mardi 4 mars 2008
Les incidents du relativisme

La famille est un cocon dans lequel tu peux t'asseoir tranquillement, dans lequel tu es le bienvenu. Pour ôter tes chaussures. Pour ouvrir le frigo. Toutes les particules de ton corps appellent celles de ta famille. Sans ta famille, tu es seul, et quand tu es seul, tu es dictateur. Au final, tu perds au change, on me l'a dit. Un déménagement c'est souvent pour inventer une nouvelle vie, pour vivre des choses nouvelles, c'est comme une naissance, un nouveau départ, et c'est excitant, toujours excitant de vivre des choses nouvelles, et c'est triste aussi, de laisser derrière soi l'ancienne vie, qui, une fois morte, n'a plus assez de force pour imposer ses constantes (quoique, c'est plutôt l'inverse). On pleure un peu, on pleure beaucoup, on boit la lie au fond de la bouteille de Bordeaux, et on ferme les yeux très fort, parce qu'on a pas le choix. Et avoir le choix, c'est un luxe auquel tout le monde ne peut pas prétendre atteindre. La famille est ce cocon qui permet au papillon de sortir quelques jours avant de mourir, et l'homme qui caresse le papillon ne se rend pas compte qu'il tue les ailes du papillon. Qui allait ici et là, dans sa vadrouille comme une destinée. Les abeilles font des alvéoles, et les hommes des immeubles, donc tout se recoupe, si on veut parler du déménagement, autant pleurer un petit coup avant, deux petits coups, trois petits coups. Je ne lui parle plus tellement. Ces derniers temps. Il essaie d'aller vers moi et aujourd'hui, il a osé cracher son morceau, en me disant : tu me repousses ? Tu te sens mal ? Tu restes silencieuse. Je lui réponds : comme si j'avais toujours été un vrai moulin à paroles. Un jour, ici, quelqu'un, qui est mort depuis (dommage, ça arrive), m'avait dit : t'es un vrai moulin à paroles, non, il n'avait pas dit ça ce quelqu'un, il avait dit : t'es bavarde. Oui je suis bavarde, il faut l'être parfois. Cela aide parfois. On s'aide parfois. Il m'a dit : je n'ai jamais prétendu que tu étais un moulin à paroles. Je ne t'attaque pas tu sais. Je lui réponds : je sais. J'ai dû être agressive, je ne pense pas l'avoir été. Plus tard dans le canapé, il se colle contre moi, et il sent quelque chose, quelque chose qui s'installe insidieusement, dans les couples peut-être, dans les couples qui n'en sont plus sûrement. Problèmes étranges, problèmes de temps. Il sent une résistance. Une chose invisible qui le sépare de moi, il me le dit. Il me dit que je n'ai plus envie qu'il me touche. Je lui raconte : mais ça va pas, qu'est-ce que tu racontes ? Il me caresse la main. Il me demande : pourquoi tu me dis pas ce qui ne va pas ? Je souris, du sourire du gêne, j'ai ça dans les gênes, pas la gêne comme on dit il n'y a que les cons qui osent tout, j'ai le sourire du martyr dans les gênes, le sourire dégradé on pourrait dire, le sourire dégradant, le sourire de celui qui recouvre, par son sourire donc, quelque chose d'autre, quelque chose d'autre qui ne peut pas se montrer dans la réalité. On ne peut pas se montrer correctement dans la réalité, sans sourire de toutes ses dents. C'est souvent sinistre, un sourire. Surtout sur un visage anormal.
Déménager, c'est créer une nouvelle famille ailleurs, un cocon. Seul, c'est créer une opportunité nouvelle de rencontrer des autres qui eux aussi sont peut-être les petits dictateurs de leur petit abri anti-atomique. Des bunkers. On déménage on a pas le choix. Qu'est-ce qui ne va pas ? Plus tard, comme il n'a pas de réponses, et qu'il en cherche, il essaie de me caresser. J'avais mis ma crème de nuit sur mes mollets et mes cuisses et je pense que de me voir faire ça lui a donné des idées sexuelles. J'ai pensé à Macha : si je la voyais à Paris, on parlerait de quoi ? De politique ? De ma capacité à me vendre, enfin aujourd'hui je ne saurais plus m'y prendre ? Il me demande : tu penses à toi ? A quelqu'un. Il souriait drôle. On sourit drôle. Cela se fait. Je lui dis : non, ce n'est pas un autre homme. Il rit. Je n'ai jamais pensé que... Je pense à la jeune femme à qui j'ai parlé de mon expérience. Tu te souviens ? Il dit : oui. Il cherche quelque chose dans sa table de nuit. Qui est remplie de bouts de papiers sur le travail. Et de journaux en bas. Le Figaro il adore ça bien sûr. Quelque chose le tracasse. Quelque chose dans la demande, il me demande quelque chose, il voudrait que je lui donne quelque chose que je ne saurais pas lui donner. Je n'ai jamais su lui donner ce qu'il veut. J'ai eu le sentiment d'y parvenir, et pour ça j'ai quitté mes terres, qui avaient leurs coins arides mais qui n'étaient pas si mal, je m'en rends compte à présent. Mieux vaut tard que jamais disait l'autre. Je lui dis le fond de ma pensée : elle m'avait parlé il y a quelques temps d'une éventuelle rencontre à Paris. J'ai pensé : peut-être après le déménagement. Et alors, tu vas la rencontrer ? Et bien : je lui ai raconté des choses, certes évasives, mais je ne sais pas, j'ai le sentiment qu'elle ne pourrait me voir qu'à travers ça. Je dis ça comme ça, je ne la connais pas. Tu vois ? Il dit : oui. Il me regarde avec les yeux pleins d'étincelles, je sais pourquoi. Nous savons tous pourquoi. Faire un cocon, passe entre les jambes parfois.
A Paris, il y a beaucoup de solitude, aussi.
Même si les ballons passent au dessus de nos têtes. Les zeppelins, les montgolfières et tout l'indicible cortège de tous les chœurs qui volent au dessus de nos têtes, je préfère dire "au dessus" pour ne pas compliquer. Le fond de ma pensée.
Je l'embrasse la première et ça le surprend. Je me mets sur lui. Il sourit. Il dit : t'as compris où je voulais en venir finalement ? Moi : tu sais bien que je préfère quand c'est comme ça. Son sexe dans son boxer est dur comme l'enfer, je n'y réchapperai pas, c'est clair. Comme de l'eau de roche de l'enfer. Oui. Clair. Mais il n'a pas vu mon sourire. Intérieur. Triste. Ce sourire voulait dire : je vais te donner un moyen de te réconforter. D'avoir l'illusion... Tu auras l'illusion d'avoir reçu une réponse de ma part, celle que tu attendais. En plus. Deux cœurs qui battent à l'unisson ce n'est pas si mal en hiver, et deux sexes l'un dans l'autre, ce n'est pas non plus si mal, je ne suis pas une salope, j'ai vu un livre d'Alain Soral chez son ami Christophe, pourtant un bourgeois pas mal sonné, qui reste à résonner, sa femme je ne veux même pas en parler.
Son sexe est terriblement chaud et sa semence est bouillante, des fois je le sens aussi. Pas tout le temps. Cela dépend. Si elle cherche à s'échapper du cocon ou pas.
L'enfant cherchait à mettre des insectes morts dans sa peinture. Il capturait des papillons. C'était des vrais. Des papillons de nuit qu'il lui fallait sacrifier pour sa peinture, et il les engluait vivants dans la peinture, la colle. Vivants. Il regardait longuement, pendant des après-midis entières, les papillons couler dans la peinture, ou la peinture couler sur les petits corps des abeilles et des araignées. Forcément, sa mère enterrée lui manquait, forcément, sa mère morte d'un cancer lui manquait énormément. Les abeilles dans la peinture, les insectes dans la glue.
Son sperme a claqué sur ma fesse droite et c'était bouillant. Il gémissait, il s'est mis sur moi en gémissant, j'avais envie de lui mettre un coup, dans le flanc, mais je ne l'ai pas fait. Parce que c'est mal de frapper quelqu'un, à plus forte raison quelqu'un qu'on aime. (C'était bon dans l'instant, de recevoir sa semence sur ma fesse droite).
Non, Christophe, ne change pas de lectures. Je suis persuadée que tu jouis sur les fesses de ta femme parfois, ventre ouvert, esprit fermé, elle aime ça aussi. Le soir tu vois, elle n'est pas la seule. Toutes des salopes, Alain Soral te fera mettre une cape à ton cou, et ta création sera effective comme ça. Une couronne autour de tes doigts, quelle alliance nous manquerait pour atteindre enfin le sommet de la raison ?
Il cherchait une réponse, et moi j'avais les questions. Il avait les questions et la réponse incluse en fait. Il ne s'en rend pas compte. Qu'il a ses propres réponses. A ses propres questions. C'est désespérant parce que moi, je vois ça. Je vois ses capacités, ses possibilités, à faire de ce nouveau cocon, un objet de luxe, comme le choix. Un objet de désir. C'est désirable peut-être, le déménagement. C'est souhaitable on dirait plutôt. Tous les gens qui habitent à Paris, ils y vivent aussi, pas tous les jours de l'année, ils ont besoin, à l'inverse des morts, de bouger.
J'étais contente, il était soulagé. J'ai aimé sur l'instant, j'ai pensé : on ne pensera à rien d'autre. Pendant l'amour. On ne pensera à rien d'autre. C'est parfois vrai, on ne pense à rien d'autre. La glue et les collages, la peinture et les hannetons. On verra bien.
Qu'est-ce qui ne va pas ? Je vais très bien maintenant. Maintenant qu'on a nettoyé nos tuyauteries respectives. On les a testé, et bien, finalement, ça déride. Oui. Les cocons se fabriquent toujours entre deux questions, entre deux coups de reins, entre deux : je vais et je viens. Entre nos destins. Tu crois au destin ? Tu y crois ? Alors ça veut dire quoi, qu'on est fait pour accomplir une œuvre ? Ici ? Maintenant ? Tout de suite ? Tu crois que tu vas y arriver maintenant ? Tu penses pouvoir ne pas te parasiter toi-même ? Pourquoi ça fait si peur que ça de déménager ? Tu as toujours aimé voyager. Tu as toujours aimé ça, à l'intérieur de toi, à l'extérieur de toi, et dans tout le monde, avec les limites de tes moyens financiers bien entendu, dans les limites de tes moyens spirituels. Mais voir le monde, à l'intérieur de soi, à l'extérieur, ça n'explique pas toujours tout le côté positif de la vie. Elle a les questions, mais personne pour les réponses. Heureusement, foutre qu'elle n'est pas seule.
Foutre.
Si la mère est morte, c'est peut-être pour permettre ce déménagement de se faire. Mourir c'est comme déménager, mourir à soi-même c'est comme voyager. Plus le temps avance, et plus c'est difficile de me souvenir de ma mère. Je n'ai que les photos où elle sourit dessus, pas parce qu'elle était heureuse, simplement parce que le photographe lui avait demandé de sourire. Si les gens déménagent, c'est pour laisser derrière eux un appartement ou une maison vide. Qui servira à de nouveaux arrivants.
Je n'ai que des visages d'inconnus en face de moi, toute la journée, d'inconnus que j'aime, plus ou moins, cela dépend des moments de la journée, et de comment la folie tisse sa toile dans le cocon. Comment la folie se déplace, avec les feuilles, à cause du vent.
Toutes les particules de ton corps ont besoin de celles de ta famille. Ta famille est petite ? Aucun problème. Etre seul, ce n'est pas lire un livre d'Alain Soral (ou si), mais c'est sûrement à la fin, lorsque la fatigue prend la place de la jouissance, et que les esprits s'embrouillent, pour mieux rêver. Peut-être que je n'ai jamais rien fait d'autre que d'écrire un rêve. Un rêve qui aurait viré, plus qu'à ma propre convenance, au cauchemar. Mais ça fait partie de l'univers, je ne peux pas, toute seule, porter la faute des autres. Ce qui est bien avec cette époque c'est que c'est un début, et que c'est une fin en même temps, et que l'éternité n'a jamais été autant possible, aussi bien vers le passé que vers le futur. Tout ça, à partir d'un claquement de sperme sur une fesse. Il fallait le faire. Comme le vent emporte tout sur son passage, lorsqu'il est en colère, toutes les particules de ton corps demandent, appellent celles de ta famille. Et tu as envie de la revoir une dernière fois. De retourner chez toi une toute toute dernière fois. C'est ça qui fait de toi un être exceptionnel, dans l'instant. L'instant d'après, tu seras mis de côté par le vent. Forcément. La fatigue prend toujours la place de la jouissance.
Les morts vivent et meurent une seconde fois dans nos mémoires égoïstes, car ces dernières sont depuis l'aube de l'humanité, terriblement fatiguées.


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"...Ce qui est bien avec cette époque c'est que c'est un début, et que c'est une fin en même temps, et que l'éternité n'a jamais été autant possible, aussi bien vers le passé que vers le futur."
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