de leurs pères, et au Diable les frères évangélisateurs au Sud du Népal. Lui, il sait pourquoi on rêve d'esprit, il sait pourquoi on a le droit, dans les rêves, d'utiliser le visage d'un mort comme d'un masque. Il saurait ne pas politiser la mort prochaine de Chantal Sébire, il saurait ne pas l'évoquer dans son dos, son visage qui écarte ses yeux l'un de l'autre, cachez moi cet œil que je ne saurais voir. Mon père ne souffre pas autant maintenant, pas autant qu'elle. Il est sauvé. Lui. Moi aussi, j'ai sauvé mon statut de fille comme une après-midi de septembre, petite fille, j'ai sauvé ma petite statue de porcelaine, représentant une danseuse étoile, de la destruction. Une danseuse étoile... Une danseuse étoile... Qui ferait des bonds, comme un petit lapin humble et bon, les poches remplies de bonbons et le cœur plein de chocolat... // Le train entrait dans un brouillard terrible. Je savais que je devais aller parler à cette femme qui était le sosie de ma mère, sauf que son nez était plus crochu et plus gros. Mais je n'osais pas. Les gens paniquaient à l'intérieur du wagon, ils regardaient à l'extérieur en essayant de discerner quelque chose dans le brouillard. Au loin, nous arrivions à une autre gare. Nous avions quitter notre gare pour une autre gare, je ne savais pas où j'étais, je ne savais pas pourquoi. J'ai juste serré ma valise contre moi. J'ai juste eu envie de fuir. Voilà mon signe. Ma distinction.
Les tests d'effort se passent bien. Peu à peu il reprend des forces. Celles qu'il avait perdu. J'ai donné des miennes, pour le tenir, le soutenir, le retenir. Je n'avais pas le choix. Je n'ai plus qu'un seul parent. Le soleil s'est couché. Ses yeux mouillés m'ont dit : tu vois, je suis encore là. Tu vois, touche-moi, caresse mon visage. Je suis bien là, vivant, à tes côtés, tu n'as pas à me donner toutes tes forces. Tu en as déjà si peu. Pour toi. Il dit : il ne faut pas pleurer. Je lui dis : je pleure de soulagement. Il dit : d'accord alors. Je lui dis : comment tu te sens ? Il dit : étalé. Nous rions ensemble. Ensuite il ne dit plus rien et moi non plus. Je lui prends la main. J'aime cette main, je m'en rends compte. Dans le couloir, en bas, Denis prend quelque chose à un distributeur. Je lui demande : qu'est-ce que tu fais ? Il répond : tu n'as rien mangé depuis deux jours, il faut que tu avales quelque chose. Et juste après, il laisse tomber une dizaine de pièces de 2 euros par terre, elles rebondissent comme des étincelles, et cela me fait sourire, et je me rends compte que je me sens bien.


Commentaires
Du besoin de compréhension
Un commentaire de Francis intitulé : la mort des mots....
n 'est pas celle de la " vraie " vie,commencerais - tu à le comprendre ,en avance ou en retard le train de l 'esprit arrive toujours à l 'heure
Je poste exceptionnellement ton commentaire de cette manière parce qu'il montre superbement l'ampleur de ta capacité à débiter n'importe quoi, à nier ta propre vacuité, à interpréter de travers, à taper à côté de ce qui est dit et à ne servir à rien.
Il te serait franchement profitable de rester confiné aux règles de tes propres sites (bisous, bonheur, faux-romantisme du partage, de temps en temps Jean-Jacques Goldman) que je ne commenterai pas plus. Mais tu peux toujours te croire plus fort que Psychologies.com après ça. Cela te regarde.
Voilà, là tu m'as fait plus pitié que d'habitude, c'était important que tu te rendes compte qu'assumer ta connerie, tu n'avais pas à le faire ici, et que ce type de considérations dans ton commentaire peuvent rester sur ton propre site, qui est bien habitué à ce niveau. C'est débile ce que tu écris d'habitude, mais là tu n'as jamais été aussi loin dans la débilité la plus crasse.
Bonne journée, au fait.
Magnifique et pudique Poésie. Votre retour est heureux.
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