vendredi 30 novembre 2007
La Vision ambiante

Vous aimez le cinéma ? Vous aimez Fellini ? J'ai vu Intervista il n'y a pas longtemps... Vous accepteriez une invitation au restaurant ? Je connais beaucoup de bons restaurants à Paris. Malheureusement c'est impossible. C'est impossible parce que je vous ai fait peur avec mes histoires ? Sur les disparues de l'Yonne ? Non. A vrai dire, vos histoires ne m'impressionnent pas, elles me rendent tristes pour leurs acteurs. Tous leurs acteurs. C'est tout. Vous êtes un peu poète alors ? Poétesse ? Il fût une époque où on n'aurait pas dit ça de moi, mais cette époque-là n'avait ni commencement, ni fin, ça tombait bien... Mais ça ne sera pas possible, et pas parce que vous aviez besoin de vider votre sac. Il y a quelqu'un qui vous empêche d'accepter mon invitation ? Peut-être. Soit, alors, nous n'avons qu'à sortir en amis. Mais nous ne nous connaissons même pas, nous ne sommes pas amis. Avec du temps, nous pouvons le devenir. Nous ne pouvons pas devenir... C'est le problème moral qui se pose à vous ? Je ne vous invite pas chez moi ou dans mon lit. Je ne vous demande pas de coucher avec moi. Je ne vous demande qu'une seule et unique chose : venir au restaurant avec moi. C'est sans risque, sûr et vous repartirez chez vous tranquillement ensuite. Et je vois à votre sourire que vous êtes persuadée que ce serait une bonne idée, mais qu'une chose vous chiffonne : je pense savoir que cette chose n'est pas fondée : il n'y a pas plus honnête invitation que celle-ci.
Qu'est-ce que la vision ambiante ?
En sortant, j'ai senti qu'il faisait froid. J'ai passé une très bonne soirée. Il m'a dit : lui aussi. Il m'a dit ensuite : vous êtes disponible le week-end prochain ? Pour un autre restaurant j'ai demandé ? Il a laissé un peu de temps avant de répondre, il a dit : oui. Presque étonné. Je me suis demandée : il joue à quoi. Et moi ? Je joue à quoi ? Je lui ai fait un grand sourire. J'ai dit : peut-être que ça ne serait pas...une bonne idée. Pourquoi ? C'était juste une soirée comme ça... J'ai dit. J'avais un sourire crispé, et j'avais froid. Et je voyais le jeu des voitures au feu, et autour de la place. Et j'avais froid. Je l'ai déjà dit ? Oui. Je me le suis dit plusieurs fois. Je l'ai pensé plusieurs fois. Il a dit alors à ce moment-là : et une autre soirée comme ça ça ne vous dit pas ? J'ai passé une très bonne soirée, d'habitude je ne passe pas de bonnes soirées comme ça. Nous nous regardions, interloqués. J'ai dit : j'ai quelqu'un et vous le savez bien vous travaillez indirectement avec lui. Et... Lui : mais je le sais, vous en avez parlé tout à l'heure. Et il a beaucoup de chance d'avoir une jeune femme telle que vous qui parle de lui comme vous l'avez fait. J'ai dit : alors ? Lui : alors, comme je vous l'ai dit, je ne chercherai pas à vous charmer, c'est juste que... J'avais besoin d'une compagnie agréable mais amicale. Il faisait froid, encore plus froid. Il m'avait parlé de sa mère qui avait eu un lupus. Et qui est morte. J'avais rêvé la veille d'un accident de la route. Que j'avais en compagnie de mon père. Cela me perturbait car c'était une route que j'empruntais pour aller chez mon psy barbu. Cela m'inquiétait. J'y pensais vaguement mais on aurait dit une mise en garde. Il me raccompagnait lentement vers ma voiture. Et il dégageait une telle chaleur que cela me faisait peur. Mais je me sentais bien, pas au point de tomber dans ses bras, je gardais les pieds sur Terre. Enfin je l'ai pensé en allant vers ma voiture. Je l'ai bien pensé d'ailleurs. Lui aussi. Il m'avait parlé de beaucoup de choses, j'avais été bombardée d'informations sur lesquelles j'avais rebondies avec aisance, cela me permettait de parler de moi à quelqu'un, à quelqu'un qui était là, physiquement, et son soleil intérieur me parlait, parfois l'univers parle aux êtres. Et ce que je lui disais ne le gavait pas, ce que je lui disais n'était pas pris de travers, il écoutait, il écoutait et semblait s'y intéresser, il écoutait, il écoutait comme parfois l'univers peut écouter. Il n'avait pas l'air d'avoir quarante-sept ans. Il avait des yeux clairs, je n'aime pas les yeux clairs pourtant. Je déteste ça. Mais pas cette fois. Il me raccompagnait, il me disait que je ne risquais rien, il ne m'invitait pas à tomber amoureuse. Mais j'avais quand même un doute. Je lui ai fait la bise. Il a dit ensuite : alors ? J'ai répondu : peut-être qu'il faut que j'en parle à Denis avant ? Il a dit : c'est lui-même qui voulait qu'on s'occupe de vous non. Je vais vous confier quelque chose j'ai dit : il n'a pas toujours de bonnes idées. J'ai dit alors : c'est d'accord, à la semaine prochaine. Il a eu un grand sourire illuminé et victorieux. Il est parti. Je l'ai regardé partir en chauffant le moteur de ma voiture. Le regard et le visage illuminé par un grand sourire. Mais restait le doute. En conduisant, j'ai pensé : c'est ridicule, il n'y a pas du tout un rapport de charme entre nous. C'est juste des moments comme peuvent en passer les amis qui se découvrent. En fermant ma porte à clé plus tard, j'ai pensé : je me trompe sur toute la ligne, il jouait avec moi, il cherche à me sauter.
Maintenant, je ne sais pas quoi penser. Entre ces deux possibilités, mon coeur balance.


mercredi 28 novembre 2007
Intervista

Les disparues de l'Yonne sont mortes, c'est évident maintenant. Christine Marlot, seize ans, disparue le 23 janvier 1977. Françoise Lemoine, dix-neuf ans, disparue l'été 1977 à Auxerre. Bernadette Lemoine, vingt-et-un an, disparue en 1977 à Auxerre. Jacqueline Weiss, dix-huit ans, disparue le 4 avril 1977 à Auxerre. Madeleine Dejust, vingt-deux ans, disparue en juin 1977 à Auxerre. Chantal Gras, dix-huit ans, disparue le 22 avril 1977 à Villefargeau. Martine Renault, seize ans, disparue début 1979.
J'ai parlé à cet homme. Il m'a dit : j'ai connu dans les années 80 des gens du milieu de la politique. Dans les années Mitterrand, on était sous le régime Machiavel. Moi : mais n'est-ce pas le cas pour la politique en général ? Depuis que la politique existe ? Certes, a-t-il dit. Exact, Angeline. Mais dans l'entourage de Mitterrand, beaucoup étaient homosexuels, mais ce n'était pas à mettre sur la place public. Pourquoi ? La plupart des élus étaient mariés. La plupart. Des maires, d'aujourd'hui, Emile Louis, aussi. Les gens disparaissent, les gens s'évanouissent, c'est comme ça. On ne sait pas quoi y faire.
Hamza Mounaïme, quatorze ans, disparu le 27 avril 2007 à Montélimar. Estelle Mouzin, neuf ans, disparue le 9 janvier 2003 à Guermantes. Ils fuient quelque chose. Ils se font enlever. Ils changent de vie, ils sont perdus.
Pour cette vieille femme, sa foi, c'était tout. On lui offrait, mes parents plutôt lui offraient ce qu'elle aimait : des Vierges Marie en plastique. Certaines étaient fluorescentes dans le noir. Elle avait des chapelets, noirs, blancs. Bleus. En bois, en pierre, en plastique. Des croix partout, dans chaque pièce. Elle m'a donné l'alliance de son mari. Elle voulait qu'elle soit à moi. J'avais douze ans. Je n'ai jamais eu d'explication pour ce geste. C'était une bague d'homme.
Tu me manques. C'est terrible comme tu m'as manqué aujourd'hui. C'est terrible comme l'Amérique ça ne t'irait pas. C'est terrible comme tu t'y sentirais en danger. Angeline. Et pas libre.
Il m'a dit : j'ai rencontré deux personnes. Des jeunes. L'un d'eux avait des faux papiers. On n'a jamais couché ensemble mais il voulait prendre un appartement avec moi. Un jour, je n'ai plus eu de nouvelles de lui. Il connaissait des gens au gouvernement, haut placés. Moi : c'est-à-dire ? Laissez-moi vous expliquer Angeline. Je préfère être évasif. L'ère de Mitterrand n'existe plus, ça ne veut pas dire qu'elle a laissé la place à des hommes moins dangereux.
Sitôt que j'ai eu une relation suivie, mais non sexuelle avec ce jeune homme (j'étais moi-même jeune à cette époque, enfin, plus que maintenant !) j'ai été mis sur écoute et suivi.
Tu es belle, bouge un peu pour voir. Tourne. Super. Il mettait ses mains sur mon cul que je tendais. Parfois, lorsqu'ils ne regardaient pas, je levais les yeux au ciel, au plafond, mais au ciel, juste ciel. Et je me disais : qu'il commence qu'on en finisse.
Marie Wagon, dix ans, disparue le 14 novembre 1996 à Agen. Manuela Torres, dix-sept ans, disparue le 24 avril 1992 à Cantabria (Espagne).
Tout ce que tu sais faire, c'est de saigner du nez. Voilà ce que disait la mère de famille à son petit garçon en larmes assis dans le caddy. Il pleurait et il saignait du nez. Dans le rayon des pâtes et du riz. Elle était très énervée, très stressée, et avait honte que son fils saigne du nez en public. Le sang est un outil du rite, la honte est compréhensible. Lorsque la lune est relevée, avant l'aube, après le crépuscule, le coucher, ils se passent le vin et le pain sans levain. Sans levure disons. Quiconque boit le vin et mange un morceau du pain se destine à aller vivre au ciel, avec les 144000. Avec Jésus Christ, Seigneur du Ciel. Et son père Jéhovah. Sur des poteaux, des croix.
Il fallait lui tirer sur les couilles pour le sucer, celui-là, c'est comme ça que j'ai compris qu'il couchait également avec des garçons. Certains gays aiment les couilles pendantes. Ils trouvent ça esthétique. Je crois que c'est gay comme truc. C'est décevant, ce goût précis, de la part d'une espèce d'hommes prétenduement plus intelligente et sensible que les autres.
Autour de moi, ils fêtent Noël. Avant non, ils ne fêtaient pas ça. Ils fêtent parfois d'autres fêtes, ils paient des impôts, et ont foi en Dieu. Ils se demandent : est-ce qu'elle croit en l'existence de Dieu. Non se disent-ils. Ou oui. Ils croient en Dieu et espèrent qu'on croit en Dieu comme eux. Sinon, on les déçoit.
Des militaires aussi parfois, des adultes pourquoi pas : Romain Cogrel, vingt ans, disparu le 13 février 2007 de son régiment à Bitche. Madeleine Beth McCann, quatre ans, disparue le 3 mai 2007 à Lagos (Portugal).
Son angoisse était telle que je pouvais la ressentir à mon tour. J'étais contaminée. J'ai eu envie de raccrocher. J'ai eu envie de lui dire : vous êtes tellement dans l'attente. Dans le besoin d'amour. C'est étouffant. Je ne peux pas. Je ne veux pas. Oui c'était plutôt ça. Il s'est mis en colère. Il se sentait rejeté. J'avais tendu mon cul en arrière pourtant, en regardant le plafond, pour passer le temps. Le plaisir était rare, mais c'était mieux comme ça. Je n'ai jamais été un automate, pas plus pour rester à la maison élever de la marmaille. Quoique. C'était ce que lui pensait. Et bien malgré moi. Je lui avais donné à penser. Ce qu'il voulait. C'était entièrement de ma faute. Se sentant rejeté, il a dit : salope de merde, c'est ça, dégage, fous le camp alors.
Pourquoi vous mettre sur écoute ? Je sais que Mitterrand était champion pour ça, ou alors ça s'est plus su pour lui que pour les autres. Je ne sais pas Angeline. Je crois que ce jeune homme, qui tombait amoureux de moi, et qui avait beaucoup de faux papiers pour beaucoup de pays, travaillait pour le gouvernement, mais pas pour les structures officielles, vous voyez. Oui. Enfin non.
144000, frères et soeurs. On continuera comme ça le temps que ça tiendra, le retour du Roi, avec les rues en Or. On verra ça. Le veau qui changera de tête, le taureau et le sceptre, les boules qui ferment les portes, les rochers qui ouvrent des caveaux. Ceux qui auront le droit d'entrer dans la cité, et les autres, aux abords de la cité, dehors sont les chiens dit la bible. Un livre qui parle, c'est assez rare. Les éoliennes, les tartares, les fosses, et les gens qui meurent, on ne sait pas qui ils sont.
Pour comprendre ce que je ne te cache pas, il faut que tu écoutes. Cet homme faisait de l'espionnage ? Du contre-espionnage ? Qu'est-ce qu'il faisait ? Non Angeline. Enfin peut-être. Je crois qu'il était surtout la pute d'un homme politique ayant de l'influence. La plupart des hommes politiques ont des putes, mais il ne s'agit pas forcément de femmes. Et ça, ils ne veulent pas que ça se sache : ils ont peur de perdre leur autorité aux yeux du peuple. Le peuple est naturellement homophobe. Ils sentent qu'ils ont une autorité ? Bien sûr qu'ils le sentent. Et ils l'ont. Croyez moi. Le peuple est naturellement homophobe ?
Il aimait tirer son tronc en arrière, il fallait qu'il voit son sexe pénétrer, mais de plus en plus loin, ça lui faisait des "sensations". Tout le sexe vibre, ça chatouille le scrotum d'une manière délicieuse. A chaque fois que je l'écris, c'est un mystère pour moi, le sexe d'un homme et son plaisir. Souvent ils le disent : c'est mécanique, ça se lève mécaniquement. Autant dire : nous sommes heureux d'être mécaniques. Des automates. Le Magicien d'Oz pourquoi pas aussi. Avec bout de ferrailles. L'homme de Fer. Vous pouvez me donnez des noms ? Des noms d'hommes politiques, des hommes politiques qui sont méchants, qui tuent des gens, comme vous le sous-entendez. Pour faire un peu de frisson dans la Maison. Des Morts et des Esprits. Oui mais vous ne les publierez pas. D'accord, pas de problèmes.
J'ai hâte de recevoir Alela Diane, The Pirate's Gospel. Comment ça va aujourd'hui mon Américain ? Bof. Mieux vaut ne pas en parler. A-t-il répondu. Je suis restée silencieuse sur la ligne pendant dix secondes. Le coeur battant. J'ai failli m'énerver, moi qui suis pourtant très habile pour me contrôler dans la vie : mais si tu ne me dis pas comment tu vas, alors comment je peux savoir si tu vas bien ? Moralité : on ne peut pas prendre soin des gens qu'on aime par téléphone.
Bertrand Lepont, vingt-neuf ans, disparu le 27 janvier 2002 sur les pentes du volcan San Pedro (Guatemala). Charazed Bendouiou, dix ans, disparue le 8 juillet 1987 alors qu'elle sortait les poubelles. Nathalie Mazot, quatorze ans, disparue le 6 novembre 1982 à Lyon.
C'est très connu, ces systèmes, de minets, vous savez. Dans la politique. L'homosexualité semble parfois missionnaire. C'est-à-dire ? Je ne comprends pas. Oui je sais, Angeline. Que vous ne comprenez pas ce que je viens de vous dire. C'est normal : je ne vous ai pas encore expliqué pourquoi.
Vous aimez Fellini ?
Parfois, les hommes politiques sont agressés par des malades mentaux et se font poignarder dans le dos. On se rend compte alors qu'ils deviennent mortels. Parfois ils se suicident, rarement ceci dit. Je retire, désolée. Un jour, cet étrange jeune homme dans sa vie n'a plus donné signe de vie. Plus personne ne l'écoutait. Il avait eu très peur cette nuit où deux hommes dans une voiture banalisée l'avait suivi pendant des heures, il s'en était rendu compte, en s'arrêtant pour boire un café quelque part. Il faisait nuit, et c'était le début de l'hiver. Son frère avait épousé l'une des plus grosses fortunes de France.
Il n'était pas très porté sur des choses violentes. Pénétration, éjaculation, ça suffisait amplement. Il me caressait, mettait sa main sur mon plexus solaire. S'éloignait de plus en plus, tout en gardant son milieu dans mon milieu. Je n'avais pas trop le choix. Je regardais le plafond. Les gémissements font croire qu'on jouit très vite, tout de suite. Qu'ils sont tellement irrésistibles que, tout de suite, ça marche, avec à peine quelques coups bien placés. Certains sont rebutés à l'idée de sucer l'entrejambe d'une prostituée. Une viande avariée. Profanée. Mais bon, on vend bien encore des êtres humains de nos jours dans certaines chambres de la maison. La maison était assez grande. Trop d'espace, moi ça m'étouffe. Et on se sent bien seule. Malgré soi. Je ne veux plus entendre le téléphone sonner quand il sonne. Je ne veux plus entendre les voix dans les téléphones, elles sont déformées. Je n'aime pas. On me disait que j'avais la même voix que ma mère au téléphone, même après sa mort on me l'a dit. C'est insupportable, intolérable. Je ne peux pas. Je me dis ça ce matin en me réveillant, en regardant mes peintures, sur la Tour de la Liberté, en flammes, je ne peux pas le supporter non plus. Je ne veux pas le supporter. Il est là-bas. Il n'est pas encore porté disparu.
Jérôme Cantet, dix ans, disparu le 14 décembre 1991 à Courbevoie, se rendait à la Défense. Léo Balley, six ans, disparu le 19 juillet 1996 dans le massif du Taillefer (Isère). Disparu, évanoui dans la nature, celui-là. Yves Bert, disparu le 3 février 1977 à la sortie de son école primaire. Mais pourquoi vous avez évoqué les disparues de L'Yonne ? Qu'est-ce que j'en ai à faire après tout, de ces filles retardées qui sont mortes, pourquoi vous me dites tout ça ? Pourquoi vous me parlez d'Auxerre en plus du reste ? Quel est le rapport avec la politique ? Droite ou gauche ? Et puis vos petits-amis qui avaient des faux papiers, qu'est-ce que ça m'apporte, qu'est-ce que ça peut apporter à la Maison des Morts ?
C'est vrai qu'on ne sait pas du tout ce qui se passe dans la vie, mais ce n'est pas que ça, le problème, Philip. Si seulement c'était que ça, le problème. Le problème, c'est qu'il y a des gens qui ne savent pas du tout ce qui se passent dans la vie, mais qui savent pourquoi.

Ne soyez pas effrayée, Angeline.
Vous aimez le cinéma ? Vous aimez Fellini ? J'ai vu Intervista il n'y a pas longtemps... Vous accepteriez une invitation au restaurant ? Je connais beaucoup de bons restaurants à Paris. Malheureusement c'est impossible. C'est impossible parce que je vous ai fait peur avec mes histoires ? Sur les disparues de l'Yonne ? Non. A vrai dire, vos histoires ne m'impressionnent pas, elles me rendent tristes pour leurs acteurs. Tous leurs acteurs. C'est tout. Vous êtes un peu poète alors ? Poétesse ? Il fût une époque où on n'aurait pas dit ça de moi, mais cette époque-là n'avait ni commencement, ni fin, ça tombait bien... Mais ça ne sera pas possible, et pas parce que vous aviez besoin de vider votre sac. Il y a quelqu'un qui vous empêche d'accepter mon invitation ? Peut-être. Soit, alors, nous n'avons qu'à sortir en amis. Mais nous ne nous connaissons même pas, nous ne sommes pas amis. Avec du temps, nous pouvons le devenir.


mardi 27 novembre 2007
L'Heure du bain après la mine

"Le problème avec la vie, c'est que l'on ne sait vraiment pas du tout ce qui se passe."
PHILIP ROTH Tromperie
Ses amis prennent soin de la femme pendant l'absence de l'absent. Dans sa presqu'île où rien ne tombe jamais, où tout repousse dans sa splendeur, il est loin le temps des considérations de la femme. Je sais de quoi je parle, il est très occupé. J'ai envie de baiser tout ce qui traîne. Tout ce qui peut traîner. Philippe. Eric, Matthieu, Jean-Edouard, Charles. Tout ce qui pourrait faire de moi Sa femme, pour de vrai. Pour qu'il y ait tromperie dans un couple, il faut le couple. Et l'amour. Sinon la tromperie n'est pas une tromperie, mais juste un autre chemin. Ce qui ferait de moi sa véritable femme, la queue de Jean-Edouard par exemple. J'ai une raideur dans la nuque, j'ai mal aux yeux quand je regarde la lumière de la lune. C'est dire. Dans ma presque tombe...Mais non j'exagère. J'exagère souvent. Encore aujourd'hui. Je suis à deux doigts d'exagérer comme avant. On ne peut pas vivre la vie que les autres voudraient qu'on vive pour eux. Il paraît qu'on a une seule vie, qu'on en fait ce qu'on veut. Je n'aime pas parler de ça, parce que ça me fait penser aux Dieux. Et à tous ceux qui sont morts sur une croix pour nous, Jésus Christ et tous ceux qui avant lui, sont morts sur la croix comme lui, et qui ont eu une histoire étrangement similiaire. A ce qu'on raconte. Il faudrait que j'assume mon côté Pinoncelli (ha), mais en fait, même pas, ça ne m'intéresse pas. Tout ce qui est intéressant, dans le magma du monde, c'est de mordre sa lèvre inférieure. A deux doigts. Je suis. De craquer sur le premier venu qui me tendra....Sa générosité. Ils sont si généreux : tiens, je perds tout. Oui, je sais. Tu ne peux pas retenir. L'argent dans ton porte-feuille, à quoi il sert ? Et en plus, tu es là, debout, sur les quais de la Seine, tu es venu me voir tu t'es donné la peine, et les feuilles d'automne tombent, tombent, sur ta tête, sur ton chapeau. Sur tes oripeaux. C'est amusant, de fréquenter tes amis, pendant que tu n'es pas là. Cette femme qui t'apprécie dans le regard ça se voit. Elle te touche. Elle te caresse. Elle te lèche, te suce, mouille pour toi. Dans ses regards. Chaque fois que ses yeux se posent sur ton corps. C'est sûrement les épaules larges qui doivent lui plaire. Elle me fait un sourire comme une Desperate Housewive, elle se félicite de pouvoir me mépriser entre les lignes. Certains croient que tout se joue entre les lignes, mais non, c'est dans la ligne que tout se joue, et même, que tout ne se joue pas. Il ne faut pas oublier, entre les lignes ça n'existe pas, mais différents plans, oui. Je ne suis pas d'un temps que les... Je ne suis d'aucun temps, d'aucune ville, d'aucun océan. Tu es, toi, bien affirmé dans ton heure, ce n'est pas celle du bain après la mine. Le charbon s'avale plus facilement dans une bouteille en plastique. Liquide. Elle te caresse. Elle a du désir à revendre dans son regard. J'étais presque gênée l'autre fois, de la voir, sans toi, elle était contente de me voir, elle me l'a dit, j'avais bonne mine. Après l'heure du bain. Mais j'ai passé un bon moment, quelques confidences de thé, de café, de tisanes, ensuite je suis rentrée chez moi. J'ai touché ton piano, ta guitare je ne sais pas y toucher. Elle gratte. J'ai fait une salade. J'ai mangé du poulet froid. J'ai lu. J'ai regardé un film. J'ai recouvert mes peintures. Je me suis brossée les dents, je me suis couchée. J'avais envie de sexe mais j'étais trop fatiguée pour ça. Je me suis dit : on verra ça demain matin. Toute seule. Je lutte pour ne pas sombrer, on verra ça demain matin. Après la mine, l'heure du bain. Je ne suis pas avec toi, je m'en rends compte tous les jours. Et parfois, même lorsque tu n'es pas en Amérique, je ne suis pas avec toi. Je m'en rends compte toutes les nuits. Sauf lorsque tu es celui qu'il me faut pour avoir du plaisir. Là tu es celui qu'il me faut, je m'en rends compte à chaque souffle, à tes yeux aussi. Je suis avec toi. Ces grimaces que tu fais aussi. J'adore. Non je n'adore pas, j'aime beaucoup. Je n'ai pas mon veau d'or à moi, tu parles, à New York il y a un taureau non ? Noir. Je l'ai vu en photo. Je l'ai vu. Elle aimait ma compagnie, je dois te le dire. Elle aime toujours la compagnie. Je crois qu'elle se sent aussi seule que les autres. Je crois que c'est aussi dégueulasse que chez les autres. Et en même temps, dégueulasse on l'embrasse, on aimerait bien le prendre dans les bras. On se rend compte que ça fait une dichotomie. On se rend compte de la chose, qu'elle ne va pas. Dans le sens des aiguilles d'une montre. Comment je peux t'aider ? A regarder l'homme qui me baise, mieux ? Ce n'est qu'un regard. Ce ne sont que des yeux. Ce ne sont que des objectifs. Des buts qui n'en seraient pas dans notre plan. Ce n'est rien. Je t'en prie, ne reviens pas en marchant sur l'eau. Je ne voudrais pas que ça te semble facile. Je ne voudrais pas cela me charme. Je ne voudrais pas être impressionnée. Subjuguée. Comme parfois, avec les grimaces de ton visage. C'est comme une petite mort cette absence. Mais parfois, à côté de moi, c'est comme une petite mort, la présence. C'est tellement compliqué. Je suis tellement fatiguée. Je regarde les jolies cartes postales. Je regarde tout. Les fleurs. Aussi. Et leurs yeux sourieurs. Tes amis. Avec le temps, peut-être qu'ils deviendront mes amis, certains d'entre eux ont toute la capacité, tout le potentiel. Juste ciel... Et moi, est-ce que je saurais être leur amie ? Une amie ? Tu crois ? Tu penses que mes regards sur tes amis sont corrects ? Tu penses qu'on peut lire en eux comme dans un livre ouvert ? A la bonne page, qui plus est ? Je me suis couchée, ensuite, j'ai fermé les yeux très vite. Et j'ai rêvé que j'étais au Portugal avec toi. Et que George était là, également. Avec son chignon, il était très androgyne, très homosexuel. Il avait perdu du poids, et sa peau était encore plus bronzée qu'à l'époque où nous étions enfants. Et que son asthme était tel qu'il faisait des crises terribles, même à cause de fous rires. Des crises de fou rire. Ensuite, j'ai entendu mon frère dans la maison en face, il parlait à quelqu'un, à une vieille femme. Mais je ne pouvais que les entendre. C'était très frustrant. Ensuite, je faisais l'amour avec Philippe, ton ami qui avait cette maison étrange en Bretagne. Nous y sommes allés. On avait la plage à portée de main. Mais il faisait gris et des méduses éclatées pourrissaient dans le sable. Je crois que c'était la plage d'un meurtre de Francis Heaulme. Et je m'y sentais mal à l'aise, je pensais toujours à l'endroit où ça s'était passé (j'ai écrit : où ça se passait), il était mauvais. Heureusement que tes larges épaules étaient là. Heureusement tout ça. Certains sont contre l'interdiction de fumer dans les lieux publics. Moi je suis contre le public, tout contre. Ils fument toujours le cigare. De plus, tu communiques plus avec eux qu'avec moi, j'ai essayé de décoder des choses dans leur regard, ce n'est pas difficile. Ce n'est pas la mort. Ce n'est pas une petite mort, une petite absence. Ils sont gentils avec moi maintenant. Et je ne fais plus attention d'ailleurs, aux éventuels heurts, qui pourraient m'affecter, leurs paroles, leurs dires, leurs attitudes, ce qu'ils sont, ce qu'ils ont été, ce qu'ils seront. Nous sommes parfois les erreurs de nos erreurs. Je crois que je cherchais une réponse, en t'embrassant. Dans le rêve, ton ami Philippe m'embrassait. Pourtant, plus homosexuel que lui, tu t'immoles par le feu. Il m'embrassait, je l'embrassais sur le torse aussi. Il me montrait son entrejambe. Il avait deux boutons rouges près des testicules. Il semblait m'aimer. C'était tout nouveau. Notre amour. On faisait l'amour. On voulait faire que ça. Tout le temps. Dans une de tes chambres vides. Chez toi, Antonio. Ensuite, j'ouvrais un sac et je voyais deux serpents qui s'accouplaient. C'est mauvais signe, le temps gris en Bretagne. Les nuages changent si vite. Ensuite, je me retrouvais toujours avec Philippe dans un entrepôt. Quelque chose d'étrange. Il venait me voir ici ensuite. Tu ouvrais la porte, Denis, et tu le prenais dans tes bras pour le saluer. Il me regardait avec des yeux noirs et plein de désir. J'avais hâte qu'il parte. Tu ne voyais rien. Tu ne savais pas voir. Ce qui me désespérait. Ensuite, je me suis réveillée. Ce qui est bien avec moi, tu me l'avais dit, c'est que je reste la même. Tu me disais : ne change rien. En vivant avec moi. Ou moi, en venant vivre avec toi. Je pense que ça s'est fait dans ce sens et pas dans : nous vivons ensemble. J'ai dû faire un effort supplémentaire, et tu étais dans l'attente, se quitter n'était pas envisageable. Parler de tes cartes postales, de tes amis, de ton sexe, de la texture de ton sperme, rarement liquide et transparent, toujours consistant et épais, ce que je préfère, parfois un peu gluant, tout ça ne sert à rien. Cela ne me prouve pas que tu m'aimes, ou que je t'aime comme je me le prétends parfois à moi-même. Confiante. Il me faudrait un air qui sorte des années 80, ou similiaire. Pourquoi pas. Il me faudrait ton corps au chaud près de moi. Il faudrait que j'évite, dans mes rêves, de voir Philippe me faire l'amour, il a certainement le sida, comme la plupart des homosexuels, ils sont bêtes, ils ne font attention à rien. Et voir des serpents qui font l'amour, alors ça... C'est le pire. Ils étaient dans un sac noir. C'est pire que tout. Omayra Sanchez est morte dans une eau boueuse, elle a dit au revoir à sa famille, elle avait les yeux gonflés et noirs de sang. Douze, treize ans. Je ne veux pas finir comme elle, mais si j'ai une fille un jour, de toi ou d'un autre, sûrement de toi, je pense l'appeler Omayra, je trouve ça très joli comme prénom, et cette pauvre gosse qui ne méritait pas de mourir était incroyablement belle pendant sa mort. Je ne l'ai jamais vue pendant sa vie. Dommage. Mille fois dommage. Confiante, parfois je me le dis. Tu es près de moi. Finalement. Je te sens. Ton odeur est restée dans la M A I S O N. Ce qui est rassurant. Ce qui me rassure. Le monde est tellement hostile, ton odeur c'est une balise dans un Atlantique nocturne tourmenté. Les sirènes depuis longtemps ne chantent plus pour les marins. Les femmes depuis longtemps n'attendent plus de nouvelles aux ports. Moi j'attends de tes nouvelles, et je crois que ça me crève le coeur d'en recevoir si régulièrement. La mère de tous les paradoxes, ma fille devrait s'appeler Paradoxe. Ce serait plus juste. Paradoxe, tu viens au parc ? Jouer avec tes petits camarades ? Je te donnerai tout, un amour béton, une nécessaire fusion, et un bon bain après ton retour de la mine. Ton odeur est restée dans la M A I S O N mais est-ce que moi je reste dans ton odeur ? Non bien sûr. Je la fuis, je cherche des odeurs artificielles comme dans un précédent billet des paradis artificiels. Celle du cigare par exemple. Rien de plus artificiel. Dans le ciel... Toutes les odeurs peuvent nous tromper sur qui les dégage. Je ne voudrais pas que tu reviennes trop vite. Cette dépression est trop merveilleuse, on dirait le printemps arriver alors que la neige ne cesse encore de tomber. C'est un sentiment grisant, c'est parce que je ne sais pas vraiment quoi faire de ton amour. De ton amour, quand ta voix est lasse, à l'autre bout du combiné. Et les gens reviennent après avoir voyagés... Reviennent changés... Moi aussi. Je n'ai pas bougé, mais j'ai quand même voyagé. Bon, pas dans l'astral, rassure-toi, mais ça te fera la même impression : j'ai peut-être changé. Peut-être que la folie du monde est allée voir ailleurs, elle qui se trouvait dans une partie de ma gorge, de mon thorax, de mon coeur. Il faut pousser très fort, mais pas en bas, sinon c'est autre chose qui s'expulse, il faut pousser le thorax, pour faire sortir le coeur, sur le devant, ou le côté. Ta main sur mon plexus solaire... C'était quelque chose. Les lobes des oreilles que tu aimais mâchonner, c'était autre chose. Quelque chose d'autre, autre chose dans ton regard, dans tes yeux, les corps des autres. Les Américains, les étrangers sur le sol Américain. Je ne sais pas te satisfaire, et pourtant tu es satisfait. Je ne sais pas te parler et pourtant tu m'entends. Tu sais, c'est presque avec les larmes aux yeux que je te dis que je ne veux pas de la peur à New York. Je ne peux pas faire autrement, je ne veux pas de la peur à New York. Je te veux toi, même si tu peux prendre ton temps pour revenir, cette dépression est merveilleuse, c'est comme si la neige ne cessait de tomber pendant l'arrivée du printemps.


samedi 24 novembre 2007
Time Square & co

-La parole a une vertu régénératrice et de construction. Et vous devez vous construire et ça prend du temps. - Oui mais moi pendant vingt-six ans je n'ai pas réussi à construire, comme vous le dites, donc ce temps-là est perdu, j'ai tenu tant mal que mal et d'années en années comme ça on se construit un cerveau qui aspire et respire toutes les miasmes de la société. (Je n'ai pas dit tout ça mais j'en rajoute maintenant). De plus, je suis fatiguée, je me sens encore plus mal finalement, d'avoir repris une psychanalyse. A la fin il me regarde et il me dit : bon, qu'est-ce qu'on fait ?
On fait l'amour bien sûr. Le plus grand drame de certaines femmes c'est d'être en face d'hommes qui ne trouvent pas leur clitoris. Ils veulent parfois en remontrer ou au contraire se montrer sensible (car ça marche aussi). Ils aiment la Statue de la Liberté, car elle accueille les gens qui ont dû fuir leur pays d'origine, pour des raisons diverses et variées. La plupart du temps, ils préfèrent la Statue à ce qu'elle symbolise vraiment. Le clitoris est souvent sous la jupe, à l'entrée du vagin, au dessus, parfois il est tellement gros qu'il devient une gêne pour la femme, qui se braque, se bloque et en fait une culpabilité de plus, une honte en plus de celle d'être un être inférieur, car plus faible et moins intelligent et moins créatif, sauf pour faire des petits bébés (même des gros). Moins humain en somme. Mais ce n'est pas grave, tu es loin, sur l'autre rive, et moi je trouve quand même l'entrée de mon vagin. Les sous-sols de la peur dans lesquels on emmène les endormis éveillés ne vacillent pas d'un cil.
Ils mangent des spaghettis. Ensuite seulement font l'amour, sans s'être brossé les dents parfois. Ils ont bu du vin aussi : ils ont tous les goûts de bouffe possible dans la bouche. Et parfois, parfois, seulement parfois, c'est agréable et excitant. Cela dépend surtout avec quelle bouche. Avec qui. Ils regardent le soleil avec des lunettes de soleil, vous, non. Vous regardez le soleil, tant mal que bien, sans lunettes de soleil, vous aimez prendre le risque. Les mouches noirs qui apparaissent sont-elles inquiétantes ? Bon signe ?
Le vent froid leur fait du bien. Ils marchent les mains dans les poches, ils arrivent au bord de la falaise. Ils pensent à leur femme, qu'ils détestent, à leurs enfants qui sont crétins, à leur maîtresse aux hanches fatiguées. Ils sont désespérés. Ils aiment leur travail mais ça n'arrête pas la pression de monter. Ils aiment le foot, maintenant le rugby plus, mais ils se disent : tout ça c'est des conneries, tout ça c'est de la merde. Ils se disent que les femmes ne devraient pas exister. A commencer par leur mère. Ils sont férus d'astronomie. Les femmes, elles, sont dingues d'astrologie. Ils se disent. Ils aimeraient être très loin, très haut, très ailleurs. Ils bandent en retournant à leur voiture, en voyant le sms de leur maîtresse, qui est une invitation.
Il attendait ma réponse pendant qu'il me faisait sa feuille de soin. Il restait neutre, impartial, mais j'avais le sentiment que j'avais, d'une certaine manière, dénigré son travail et surtout sa manière de le faire. Ces gens-là sont très narcissiques.
Après on écoute Laurens Walking, d'Angelo Badalamenti, extrait de la bande originale d'Une Histoire Vraie, le plus beau film de David Lynch. Dans la voiture. Il pleut beaucoup. Il fait froid. Il téléphonera ce soir. Il me demandera comment était ma journée. Comment j'ai été, moi, à l'intérieur. Je lui demande ce qu'il ressent souvent, sans le harceler. Des fois, ils n'ont pas envie de dire. Ils sont préoccupés, fatigués, contrariés. Ils ont passé de difficiles journées, pleines de contrariétés, de barrières dans le travail, qui les mettent dans un état pas possible. Il doit aller vite, ça va vite là où il est. Même les drames se passent vite, en deux heures, on peut emporter des milliers de vies humaines. Combien d'animaux sont morts dans ces événements ? Si ça se trouve, aucun. Il parlera de sexe comme la dernière fois, pour me dire que mon corps lui manque. Mon corps manque à quelqu'un sur cette terre. Vous manquez à quelqu'un comme ça vous, des fois ? On écoute dans la voiture des musiques pures. On essaie de trouver quelque chose, qui s'appelle la volonté, ou qui porte un autre nom. Pour continuer de ne pas lâcher, malgré la tentation qui est tellement grande, tellement offerte, tellement belle. De tout abandonner. Pour de bon.
Ils se masturbent sous la douche, loin d'elles. En pensant à elles. Ils lui disent : je pensais à toi. Elle, uniquement. Ils ont l'air de dire : tout le temps. Mais non, on n'y croit pas. Souvent même, c'est une autre qui occupe l'esprit, et souvent même, c'est juste l'envie de voir jaillir le sperme de leur queue, en longues traînées nourries. C'est tout.
Time Square, je ne pourrais pas supporter, ni même le complexe financier, avec tous les êtres qui doivent s'y rendre... Je pense à lui qui marche au milieu d'eux. Dans la foule, dans la masse, dans la jungle. Dans la junte. Il faut du courage, ou de la folie, pour marcher sur les chemins de ce monde disait l'enseignant à son jeune élève, qui aimait parfois tendre son derrière, comme ces jeunes salopes du coin. Faites des enfants, fête des hommes.
On se demande toujours quelle taille ils ont fait pour le clitoris de la Statue de la Liberté, cette salope. Et tu iras à Philadelphia ? Bon alors, n'oublie pas les cloches, la fêlée, la pas fêlée, n'oublie pas. N'oublie pas. Folles ou sages, fêlées ou saines d'esprit. Comment ça va ? Comment s'est passée ta soirée ? Je me suis fait un steack haché avec des petits oignons, il était très crû quand je l'ai mangé en écoutant Amy Winehouse. J'ai ouvert mon courrier en même temps, je n'avais pas le coeur, de lire les lettres de Sophie, encore une lettre, m'expliquant qu'elle regrette son comportement, assez agressif, mais elle était un peu déçue que je ne vienne pas à son mariage, j'avais autre chose à faire, autre chose en tête. Je ne sais pas si c'est une femme libre, comme la Statue de la Liberté, elle. La télévision reste désespérement éteinte, quand tu es là, elle s'allume, tu aimes encore, le soir, la regarder. Le câble t'intéresse et la TNT. Je ne sais pas si ça me manque. Le silence de la télévision est magique, quand même. Elle reflète la vie du foyer dans son grand écran carré, tu aimes les grands écrans plats, c'est vrai. J'étais navrée. Je m'en souviens. Il restait beaucoup de sauce dans mon assiette, tu sais, voilà ma soirée, j'ai pris des bouts de pain en lisant mon courrier, et j'ai épongé la sauce dans mon assiette. Ensuite, j'ai jeté les enveloppes déchirées, je déchire violemment toujours les enveloppes ces salopes, avec mes ongles mi-longs. Je n'aime pas les ongles rouges, les ongles bleus, j'aime les vrais ongles, mais longs non. Je mettais trop de rouge dessus à vingt ans, ou de rose, le teint clair, le maquillage clair m'allait bien aussi. Mais tout ça c'est fini, il y a des façons de se maquiller, évidemment, qui veulent dire certaines choses, d'autres non. Certaines façons de se maquiller, même en écoutant Amy Winehouse. Ensuite, j'ai pris un bain, un long bain, qui a fait beaucoup de vapeur. J'ai mis beaucoup de savon, beaucoup de shampoing. Je t'imagine parfois marcher dans Time Square, comme les autres, les autres, avec les infos qui défilent en pleine rue, ça ne s'arrête jamais. Je t'aime. Mais ça je ne vais pas te le dire au téléphone, je vais te dire "moi aussi". Parce que je ne suis jamais la première à le dire. En revanche, dans une soirée, je suis la première à faire remarquer au groupe que quelque chose de trop a été fait dans la parole, qu'il fallait le souligner, que surtout, il ne fallait pas l'empêcher, ni empêcher le surlignement. On s'abrite comme on peut en silence. Toi, ton parcours, chaque jour, et quand tu ne travailles pas, même quand tu ne travailles pas, tu travailles, même si le début c'était difficile. Mais il faut s'adapter, vite. Tu n'as pas eu le choix tu m'as dit. J'ai trouvé ça gros comme une M A I S O N.
Est-ce que je suis comme Sophie, comme la Statue, une femme libre ? Ou de la liberté ? Une femme libre ? Ou une femme de la liberté ? Une femme libre ?
Ils disent : "nous voulons des femmes libérées. Ou mères." En Afrique, mon frère et ma belle-soeur se sont occupés d'une femme noire qui croyait en Jéhovah. Dans leur e-mail, ça me dit ça. Cette femme avait perdu un enfant, une petite fille, morte. Elle avait le sida. Cette femme faisait l'étude. Elle avait quatre autres enfants, l'un d'entre eux est mort la semaine dernière, fauché par une cohorte de voitures. Les flics et les militaires foncent dans les rues et ne s'arrêtent pas. S'ils tuent quelqu'un. Là où ils sont. Mon frère, parce qu'il est blanc, se fait beaucoup arrêter. Mais là-bas, on l'appelle Papa Thomas. Tous les petits enfants noirs l'appellent Papa Thomas, parce que c'est comme Monsieur ici. Les Papas d'ici, on peut leur cracher à la gueule bien mieux que ça. Mieux que noir blanc.
Dans mon bain, j'ai caressé mon sexe mais j'ai arrêté, tellement j'étais fatiguée, tellement je pensais à autre chose, tellement je fermais les yeux. J'ai dit au psy barbu : j'entends le téléphone avant qu'il ne sonne et je sais qui téléphone. Il m'a dit : c'est de l'ordre du pressentiment, du style : on reçoit un appel alors qu'on pensait à la personne au même moment. Je lui ai dit : non, je l'entends, avant. Sonner. Ensuite, quand je vais décrocher, je me rends compte qu'il ne sonne pas. Ensuite, quinze secondes plus tard, il sonne. Et je sais. Qui c'est. Je lui ai demandé s'il s'agissait d'une hallucination, mais il avait l'air gêné. Il avait l'air gêné. Souvent les hommes avec moi sont gênés. C'est dommage. Je riais, et j'ai vite changé de sujet. Je lui ai dit autre chose, je lui ai dit que je me sentais plus mal depuis que j'étais venue le voir. Avec le recul. Je pensais le contraire mais c'était le contraire de ce que je pensais qui se passait. Tout ça, à l'envers. Donc forcément, il a dû le prendre pour lui. En plus quand je me suis enfuie de son cabinet, il a eu l'audace de me suivre. Il est allé aux toilettes, j'ai eu peur, le coeur battant, lourd. Je n'ai pas regardé sa plaque, je n'ai pas demandé s'il était d'un courant particulier. Je me méfie des hommes dans le courant.
La sauce sur le pain. Tu as fait quoi ? Du maïs, de la salade avec des tomates. Du maïs. Naturel ton maïs ? Il paraît qu'il se gorge de soleil. On se gorge de soleil, et quel temps fait-il dans ton éloignement ? Et quelle heure est-il en toi ? Dans ton coeur ? Dans ton sexe ? Quel temps fait-il là aussi ? Et dessous, et tes couilles, bien serrées dans leur scrotum, et aussi, ce que je n'ai pas oublié, les grains de beauté que je suis seule à connaître (moi plus ton ex-femme, plus toutes les petites salopes, toutes les petites putes que tu as baisées). Près de l'anus. J'en souris rien que d'y penser. Parfois, quand tu me faisais l'amour, je trouvais que tu le faisais tellement bien que je te trouvais salope. Il y a un style salope pour les hommes, et ça n'a rien à voir avec l'homosexualité. Comme dit Robert Mugabe, l'homosexualité, c'est parce qu'on sait pas que deux cochons ensemble du même sexe ne fôlatrent pas dans la boue baveuse du dimanche. Mais pour revenir à mon sujet, nous deux, je pense que tu étais parfois très salope, lorsque tu agitais ta queue dans ma vulve et que je ne supportais pas du tout que tu ne rentres pas. En me pinçant le bout de seins, appuyant sur un bouton de cataclysmes encore plus impressionnants que ne pourrait en faire le projet Haarp. Tu adores retenir. L'éjaculation, et mon plaisir, parce que tu me connais. Je n'ai pas du tout l'affront de te demander de t'y connaître, je te dis : vas-y. On verra plus tard pour ajuster. Je n'ai pas de demandes spécifiques, je ne suis pas mon oncle, qui adorait la fellation, et éjaculer pendant qu'on gobait ses couilles, si possible les deux. On essaie comme on peut. Il ne faut pas se décourager devant les obstacles que présente la vie chaque jour. J'ai fait ça cette soirée, après le bain, j'ai lu un peu, j'ai essayé de voir un film, mais le cinéma, j'ai des obsessions et là c'est le dernier film de Gibson, à la fois majestueux et grotesque, il faut que j'arrête de le regarder. D'autant plus qu'il est dur à regarder et historiquement faux. Mais c'est du cinéma, ce n'est pas Wikipédia (hum). J'ai beaucoup pensé à toi. Et puis je me suis allongée, et j'ai fait ce rêve qui ressemblait à l'ancien, récurrent, enfin je veux dire, important pour moi, avec des nuances vraiment délicieuses. Tu le connais. Tout ce qui est important pour moi je te le dis. Parfois. Souvent. Pas assez, pas tout le temps.
J'ai vu deux vieux tout à l'heure, ils se parlaient, elle remettait le col de l'imperméable de son mari. Ils avaient l'air d'être mariés. Ils ne l'étaient peut-être pas, ce n'était pas ça qui importait. C'était leur façon de se regarder, sous le gris, sous la pluie, sous mes yeux noirs. Cela transpirait l'amour et je suis restée là à les dévisager dans le rayon où ils vendaient la viande, rouge et encore saignante dans les barquettes. J'ai pensé à toi en voyant ce gentil couple de vieux, j'ai eu un peu mal au coeur, mais j'étais quand même heureuse, à cette heure-là du jour. Ensuite c'est parti, le sentiment que de toute façon, j'allais y arriver, qu'il fallait que je garde confiance en moi, que je méritais ma place sur Terre. Dieu ou pas Dieu, tu m'as dit : il faut s'adapter très rapidement, je n'ai pas le choix. Mais j'ai pensé : on a toujours le choix. Par la suite, j'ai vu que c'était gros comme une M A I S O N.


vendredi 23 novembre 2007
Santa Maria


Je me suis allongée sur le dos, j'ai regardé le plafond, en le perforant dans mon imagination, pour voir ce qui pouvait bien se passer derrière. J'ai tourné la tête vers la place vide à côté de moi, la place du mort dans la voiture souvent on le dit. C'était la place du mort dans le lit, le mort vivant, absent, mort d'être absent. C'est pareil. Ou presque. Et puis je ne sais plus à quoi j'ai pensé, j'ai dû fermer les yeux sans m'en rendre compte.
Maintenant je suis en Bretagne. Il y a des gens avec moi, nous avons tous nos billets. Nous avons froid et il pleut. Mais ça va, j'ai un imperméable noir sur moi. Je ne suis pas très surprise du temps qu'il fait : j'ai hâte. Hâte d'arriver là où je dois aller. Le Ferry s'avance de plus en plus. Il va vite. Il y a une musique à bord. Une musique étrange que je connais. Le Ferry arrive. Il s'ouvre comme des portes gigantesques au sommet d'un escalier. Nous entrons dans le noir. Nous sommes dans la cale. Je crois. Les gens avancent tous vers des ascenseurs. La musique c'est Living Darfur, de Mattafix, que j'écoute parfois en peignant des toiles. Je prends l'ascenseur avec les gens. Je pense au voyage, je ne ressens rien de particulier. Je ne pense pas à ma destination finale qui ne me paraît pas certaine bien que j'ai hâte d'y parvenir. J'ai hâte juste que le bateau se mette en route. Je me le dis comme ça. Des enfants rentrent dans l'ascenseur qui est anormalement grand. Ils me tournent le dos. Je me demande s'il va pouvoir supporter notre poids. Les gens sourient, discutent. Un homme aux tempes grisonnantes me regarde du coin de l'oeil. Il m'inquiète. J'ai un peu peur de lui. Tout d'un coup, je me rends compte que les enfants ne sont pas de vrais enfants. Nous montons mais je ne sens pas l'ascension. Nous montons. Les enfants sont des nains avec des visages sinistres. Ils me font des sourires étranges, j'ai très peur, de plus en plus en fait. Je sens mon pouls pulser anormalement fort dans mes jugulaires. Mon coeur s'emballe et je respire trop d'air trop vite. Heureusement les portes s'ouvrent. Nous sortons. La musique se fait de plus en plus forte, mais ce n'est plus la même. C'est une autre. J'entends de la harpe. J'entends des flûtes, et des xylophones. Je rentre dans une grande salle et je vois des gens danser et s'amuser. Ils semblent prendre du bon temps. Mais je regarde tout autour de moi, j'ai un peu peur des nains rabougris. Je me demande où ils sont passés. Sur le pont, il fait froid, je tremble en me tenant les bras. Un homme s'accroche joyeusement à une bouée rouge et blanche, il saute. Ce qui me laisse sous le choc. J'essaie de crier pour avertir les autres mais je suis bloquée, mon thorax bloque ma gorge, quelque chose de... C'est comme si on m'étranglait. Je vois cet homme remonter, trempé, il est mort de rire. Ce qu'il vient de faire l'amuse. Je vais vers lui, je lui dis qu'il aurait pu se tuer, que c'était particulièrement stupide de faire ça. Il me dit : aucun risque, je connais mes limites. Il me demande : et vous ? Je lui dis que je ne sais pas. Je me rends compte que lui aussi a les tempes grisonnantes. Dans nos regards, quelque chose se passe. Je le désire brutalement. Comme le feu vorace de la tour de Madrid. Ou au Portugal, ces grands feux nocturnes que je regardais avec mon oncle, la nuit, en bas dans la vallée. Je pense à mon oncle l'espace d'une seconde, et j'ai envie de pleurer, de petites larmes, mais je les retiens. Je me fixe sur cet homme. Sa femme arrive avec leurs filles : trois filles blondes, sublimes, aux yeux bleus et aux sourires incroyablement beaux. Ils repartent et je vois la bouée en train de flotter, dans les vagues agitées. Je me sens triste, c'est si loin là où je vais. Je me sens tellement seule que je me dis que sauter serait la meilleure solution. Et je déteste penser à ça, je me sens encore plus bête de penser à cette solitude. Cette solitude qu'on a introduite en moi.
Je me retrouve dans ma cabine, sans m'étonner. Le Ferry fait un bruit de train, ce qui ne m'étonne même pas. Car quand lorsque je regarde par le hublot, c'est un paysage défilant que je regarde. La nuit est merveilleuse cependant. Le ciel a des étoiles qui scintillent formidablement. Je pense un instant retourner sur le pont pour observer ça. Mais je me rends compte que j'ai oublié mes valises en Bretagne. Je ne peux pas me changer. Je suis en pyjama pourtant. Je ne peux plus me changer. Peu importe, des gens font encore la fête dans les couloirs du Ferry-Train. Je sors pour voir un mariage. La jeune mariée danse avec son père. Il y a des effets de lumières très colorés. Les nains sont là assis, je me demande s'ils ont vu que j'étais entrée. Ils applaudissent, ils sont heureux, mais Dieu qu'ils sont laids. Je me dis : s'ils courent vers moi, il faut que je fonce dans ma cabine. Je reste en retrait, je me cache derrière des gens. Certains boivent. On voit l'extérieur par les grandes baies vitrées : le ciel et les étoiles sont tellement émouvantes que je pleure, contre le mur, la tête en arrière. J'ai hâte d'arriver à destination. Ma destination finale. J'ai besoin d'y arriver. En même temps, me vient à l'idée qu'il est plus qu'évident que je vais mourir bien avant. Un groupe qui ressemble aux Gipsy King arrive et les gens hurlent de plaisir, applaudissent. Un serveur arrive avec une flûte de champagne. Il me fait un sourire sinistre. Je lui dis : non merci. Mais il insiste. Prenez cette coupe de champagne. Le jour se lève. La fête est finie. Je me réveille dans la salle. J'ai beaucoup de confettis sur moi. Je vois partout, au milieu des confettis et des ballons abandonnés des grenouilles très vertes. Ou des crapauds, mais plus beaux, des sortes de crapauds qui ressembleraient à des grenouilles. Leurs couleurs sont magnifiques. Ils sautent partout. J'entends le Ferry qui refait son bruit de train. Il n'y a plus personne. Je fonce et je monte sur le pont. Et je vois tout le monde. Nous arrivons. Le jour se lève de plus en plus, il fait de plus en plus soleil. C'est magnifique. C'est une très belle journée dit quelqu'un. Ils sont tous là. Ils regardent la ville. Je suis choquée, terrifiée, je tremble. J'ai déjà vu ça. J'ai déjà... J'ai déjà fait ce rêve. Je me dis. Je vois la ville de New York. Encore, comme dans ce précédent rêve, qui m'avait marqué au fer rouge. Mais cette fois, ce ne sont pas les tours jumelles que je vois, avec au loin de grands oiseaux noirs et George W. Bush qui fait un discours sur le sommet de la tour nord avec ce festoyeur d'Arlequin de la commedia dell arte marchant derrière lui sur les mains. Ce n'est pas le cône qu'il tient en direction des grands oiseaux noirs. Ce n'est pas ça. Non, je vois le diamant, rutilant, et le verre transparent, je vois ce qui fait plaisir aux gens sur le pont. Pourtant, le Ferry n'est plus vraiment un Ferry. Je ne sais même pas ce que je suis venue chercher à New York. Je savais que je devais y aller, c'était tout. Les voiles sont déchirées, un homme avance. Je regarde ses tempes. Il me dit : regarde. Il pointe du doigt quelque chose derrière nous. Deux navires, plus petits, nous suivent. Dans une brume toute relative. L'un ressemble avec ses voiles à une énorme chauve-souris sur l'eau et l'autre à un ballon flottant, en train de se dégonfler sur l'arrière. Il me dit : la Pinta a des difficultés. Mais nous arrivons, c'est bien trop tard maintenant. Il y a une fête dans les rues. Les gens sont tous réunis, il y a des chars. Je regarde l'océan et je me sens si seule, si triste. Et je ne me sens pas chez moi. Je ne me sens chez moi nulle part depuis que je suis enfant. Je m'en rends compte en regardant les trois bateaux avec leurs voiles déchirées. Normalement, je me trouvais de l'autre côté. L'autre côté de l'étendue d'eau. Je me trouvais là-bas, toute seule. Dans mon appartement trop grand pour dix personnes. Que je n'aime toujours pas. Dans lequel je me sens mal. J'ai souvent l'impression que quelqu'un s'est suicidé dans ce même appartement, avant que Denis et moi n'y vivions. J'ai peur. Il y a beaucoup de confettis partout, ça vole et il brille. Les gens regardent les parades, applaudissent, rient, boivent. Ils ont l'air heureux. Dans les rues. C'est assez sombre, et frais, nous sommes dans des ombres, des pénombres, et je lève mes yeux vers le ciel. Je vois la Grande Tour qui me fait penser à un diamant. Elle resplendit, elle est illuminée. C'est la Tour numéro 2. Je suis dévastée, je marche en me tenant les bras, je regarde par terre. J'ai froid. La nuit tombe vite à nouveau. Je suis une putain de clochard et je pleure dans des cartons. Les chars sont stationnés dans les rues pour que tout le monde les voit. Un énorme visage de carton-pâte avec de gros yeux aveugles me regarde. Il pointe du doigt le ciel qui est encore une fois, comme avant, étoilé d'une manière tellement belle que cela me fait presque mal de regarder. Je suis pieds nus. Une grosse femme noire est assise à côté de moi. J'essaie de me souvenir qui je suis, où je suis, et pourquoi je suis là. Je ne sais plus très où je suis. Les nouvelles tours sont illuminées. Je pense téléphoner à ma mère mais je sais qu'elle est décédée et qu'elle va me passer un savon de l'appeler quand même, pour lui demander son aide. J'ai trop peur. J'ai envie de m'enterrer quelque part, pour mourir, je suis fatiguée, trop fatiguée par le monde. Et la grosse femme noire qui est mon amie, apparemment, me dit la même chose : je suis fatiguée, fatiguée. Fatiguée. Elle sent la merde. Nous sommes deux clochardes et je lui demande si nous sommes à Paris. Elle fait non de la tête. Elle dit : nous étions sur la Santa Maria. Comme je cherche à comprendre et que je n'y parviens pas, je lui demande : quoi ? Quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ? Elle dit : c'est Christophe Colomb qui a découvert l'Amérique. Je lui dis : non, non, il y a eu d'autres gens qui sont venus bien avant lui. Elle dit : oui, mais dans notre histoire, on dit que c'est lui, c'est grâce à lui en fait, que nous sommes là. Et puis nous n'avons pas trouvé de travail c'est pour ça que nous sommes à la rue. Il y a un feu quelque part, ça sent le brûlé. Je regarde en l'air et je vois une boule de feu tomber dans l'océan. Les gens sont très impressionnés, tout le monde sort des fenêtres pour regarder. Mais ça va, aucune tour n'est touchée. Les gens rentrent chez eux. J'ai très peur. Je dis à la grosse femme noire que je ne sais pas ce qui se passe, ni où je suis. Je lui dis : vous n'êtes pas mon amie, ce qui semble lui faire du mal. Elle me repousse violemment : trouve-toi d'autres cartons alors. Elle se redresse et je vois de la merde lui coller aux fesses. Un homme qui nettoyait les poussières me regarde. Le jour se lève et je veux mourir. Mes vêtements déchirés me font penser aux voiles déchirées de la Santa Maria. Je voudrais me réveiller mais le rêve ne veut pas. Je me rends compte que je suis coincée dans mon sommeil, dans mon rêve, ce qui me rend encore plus triste, encore plus désemparée. Je suis perdue, et désespérée. Toute la ville est recouverte de cette étrange poussière. Il avance en se secouant les épaules. C'est Denis. Il a les larmes aux yeux et il me dit : tu es venue. Je nettoyais les poussières et toi... tu es venue. Je lui dis : ça fait six mois que je suis comme ça. Tu es là depuis décembre 2007 ? Il a l'air très étonné. Il me demande si j'ai été agressée, si l'autre est revenu pour me faire du mal. Je lui réponds : non. Tout me revient en mémoire, le voyage, le ferry, la ville. Nous nous retrouvons chez lui. Il me déshabille. Il m'embrasse. Il suce mes seins, je me laisse faire, je ne participe pas. Je le repousse violemment sur le lit, il me dit : quoi ? Avec un air mauvais. Tu ne veux pas de mes baisers ? On entend des chiens qui aboient, des hurlements dehors, des gens qui hurlent : courrez ! courrez ! On entend comme la guerre dehors. Des explosions. Mais nous sommes à Paris. Nous sommes à Paris. Cela me fait une impression d'étirement extrême, de déchirement. Et le sentiment que je n'ai de contrôle sur rien. Je le repousse et il commence à m'étrangler. Le téléphone sonne, d'une main il m'étrangle et de l'autre il décroche. Je suis incapable de bouger, je sens la douleur terrible de sa main sur mon cou, et il me passe le combiné, il me dit : c'est encore ta mère, elle voudrait savoir comment tu vas.
Je me réveille d'un coup avec l'impression de manquer d'air. Je me redresse, je porte ma main à la tête, j'ai mal au crâne. J'ai envie d'une aspirine, ou du paracétamol. J'ai envie de quelque chose qui me soulage. Je me rends compte que le lit est en vrac, je l'ai dévasté. Je regarde tout autour de moi, rien ne bouge dans la pénombre. Rien. J'entends mon pouls envahir toute ma tête, le sang bat fort dans les jugulaires. Je me rends compte que je suis à la place du mort absent. Qui était à l'instant, nettoyeur de poussières à New York. Un boulot qui a du passé. Et en même temps beaucoup d'avenir.


mercredi 21 novembre 2007
Diabolus in Musica

Je sais que vous n'appréciez pas lorsqu'on s'adresse à vous personnellement, surtout pour vous faire part de désirs charnels plus ridicules que révoltants. Mais il fait froid maintenant, l'hiver est là. Et j'ai froid dans mes os, j'ai froid quand je vous lis, et j'ai froid même lorsque j'écoute ma musique préférée. Je suis trop vieux pour vous faire des avances ridicules ou révoltantes. Je suis trop vieux pour vous voir vous gaspiller, gaspiller cette chose de valeur qu'on perçoit dans l'horizon de votre horizon. J'ai des doutes sur moi-même en ce moment, peut-être est-ce pour cela que votre verbe est si intense dans ma tête lorsque je me poste devant mon petit écran. C'est un sentiment inédit où je me sens déchiré et comme poursuivit dans ma lecture. Par une voix qui proviendrait d'un endroit froid et glacé, mais pour autant que je le sache car évidemment je ne suis pas sans l'ignorer, pour autant que je le ressente, ce n'est pas du tout hostile à mon égard. Vous pensez peut-être que votre période de doutes explique cette façon de me lire, qui n'était pas la même la veille. Et qui sera différente demain. On pose les mots, peut-être pas pour vous, mais peut-être voudriez-vous, Cher Charles, que ces mots soient uniquement posés pour vous. Or, vous avez du respect pour moi, à l'inverse des Emiles de pacotille qui ont croisé ma route, et des malades mentaux sans force dans les veines, tombant gratuitement dans la haine molle, alors que pour tuer quelqu'un parfaitement, complètement, il faut tout être sauf fou. On ne le dit pas souvent, les gens qui commettent les pires crimes sont issus des meilleurs places de la société. Les places les moins folles. C'est une phrase qui ne vous est pas destinée à proprement parler, Charles. Et d'ailleurs, à la relire, elle ne veut rien dire, veuillez ne pas y prêter attention. Je ne sais pas quoi répondre à vos doutes, comme les précédentes fois. Si ces derniers magnifient ma parole, alors peut-être que vous sous-estimez cette dernière. Cependant, vous vous améliorez, dans votre demande, dans votre éloquence, ce qui fait que j'ai envie de vous répondre directement. Parfaitement. Complètement. Je ressentais de l'hostilité venant de vous, je ressentais un violent rejet. Un adolescent rejet. Et puis l'ésotérisme que vous cherchez à incorporer qui est parfois ridicule. Comme vos passages sexuels. Pourtant si dans la lancée vous vous ratez souvent, vous parvenez à vos fins d'une manière surnaturelle, je ne trouve pas d'autre mot. C'est étrange, malsain, et ce n'est pas agréable, je n'aime pas me faire pénétrer, je suis un homme, Angeline. Je n'ai jamais eu envie de me faire pénétrer, ni par un autre homme, ni par une jeune femme telle que vous. Pourtant je reviens malgré vos avertissements sonores tels des aboiements dans la brume de nuit : nous pouvons être autre part. C'est agréable l'idée de venir vous lire, très agréable, parce que vous êtes autrement intéressante et que vous faites ce que vous voulez. Mais vous n'êtes pas la seule, souvent j'ai envie de vous prendre dans mes bras, parfois vous gifler. Je ne sais pas ce qui pousse à un sentiment pareil. L'idée de venir vous lire est agréable mais le faire l'est moins. Se poster devant son écran. C'est parce que je sens une personne derrière cet écran, une personne au coeur terriblement chaud, que je viens. Que je continue à venir. Cela me touche. Mais derrière l'écran, s'il n'y avait personne ? Et si plus jamais, de l'autre côté de l'Atlantique... La face cachée de la lune est si différente de la face visible. Pourtant nous sommes allés faire le tour. Et comment allons nous vieillir lorsque la lune sera lancée loin de la Terre ? La peine valait bien le coup, ou quelque chose dans ce goût-là. Charles, je suis dans le froid, ce n'est pas de ma faute, je ne peux pas faire autrement. Je n'aime pas le lien que vous décrivez. Chaud est le souffle parfois qui vire au froid. C'est de la faute de personne, il paraît. Il paraît que nous faisons ce que nous pouvons. Que nous avons tort de nous accabler. Denis s'insulte presque lorsqu'il imprime mal une page, lorsqu'il rate un appel, il se traite de nul. Presque. Je lui dis : ne sois pas trop dur avec toi-même, je le rassure. Il y a tellement peu d'abris chauds que ceux qui rassurent passent parfois pour des héros. J'aime être le sien parfois. Je me demande pour combien de temps. Pour combien de temps, et comment ça va tenir, je suis émerveillée comme une petite enfant, quand je vois des vieux couples. Quand je vois des gens qui ont réussi à tenir ensemble malgré toutes les forces qui essaient constamment de séparer, de diviser, de communautariser (ouch). De mettre en pièces. Il y a également, et comme vous le savez déjà, ce qui nous rapproche, la mort de nos deux mères. Mortes de la même chose. Le cancer de ma mère est apparu dans son cerveau. Votre mère est morte d'un cancer du sein, ce qui arrive encore de nos jours, j'ai été particulièrement surpris. Ensuite j'ai fait des recherches, et j'ai vu que cela arrivait encore malheureusement à certaines femmes. Tout dépend du cancer. Du crabe. Je vous avais avoué à quel point cela m'avait touché, à vous lire dans le silence à l'époque, votre fragilité a commencé là pour perdurer pendant des mois, où, comme sonnée à l'image d'un boxeur qui aurait lutté jusqu'au dernier souffle, vous étiez perdue dans les cordes du ring, sans pouvoir bouger, la face tuméfiée, le coeur emporté et en compote. J'ai aimé vous voir vous perdre dans les cordes, je dois vous avouer cela. Je dois également vous avouer que vous avez eu de la chance avec votre mère car les choses se sont faites relativement rapidement, entre l'annonce de la maladie et sa mise à mort de votre mère. J'ai lutté auprès de ma mère pendant des mois, à une époque où les traitements n'étaient pas aussi efficaces, et la volonté a voulu qu'elle vive plus longtemps que la plupart des gens qui se trouvaient touchés par la même maladie. Dans votre malheur, vous avez eu de la chance, si on peut dire. Dans mon malheur j'ai eu de la chance, je vais me le répéter. Dans ce monde d'espoir et d'abondances. Dans mon malheur j'ai eu de la chance, une vraie chance. Une bonne chance : au revoir et bonne chance. Petite chance. Au petit bonheur de la chance. Au revoir bonjour la chance. Bonjour la chance, dans son malheur avoir de la chance, penser à la chance, quelle chance on a. Extra. Les terriens invoquent la chance, lorsqu'elle se présente, à chaque fois, les fils et celui qui s'amuse avec ses poupées de merde, quelle chance. Quelle belle chance, dites-moi, vous avez eu du pot. De la chance. Dans mon malheur, c'est vrai, j'ai eu de la chance. Je voulais qu'elle parte depuis tellement longtemps de ma vie. C'est vrai qu'ensuite j'ai été un peu sonnée, c'est vrai. C'est vrai que j'avais cherché à quitter mon corps, et que j'y arrivais, c'était mieux que le voyage astral. Je peux vous le dire. Depuis que je suis revenue, mes reins fonctionnent mal, mes viscères, mon estomac, mon cerveau j'ai mal et j'ai recommcencé, quelle chance, d'être bipolaire dans ma dictée. Comment faire pour remédier à cette chance, que j'ai, que j'ai toujours eu : j'ai toujours su composer dans les événements les plus étranges et troubles. Oui. C'est vrai, j'ai toujours su composer avec les historiens d'événements étranges et troubles. Je suis croyant et parfois vos propos me choquent. Je suis catholique, parfois je me recueille à l'église, et pas seulement à l'église, et pas seulement le dimanche. Je ne me suis confessé qu'une seul fois dans toute ma vie et j'ai trouvé ça tellement faux que je n'y suis pas retourné. Parfois, lorsque vous commencez à mélanger la foi avec la religion, les individus avec Dieu, vous m'exaspérez. Mais je me dois de vous prévenir : c'est une chose positive, à laquelle je n'étais pas trop habituée avant vous : en effet, s'il s'agissait de stupides éructations contre la religion, je pense que ça ne ferait pas son petit bonhomme de chemin dans ma tête. Dans ma tête lorsque je vous lis, j'imprime des musiques, celles que vous mettez pour donner une texture audio à vos billets, ou à vos humeurs, renforcent encore, s'il était nécessaire de le faire, le sentiment que derrière vos textes, vous cachez votre être remarquable. Le genre d'être qu'on est fier de connaître Angeline, le genre d'être qui nous intime l'ordre de ne pas dormir sur nous-mêmes. C'est me prêter de nobles intentions. Mais je ne pourrais pas être remarquable, sans d'autres qui le seraient bien plus à agir en conséquence. Le meurtre n'est pas une maladie qui se communique, je ne contamine personne, je ne pousse aucune femme bafouée à se retrousser les manches avant de passer l'homme responsable de la violence au barbecue. Manichéenne, je ne le suis pas. Moi je suis de l'autre côté de l'Atlantique. Quel est le bon ? Quel est le mauvais ? J'ai rêvé que je coulais au fond de l'Atlantique, je cherchais à rejoindre Denis, et j'ai rêvé de ça dans une sieste de trente minutes. Je rêve vite, bien, beaucoup et d'une manière précise. Je suis désolée, Charles, pour votre mère, et le manque de chance, mon manque de chance, c'est d'être venue à la maison, un jour, où elle était encore en vie. Encore en vie... C'est fou comme depuis dix ans, nous avons changé notre regard sur le vivant. Je ne sais pas vous, si vous avez parfois cette impression, lorsque vous êtes dans un avion, les gens autour de vous paraissent suspect, ou alors pris dans un embouteillage, on étouffe, il y a de plus en plus de voitures, de scientifiques, d'hommes avec des mallettes qui ont donné rendez-vous à des Marilyn et des Marjorie dans des hôtels de luxe ou de passe. C'est fou comme tout ça remonte tout le temps, même lorsqu'on l'oublie. Des fois dans la journée, j'oublie. J'oublie tout. Comme par exemple, tout à l'heure : je m'occupais d'une plante malade de Dominique. En écoutant "Dedication" de la bande originale de Vol 93. Donc je la soignais. Et je lui ai mis des compléments dans sa terre car elle était malade, et de l'eau, car toutes les créatures de Dieu méritent l'eau de son ciel. Amen Charles. Ma manne, je ne sais pas quel goût métallique elle laisse dans la bouche, je suis désolée, désolée. Vraiment désolée. De tout mon coeur. Toujours est-il que je fais partie de l'Atlantique. Même si ce n'est qu'un rêve. Je n'avais pas prévu tout ça, de donner un visage comme ça à la maison. Je n'avais pas prévu que ce serait si dur. En fait, c'est à cause de l'autre que ça vous pose un problème de conscience et une crise de foi, attention au goût de la bile qu'on a dans la bouche parfois, c'est bien à cause de cette chose... Du Diable dans la musique.


mardi 20 novembre 2007
Fuck off

Je lui ai dit : c'est le poids à porter, dans le corps, le corps. La chair. A l'autre bout du monde, à l'autre bout de l'océan, l'autre m'a dit que mon corps lui manquait. J'ai eu les larmes aux yeux en pensant à lui, je me réveillais lentement. J'étais prise dans le village au Portugal. Pour toujours ça me suivra, certaines personnes croient que les personnes comme moi ne s'en sortent jamais. J'ai envie de dire : qu'on ne veut pas s'en sortir. Comme Freddy sort de la nuit, je ne sors pas, moi, comme lui, de la nuit. Je suis saleté pure, et diamant impur, ce n'est pas de ma faute quand même. Je ne suis pas Freddy. J'ai envie de dire : fuck off. Les larmes sont montées, mais avant j'avais un cancer. Je disais à mes parents qui entraient dans ma chambre : j'ai une hépatite. Et ensuite un cancer. J'allais chez mon voisin, je voyais, de nuit, en face ma maison de vacances, à côté de la grange, qui était éclairée d'une étrange lumière rouge. Inquiétante. Qui sortait de l'intérieur. Il y avait des bruits métalliques, de moteur. Quelqu'un me parlait de Nancy à l'oreille, et me disait que c'était là-bas qu'en fait, le parisien m'avait donné rendez-vous (mais quel parisien ?). Souvent, je le surnomme mon parisien, parce qu'il veut y retourner, y vivre, une fois rentré des Etats-Unis. Les hommes fortunés ont parfois Paris en tête, comme des adultères leurs maîtresses. C'est une sorte de maîtresse, prêtresse, et on peut passer sous sa robe, à la dame de Paris, elle dit toujours oui, elle a jamais envie de te dire : va baiser ailleurs, va baiser plus loin. C'est le corps, ça me dégoûte. Je recommence à être dégoûtée. Je suis seule, ça peut jouer. Les gens qui tentent d'apporter quelque chose sont dans le jugement. Je ne suis plus folle, j'ai oublié d'être folle, je n'ai plus de phénomènes...bizarres...J'aimerais que ça recommence, mais quand je suis seule, ce n'est pas plus pareil. La plupart des gens souffrent de solitude, même ceux qui ne sont pas seuls. Qui sont bien entourés. C'est une chose fondamentale, la solitude. La nausée, le mal à l'estomac. Et je pense à lui. Fuck off je me dis. Je cherche un moyen de ne pas répondre à Emile, qui voudrait une réponse, encore, une réponse directe, une réponse franche, il a très très envie de me baiser dans les coins comme les chats pissent, il ne comprend pas que je me fous de sa gueule avec gentillesse (lourdeur mais c'est toujours lourd les femmes qui sont mortes à l'intérieur). On s'en sort pas. Je m'en sors pas avec lui. Il ne capte aucune fréquence. Pourtant, j'avais mis des formes presque élégantes pour lui répondre. Je ne suis pas vache, je suis même très sport dans l'esprit, notamment parce que je déteste le sport. Comment ça va se terminer ? J'y pense. J'y pense depuis que les choses ont commencé. Je ne devrais pas y penser. N'importe qui d'ordinaire, de social, penserait que c'est mauvais signe. Denis et moi, comment on va se quitter, qui va quitter l'autre en premier, qui va mourir en premier ? Qu'est-ce que c'est que d'être amoureux de quelqu'un ? De quelqu'un qu'il ne te faut pas ? J'aurais envie de dire à ce n'importe qui : fuck off. Merde. Mais comme je ne suis pas bipolaire, sauf quand j'écris, j'évite. De le dire. Je ne tombe pas dans la caricature de moi-même, comme je l'ai fait pendant des centaines et des centaines de billet. Par désarroi. Il faut être honnête. J'ai décidé d'être honnête depuis trois mois. Et j'ai décidé une autre chose : lorsque je ne parviendrai pas à être honnête, j'essaierai de l'être d'une manière détournée. On trouve toujours des routes déviées lorsqu'on a pas été faite pour l'horreur ordinaire. L'horreur vaste et ordinaire. Fuck off. Il va bien arriver, ce jour, où je vais finir par avoir envie d'aller voir ailleurs, non pas par envie d'aller voir ailleurs, mais parce que je suis incapable de tenir mes responsabilités en amour. Et que ça me fait peur. Ils me font peur, en fait, ces hommes, dès qu'ils pointent un bout de leur coeur, et par malchance, je tombe toujours sur des coups sérieux (non, en fait j'ai toujours pris les coups pas sérieux jusqu'à aujourd'hui où je me suis autorisée à prendre quelque chose de...nouveau). Je pleurais, j'ai pensé à toi ce matin en me réveillant. J'ai fait un cauchemar. Je disais à mes parents que j'avais une hépatite, un cancer ensuite et que je voyais la grange de nuit, avec une lumière rouge à l'intérieur. Qui jaillissait en rayons, entre les planches mal consolidées, comme les os parfois, des femmes amoureuses mais malheureusement mariées. Je ne peux pas l'abandonner. Je regardais mon corps dans l'appartement, les meubles neufs que nous avions choisis ensemble. Comme le premier jour d'un engagement éternel. C'était parti pour toujours, ils sont peut-être plus vieux... Et aux Etats-Unis, dans une ville où on respire des miasmes. Où des gens meurent d'une manière plus importante que partout ailleurs dans le monde. L'échelle de valeur sur la mesure politique de l'atrocité, l'horreur est vaste et ordinaire je disais. Je disais ça depuis toujours mais je ne m'en rendais pas compte avant, pas compte comme maintenant, j'ai pris des résolutions. Pour toujours. Fuck off j'ai envie de dire. En fait, pour revenir à mon humilité, il faut que j'avoue que les hommes me font peur avec leurs bouts de coeur pointés, surtout ceux qui croient montrer quelque chose de vrai, de sincère, mais qui ne montrent rien d'autre qu'un bout d'ongle. Du petit doigt. Ce n'est pas un homme mauvais, c'est un homme extraordinaire. Tous les hommes ne nous prennent pas pour des éternelles petites filles, nous n'avons donc pas de raison de jouer les petites filles avec eux pour toujours. Je n'aimerais pas avoir cinquante ans et souffrir encore de ça, d'un inceste qui dans le fond de mes yeux se voit encore trop. Il faut que je me sorte de ça une bonne fois pour toute. A chaque fois je me dis ça. A chaque fois je me rends compte que c'est impossible. Et que je suis repartie pour plusieurs temps encore, dans le flottement, car on flotte, notre cerveau est à 80 % de l'eau. Donc je vais continuer d'écouter Game of Life de Joan as Police Woman (très belle chanson), je vais continuer d'écrire ici mon rien du tout et je vais continuer d'y prendre mon plaisir, comme les petits plaisirs qu'on prend seule, éloignée de l'Amérique qu'on voudrait bien découvrir mais de toute façon fuir à la fois. C'est très compliqué tout ça, très emmerdant même, vous vous dites : mais moi j'ai bien envie de vous dire, bien dans les yeux, comme j'ai déjà regardé beaucoup de Dieux dans les yeux : fuck off. Vous pouvez toujours aller baiser ailleurs pour voir si j'y suis. C'est non Emile. Je ne vais pas continuer de m'amuser avec vous. J'ai autre chose à faire. Vous aussi, vous êtes exaspérant, gonflant, moche en plus, pas du tout mon type, et grossier : vous m'avez envoyé une photo de vous en slip. La plupart des hommes qui tentent une approche se contentent de poèmes, ou de chocolats. Voire même de roses. J'ai connu des roses, si vous saviez, magnifiques. Elles sont mortes aujourd'hui, car tout meurt, tout se détruit, comme cet endroit, qui est une sorte de comète énorme, de plusieurs milliers de kilomètres d'envergure. Elle se détruit morceau par morceau au fur et à mesure qu'elle avance, de la glace s'échappe même, ça lui fait une queue à la comète. Incroyable quand même, si je quittais cet endroit. C'est pire qu'avant, ce sentiment, je suis à deux doigts de le faire, quitter cet homme. Voire même... Il est possible qu'il n'en reste qu'un seul. Je mérite mieux, je mérite rien, je crois qu'il mérite autre chose. J'avais conseillé à Jean-Michel de prendre American Airlines parce que leurs avions volaient toujours d'une manière excentrique et atteignaient toujours leur but. Il a fait un sourire gêné, Denis m'a fait des gros yeux amusés. Des fois je dis des choses monstrueuses quand même, il faudrait que je m'en rende compte. Emile, vous vous rendez compte vous des fois des conneries que vous m'écrivez ? Des demandes qui sortent de votre bouche ? Vous vous rendez compte que vous me polluez, et pas de la manière que vous envisagiez ? Je sais que je ne suis pas très directe, mais pourtant ça me paraissait plutôt clair. Je vais devoir m'expliquer combien de temps encore ? Etes-vous vraiment naïf ou faites-vous exprès ? A votre âge c'est attendrissant, mais tout de même. Moi je n'ai que ça à faire, d'éponger vos liquides corporels, mon pauvre. J'ai autre chose à faire. Je vous l'ai fait comprendre, j'ai essayé d'y mettre des formes intéressantes, mais la vérité est tout autre : ce n'était pas intéressant, dommage, j'ai perdu mon temps, vous ne comprendrez jamais rien, sauf la mécanique de votre bien-être avant toutes choses. Bien entendu. Si vous insistez, c'est que peut-être vous n'entendez pas. Pourtant on vous parle, vous vous en rendez compte, qu'on dit des choses, je n'écris pas pour faire joli, des fois ça fait joli, rarement ceci dit, mais on vous dit des choses Emile, regardez. La plupart des gens qui écrivent, sauf une certaine caste qui ne serait même pas honnête en récurrant les chiottes, disent des choses, ce n'est pas seulement pour faire joli. Je suppose. Emile, vous faites des voyages. Astraux ? Astrales ? Cancer, hépatite, on se demande d'où viennent des rêves de ce type. C'est vrai que souvent dans ma vie, même très jeune je m'imaginais bien atteinte d'un cancer incurrable, et je me voyais bien me faire bouffer par la maladie, sans lever le petit doigt pour lutter, pour lutter contre. Sans suivre un traitement approprié. Je me voyais bien. Mais le cancer n'est pas venu dans mon corps. Il est venu dans le sein de ma mère. Tardivement, très vite, en fait, s'est généralisé. Très vite, ça communique d'un organe à un autre, aux os, au foie. Etc. Les mauvaises choses communiquent, comme les êtres. Les hommes très riches avaient leurs préférées, ils communiquaient entre eux sur leurs goûts, sur nous, sur moi. Sur les prix. Sur l'enjeu. Des mystiques aux enjeux partouzeurs, le comble du degré zéro de l'espèce humaine. C'est tellement attirant, la disparition. Mais ça non plus, je ne sais pas le faire. Je crois. Lui il sait. L'eau est immense, c'est quelque chose de mouvant, comme du sable, et c'est entre lui et moi, je suis soulagée. Soulagée. J'ai mal à la nuque, comme après avoir sucé à genoux quinze mecs de suite, mais non, c'est terminé ça, c'est loin ça, c'est fini. Fuck off, j'ai envie de dire. C'était rien, même si ce n'était pas fait toujours par goût, ni même par goût de l'argent. Même si, en fait, je cherchais éternellement ce que je n'avais jamais compris avant. Je cherchais une Amérique bien avant qu'un homme ne me l'écrive. Mais cet homme m'a dépossédée de ce que j'étais. Même si ce n'était pas brillant, c'était quand même, tant bien que mal, quelque chose qui avait survécu, tout seul. C'est toujours seul qu'on survit, je suis bête. Et dans le rêve, mes parents entraient, ma mère avait l'air inquiet à mon sujet et mon père regardait des radios. J'avais le sentiment que j'étais condamnée, mais ça ne me perturbait pas plus que ça. C'était plus dur pour mes proches que pour moi. Comme des millions j'ai envie d'arrêter tout ça pour changer, mais je n'ai rien dans les mains, je n'ai rien dans le coeur, et ma poche pour mon anus artificiel reste désespérement vide. Il faut de la force. Et pas seulement des slogans du style "la force est avec toi".C'est une cascade froide, glacée. J'ai eu les larmes aux yeux en pensant à toi, à toi qui étais si loin, au téléphone tu retenais pas ta lassitude, et ton ennui, que je ne sois pas là, tu as toujours eu un peu peur qu'un autre me fasse tourner la tête, mais je te rassure Denis : à part mon oncle, tu restes l'amour de ma vie, et le meilleur coup que j'ai jamais eu. Je sais c'est pas bien de parler comme ça de l'homme qu'on aime, c'est mal même. Je sais, c'est pas tellement dans les fleurs, et mon petit bout de chou d'amour, comme je t'aime de tout mon être, de tout mon coeur. Ce n'est pas très profond je sais, ça vaut rien limite on pourrait se dire. L'amour me brûle à l'intérieur. Je sais que ce n'est pas ça. Je sais que ça pourrait s'arrêter un jour aussi, je sais que ça pourrait le faire, et peut-être que ça serait une bonne chose. Ceux qui tirent les fils ont très envie de faire changer les choses tout le temps, mais seulement en apparence. Ce qui est désolant. Et surtout ça ne dure pas, ils se bercent comme ça, il faudra changer de régime plus tard quand même. Même si on croit que ça sera permanent, ça ne l'est pas. Les comètes reviennent, mais jusqu'à quand ? Jusqu'à quand, on apprend, à boire toute l'eau de la mer, même si elle est rouge, jusqu'à quand on peut tenir, séparée de son double maléfique ? Je me demande si on peut tenir longtemps. Cela faisait longtemps, mon amour, que je ne m'étais pas réveillée, avec l'envie de te fuir. Mais cette fois-ci c'est profond, c'est pas du tout une fantaisie du billet, certains billets ont leurs fantaisies, on s'en rend compte une fois qu'ils sont dehors. Mais pas celui-là, pas cette fois, non je ne veux pas. Je ne veux pas de ça. De cette façon de se draper, dans ces drapeaux, l'Amérique, la France, ce n'est pas non plus le bout de l'univers, on va s'y faire, on s'y fait déjà, pendant qu'on ne se rend pas compte, de la chance. Qu'on a. Qu'on essaie de garder. On ne capitule pas. Peut-être que le découragement est passager, peu importe son intensité. Et puis la personnalité est à la lutte, chose qui n'est pas donnée à tout le monde, mais tout le monde fuck off j'ai envie de dire. Quelle gloire, quel mérite, quelle prestance, quelle brillance. La statue de la liberté est une salope mais on le savait déjà, pour ceux qui l'ignoraient. Qu'est-ce que tu veux que je te dise Denis ? Que la Tour Eiffel est moins faux-cul que la Statue de la Liberté ? Etre libre, on aurait envie d'aller se réfugier dans les jupes de la grande dame à la torche, qui essaie de prendre toute la lumière en temps de pluie, en temps de guerre. C'est comme de regarder un film sur un film qui n'a jamais vu le jour, comme Lost in La Mancha. Qu'est-ce que tu peux faire ? Le Titanic coule-t-il ? La Statue de la Liberté va-t-elle perdre la tête, les pieds, et sa flamme ? Denis, ce matin j'avais la nausée, j'ai pensé à toi. La nausée était la conséquence non pas de ta personne, mais de l'absence de ta personne, et ta voix étrange que j'entends parfois grésiller dans le combiné, le combiné est étrange, ta voix me provoque des sentiments étranges (par hasard) que je n'arrive pas à prendre un par un tellement ils sont nombreux et rapides. Les grésillements aussi. Rassure-toi, je n'entends plus le téléphone avant qu'il ne sonne, je ne ressens plus rien quand il sonne, et je ne ressens pas non plus qui peut être à l'autre bout. Du fil. Mais il y a comme des vibrations qui se montrent trop. Je ne sais pas t'expliquer, d'ailleurs je n'essaie jamais de t'expliquer, c'est bien là mon drame, j'écris pour un mort, mais quand je parle, c'est aux vivants que je m'adresse. Je ne faisais pas la différence avant, et peut-être que je ne parviens toujours pas à la faire. Il me faudrait quelqu'un de solide, de bien, qui ne tombe pas dans le jugement, ni dans l'admiration béate, comme Emule, Emile pardon, quelqu'un qui soit là pour moi, pas quelqu'un qui me propose sa bite à manger. Ou ses idées parce qu'elles seraient foutrement bonnes. Ni même son coeur, les choses à partager, pitié, pas de partage, pas de partage dans l'écriture. Le Don peut-être, ce genre de don, pas le partage, pitié, pas ça. Non pitié, je vous en supplie. Ne rompez pas le pain ensemble, j'ai vu quels étaient les traits de vos visages. Lorsque vous partagiez le pain ensemble. On voit le résultat aussi. Emile, ça serait gentil de revenir me parler. Mais uniquement pour ce que je veux, à savoir Valencia, Prague et le reste du monde que vous visitez. A moins que vous ne visitiez rien, que vous passiez votre temps à draguer des hôtesses de l'air assez connes pour vous suivre dans vos chambres d'hôtel. C'est possible, et pour dire la vérité, ça ne m'étonnerait pas. Mais j'ai pas envie de m'abaisser vous comprenez, j'ai trop de prétention pour ça, trop d'orgueil maintenant, certainement le même que celui qui vous habite en ce moment-même dans votre vie d'aujourd'hui. J'ai pas très envie de vous rencontrer, j'ai le sentiment que vous n'êtes pas à la hauteur de grand chose. Peut-être question argent, mais en dehors, ça se casse la gueule de partout. Je le ressens comme ça. Je n'aurais pas l'audace de prétendre que c'est la vérité. Pourtant c'était prévu pour recevoir les pires outrages, les pires avions de l'époque, ben non. Quand je pleure au téléphone, intérieurement, en écoutant sa voix étrange et lointaine, j'ai envie de lui dire mais je ne lui dis pas. Ce que, de toute façon, je serais bien incapable de formuler. Je ne lui dis pas. Alors pour plaisanter, à propos de son travail, ou d'autre chose, il me dit : je garde le cap, penser à toi m'aide. J'ouvre les yeux le matin et je me dis que je vais passer ma journée à chasser, et, courageusement, à marcher, les yeux levés vers le nord.


dimanche 18 novembre 2007
Le Voyage à la fin de la lumière

Bonsoir très chère Angeline,
Tout d'abord, je vous présente mes excuses pour cette absence. En fait, après mon retour de Valencia, je suis reparti pour Prague pour encore une semaine. Je viens de rentrer à Paris et j'ai décidé de vous écrire ce petit mot en espérant qu'il vous trouvera dans un parfait humeur. Je ne sais pas si vous avez changé d'avis mais moi je tiens toujours à vous rencontrer.
J'attends votre proposition de rendez-vous avec impatience.
Veuillez recevez mon désir toujours contenu par mon respect.
Emile.
Vous pourriez me parler de Valencia, de Prague, de vos voyages. Mais vous souhaitez plus me parler de votre désir qui est de me rencontrer. Vous ne savez pas si j'ai changé d'avis, d'ailleurs je me demande si vous saviez quel était mon avis au départ. Vous craignez que votre message ne m'arrive alors que je sois de mauvaise humeur, ou préoccupée, ce qui pourrait expliquer mes précédents billets sur votre compte. Et la manière dont j'ai dépeint votre personnalité, à travers vos billets. Je vous avais donné, selon votre regard, une aura légère et sombre. Je vous avais interrogé à ce sujet d'ailleurs, en vous demandant si ce n'était pas vous qui aviez mal interprété ma réaction, chose que vous n'envisagiez pas : vous envisagiez de me présenter votre queue, à ma bouche, à mon visage. Ce qui est vraiment dommage. On pourrait parler de Prague, de Valencia. Vous devez en voir du monde, des parties du monde, pour une petite chose frêle et fragile qui reste à attendre une Amérique, comme disait l'autre. L'autre dans son hammam entouré de femmes. Ce n'est pas celui de la Mosquée, ce n'est pas celui où entre hommes, finalement, on s'arrange dans toutes les positions possibles, même pour prendre une tasse de thé. L'auriculaire relevé. Vous n'aimez peut-être pas qu'on vous résiste, et même professionnellement parlant. L'érotisme du voyage, c'est un érotisme, une chance, ou la vie. Le voyage forme la jeunesse, l'esprit, et l'esprit n'est pas saint, bien au contraire, mais d'accord avec moi. L'esprit me suit, je fuis, je cherche une Amérique, finalement il avait raison l'autre. Prague, Valencia, c'est certainement une chance, l'autre jour en Russie, à Moscou, qui brûle. Paris brûle-t-il ? Je ne sais pas. Je ne serai jamais parisienne j'avais dit un jour à Denis, et il m'avait répondu : mais bien sûr que si. Comme si j'étais capable, de le devenir, et pas que de le devenir : le vivre vraiment, pleinement. Paris donne sa chance aux artistes m'avait dit je ne sais plus quel connard qui publiait chez Gallimard et qui trouvait chez moi les germes d'une possible éventuelle hypothétique oeuvre importante, ses livres étaient intégralement et uniquement pour les pauvres intérieurs, pour ceux du microcosme, qui étaient copines avec l'Univers. Je dis ça mais attention : non pas que je sois extérieure Emile. Mes jambes, Emile, mes cuisses, je ne comprends pas comment vous avez pu penser que c'était de ma faute, si je prenais vos messages pour ce qu'ils étaient : sombre et légers. Je vous ai dit aussi, et vous n'avez pas entendu, qu'ils me faisaient l'effet de relire mon oncle. Mais comme vous devez trouver excitant un oncle qui se fait sucer par sa nièce, ou, à la limite, comme ça doit vous faire frissonner dans le bas du dos comme n'importe quelle vermine ordinaire et masculine, rien qu'à l'idée, de cet interdit fondamental de l'humanité, qui n'était pas de rigueur en Egypte auparavant, je suppose que vous n'avez pas entendu mon désarroi, et mes souvenirs, qui reviennent déjà assez comme ça, seuls, sans avoir besoin de haine, ou de considérations sexuelles de votre part, vous avez été aveuglé, vous n'avez pas écouté, ou alors seulement vous-même. C'est vrai je pourrais avoir beaucoup d'hommes, beaucoup de femmes, beaucoup de chiens, de dobermans, d'enfants, et de domestiques noirs dans ma cave, c'est vrai, j'ai tout l'argent du monde, comme le dit Francis qui le sait, pour aller voyager en Amérique. Le Voyage est nécessaire. Maladroit à la fin de la lumière, mon désarroi n'importe pas. Notre rencontre donnerait des choses. Des conséquences, pourtant je vous verrais bien dans un café dans un premier temps, un café dans lequel vous n'avez pas vos coutumes, pour vous sortir de vos coutumes. Mais je ne donne pas suite déjà aux demandes auxquelles je suis intéressée. Alors... Je grandis, grandis, comme la plante habituée à l'eau et à la musique classique. En Egypte, auparavant... Il y avait des êtres humains, différents, qui pratiquaient l'inceste. Les cités bougeaient, on mangeait les filles, qu'on avait désiré bien avant, parce qu'elles étaient belles, et jolies. Nous sommes des poupées, Emile. Je ne sais pas si vous voulez que je sois votre poupée. Vous n'avez pas renoncé. Valencia, Prague, ce sont des belles villes ? Quels sont les hommes politiques qui les font marcher ? Je n'ai vu que des photos sur internet, donc ce n'est pas pareil que d'y aller sur place. J'aimerais y aller sur place. J'aimerais voyager. Et pas seulement astralement. Je voudrais y inclure mon corps, et pourquoi pas le corps d'un homme avec moi, pour me tenir compagnie. Quand on pense que la Tour 2 du prochain World Trade Center sera taillé en losange, pour éclairer de la lumière du soleil l'ancien site... Enfin vous savez. Et que Denis marche à côté de cet ancien charnier, ça me fait peur parfois. Rien que d'y penser. Cela me donne la chair de poule. C'était le but recherché, m'enfin voilà, pourquoi pas visiter Valencia. Et pas seulement d'une manière astrale. Mon corps doit y participer. On mange la chair, on mange le corps en souvenir de moi. Emile, vous êtes végétarien ? Comment ils font avec le Christ ces derniers ? Ils mangent pas le corps du Christ. Je sais, je sais, je sais je sais je sais. C'est pas la vraie chair, n'empêche qu'il y a toujours de la chair et du sang chez les rites chrétiens, ils sont pires finalement que tous les sorciers du monde. Denis me manque Emile. Vous saurez combler le vide, qu'il a laissé en partant ? Parfois je l'imagine rencontrer une autre femme, de son âge, américaine, dynamique, avec un corps de rêve et de l'argent à n'en plus finir, lui faire les yeux doux. Le baiser lentement dans une pénombre, dans quelque chose d'érotique, le décor est érotique, violent charnier mais érotique quand même. Tout ce qui est érotique est... La charogne est érotique, Emile, le vide. J'ai des vides à remplir, Emile, en haut, en bas, ma tête n'a plus toute sa fonctionnalité. J'aime vous écrire comme ça. Emile. Je ne sais pas si ça va me tenir longtemps, pour d'autres, la question serait vite réglée, mais j'ai reçu quand même des messages de vous, que je ne pouvais pas publier, parce que vous ne vouliez pas. Vous ne voulez pas exister, sauf à moi, tous les gens qui me lisent vraiment se comptent sur les doigts d'une main, vous ne risquiez rien pourtant, mon pauvre Eric, euh, Emile. Je confonds avec quelqu'un d'autre, désolée. J'ai l'esprit...Confus. J'ai comme un blanc, là tout de suite, des fois ça m'arrive. Et j'entraîne malgré moi les autres dans cette déchéance totale, sado-masochisme évident. Je me souviens à l'époque où j'avais un métier qui nécessitait parfois que je joue les maîtresses dominatrices, qu'est-ce que je pouvais bien m'emmerder dans mon boulot, j'avais l'impression d'être une petite arabe sans études à tenir le balai à l'usine textile du coin, climat toujours gris, je n'y prenais aucun plaisir, ça ne me plaisait pas, je m'ennuyais à faire lécher par terre son sperme à un homme d'affaire à poils, un peu gros, moustachu, marié, des enfants à l'université, certains avaient même des difficultés personnelles. Mais c'était mon job et je le faisais bien. Certains acteurs n'ont pas le choix : ils ont des rôles de merde au début de leurs carrières, George Clooney jouait avec des tomates géantes tueuses avant d'être connu. Marilyn Monroe se faisait prendre comme une sale chienne dans des endroits terribles avant de mourir suicidée et malheureuse. Emile, vous êtes connu de moi, c'est pareil, mais je vous avais dit : venez me baiser dans les coins, comme les chats pissent dans les coins, en silence, dans le dos de leur maître. Qu'ils cajolent lorsqu'ils ont faim et seulement lorsqu'ils ont faim, ou quand ils ont besoin de contact. Ils ont besoin de caresses. Les femmes aussi. Les femmes et les chats ont besoin de tendresse. D'attention. C'est un fait. Les hommes le pensent, les blondes le disent : souvent on oublie. Que les femmes ont besoin de caresses. De tendresse. Ils sont à bord de leur camion, de leur entreprise de pompes funèbres, aux commandes de leur sous-marin. Ils ont des enfants, des maisons, de l'argent, des maîtresses, ils ont fait une arche de Noé personnelle, intime. Par quatre, par trois, par deux. Seul. Je ne sais pas pourquoi vous voulez me rencontrer, d'ailleurs je suis persuadée que vous serez déçu. Très déçu. Vous vous sentirez perdu. Vous aurez des saignements de nez. La nuit viendra en plein jour et votre coeur ne pourra contenir une telle infâmie. Quand je pense qu'il est là-bas. Qu'il marche dans cette ville mourrante, qu'il y passe son temps, qu'il y travaille, qu'il y dort, qu'il y mange, quand je pense qu'il marche à côté de cet ancien charnier, sur lequel on pourra, à nouveau, marcher, quand je pense qu'il respire là-bas, avec toutes les miasmes qu'on peut y trouver déjà en temps normal, alors en temps d'après terrorisme... Allez à Paris, vous rencontrer, j'ai plutôt l'impression que je dois vous sourire là. Comme je passe mon temps à sourire dans le vide, c'est dans les yeux et dans la bouche de la folie qu'on trouve son double, mon double, Himmler, j'aurai le même, il faut que je trouve mon Himmler, à moins que je ne sois déjà l'Himmler de l'autre. Je ne sais pas si vous trouvez ça agréable. Moi je ne trouve pas ça agréable. Saignements de nez, la nuit en plein jour, je ne sais pas si vous entendez au bout de trois fois, trois visages, trois doigts, trois coeurs, trois rois. Trois Reines, et l'épouse en plus. Paris, il y a des catacombes là-bas, j'ai pas trop envie d'y tomber. On ne sait jamais vraiment où on met les pieds avec le net. Les gens qui vous écrivent peuvent très bien être autre chose que ce qu'ils prétendent être. Surtout ceux qui veulent vraiment vous rencontrer. Je ne sais pas si je tourne parano, Emile, mais j'ai quand même réussi à caser Himmler dans ma paranoïa. La prochaine fois, vous prendrez vos responsabilités, et vous vous présenterez sous un autre jour, qui était bel et bien léger et sombre, ce n'était pas du tout une invention de ma part, ou une erreur, j'ai vu la Réalité. Comme on regarde la lumière du soleil au sommet de la pyramide du Louvre. Encore faut-il savoir quelle est la nature véritable de cette lumière. Emile, dans les yeux et dans la bouche de la folie. Dans les yeux et la bouche de la folie. Entre doubles maléfiques, on se comprend.


jeudi 15 novembre 2007
J'étais Babylone la Grande

On m'enseignait que bientôt, très bientôt, la fin du monde emporterait le système actuel, dirigé par des méchants et des hommes corrompus. Et que si je croyais de tout mon coeur en Jéhovah, j'allais être sauvée, et ma famille aussi. Thomas les fréquentait plus que moi et fuyait un peu la réalité de l'époque : notre mère trompait notre père et avait donc une liaison avec quelqu'un d'autre. Un homme que j'ai vu rôder autour de la maison plusieurs fois, quand j'étais petite. Les Vosges peuvent avoir beaucoup de charme en hiver. Cependant, on (moi en fait) aura toujours l'impression de côtoyer des paysans. Cette liaison semblait le faire beaucoup souffrir, Thomas avait une peur panique d'un éventuel divorce de nos parents. Thomas, ses beaux yeux noirs, sa voix douce et posée. Aujourd'hui, il est devenu Ancient, c'est un Ancient, il a une place particulière, un rôle à jouer. Dieu Jéhovah est son Dieu. Nos parents l'ont toujours laissé libre de choisir, mes parents étaient catholiques, et leur Dieu était Jésus Christ. Pour Thomas, Jésus Christ était le fils de Dieu, le vrai fils de Dieu et pas Dieu lui-même. La Saint-Trinité était une invention humaine, démoniaque. Un tour de Satan, pour tromper, leurrer, apeurer les hommes. J'apprenais avec lui, et avec des témoins, mes parents étaient ouverts à tout ce qui n'était pas comme ils le désiraient. Regardaient de loin, un peu dépassé par l'enthousiasme de Thomas et débordés par leurs propres problèmes de couple. Souvent, j'étais terrifiée et fascinée à la fois par les dessins dans les livres d'études : Le recueil d'histoires bibliques notamment, à couverture jaune, cartonnée, était éloquent à ce sujet. J'angoissais avant de l'ouvrir, mais j'aimais ça en même temps. Le soir je regardais les étoiles, émerveillée : Dieu veillerait sur moi. A l'école ce n'était pas vraiment le cas : la loi était différente, et on m'apprenait que c'était Satan qui gouvernait les autres : sauf qu'ils l'ignoraient. Je me sentais meurtie et déchirée à chaque fois que je prenais du plaisir dans un jeu avec mes petits collègues du monde imparfait. La culpabilité a fini par passer, lorsque j'ai dépassé mes maîtres dans les études : j'émettais des hypothèses sur Dieu et l'histoire de l'humanité, chose qu'il n'est pas acceptable pour eux de faire, et qui est particulièrement imbécile (et démoniaque). Satan nous trompe lorsque nous nous écartons de l'étude biblique. Evidemment. Pour eux. Pendant six mois, la culpabilité totale à ressentir : quand j'étudiais avec eux, j'étais spéciale puisque je croyais en Jéhovah le "vrai Dieu" comme ils disaient, j'avais la vérité, la science infuse, le bon oeil sur l'Esprit. Jésus Christ était revenu d'une manière invisible en 1914, on continuait le mémorial malgré ça, on avait les pratiques qui étaient justes, le vrai Dieu pouvait être fier. Sa colère allait être terrible, nous allions être sauvés, etc. Le vin était le sang et le pain était le corps, la chair en fait. Le corps ça veut dire la chair, ils ne sont pas très précis. Le mal et le bien étaient alors ma religion et j'étais contente de faire partie du bon côté, du côté des gens du bien. Mais c'était douloureux d'aller dans le monde des gens du mal, et d'y trouver, parfois, des gens biens (effectivement). Je ne me sentais pas supérieure : juste enseignée. Je savais et les gens qui m'apprenaient semblaient savoir aussi. C'était des adultes. Pourtant la fracture a commencé à cette époque-là à se faire ressentir dans mon coeur, dans mon être : je développais des théories, posais des questions contradictoires sur ce qu'on m'apprenait. C'était plus fort que moi. Partout je le faisais. C'était plus fort que moi au point parfois de ne pas avoir besoin de dire quoi que ce soit pour paraître comme l'agitatrice de service, le mouvement "contre". Un simple regard suffisait à être interprété, notamment dans la Salle du Royaume, les églises des Témoins de Jéhovah. Je me souviens de cette fois où j'étais assise, je venais d'entrer, j'ai regardé un homme, moustachu, qui était avec sa femme, tous les deux bien portants, il m'a regardée et a dit tout haut : ce n'est pas chrétien que de regarder les adultes comme ça. La honte est venue tout de suite, sa honte à lui. Il fallait "craindre" Dieu. Craindre signifiait dans ce sens lui obéïr et croire en lui. Le servir. Servir sa puissance, sa grâce. L'extase. Mais n'empêche que l'oreille retenait le premier sens de "craindre"... Thomas s'y épanouissait lui. Contrairement à moi, qui m'intéressais naturellement à autre chose. Un an plus tard, à neuf ans, j'arrêtais de moi-même l'étude biblique. Mon frère m'appris alors que si j'arrêtais, je n'allais pas pouvoir être aimée de Dieu, ni même être sauvée lors de son jugement final. Le but de l'étude biblique est de choisir le baptême un jour. Afin de devenir Témoin. A son tour. C'est l'aboutissement, qui permet de faire de soi une personne pure afin de vivre plus tard dans une terre transformée en Paradis Terrestre (dans les dessins, on voit des personnes assez bourgeoises manger des fruits en souriant dans un grand jardin où jouent des enfants avec des lions). Je lui répondis que j'étais une enfant et que je ne méritais pas de mourir. Mais ça ne semblait pas importer dans la décision de Dieu, après tout, les enfants portaient eux aussi la faute d'Adam et Eve. Nous n'étions, et nous ne sommes, tous, que des fils d'hommes. C'était la dernière fois avant très longtemps qu'il me parlait des Témoins, du Christ et de Jéhovah. La première fois que mon oncle a demandé une fellation, il a parlé de Dieu aussi, car il disait à qui voulait l'entendre qu'il croyait en Jésus Christ. Quand il a tenu ma tête, contre le mur et lui, j'ai vu sa croix autour de son cou, à sa chaîne, jaillir, ça brillait, c'était surréaliste. Son sexe était salé et sentait l'urine, rien que de l'écrire le goût et l'odeur me reviennent. Je m'étais détachée des Témoins mais j'avais toujours en mémoire la fin du monde, les purs et les impurs, ceux qui seraient sauvés et ceux qui seraient "retranchés" comme c'est écrit dans la bible. Je n'ai pas totalement compris pourquoi mais j'ai compris moi qu'il avait envie de se faire sucer. Le même jour, il parlait à table, le monde était différent, je n'avais encore jamais sucé un homme. Il disait après le repas, à mon père : "ton fils, c'est bien qu'il soit libre de croire en ce qu'il veut (encore heureux) mais ces Témoins de Jéhovah...Ils disent de nous, les Catholiques, que nous sommes dans la fausse religion". Ce jour-là, Thomas était justement parti pour toute la journée avec des Témoins de Jéhovah de Vila Real. Je ne ressentais aucun danger ce jour-là, j'étais bien loin de m'imaginer ce qui allait se dérouler quelques heures plus tard. Les fissures du coeur se sont faites plus fortes, une partie du coeur est tombée, forcément, et Dieu dans tout ça allait quand même revenir, et tuer les mauvais, les méchants, ceux qui tenaient le monde par l'entrejambe, masculin donc, forcément. C'était sans issue, sans espoir : je me demandais si Dieu, que je n'appelais déjà plus Jéhovah, allait me pardonner ce que j'avais fait avec mon oncle. J'aurais pu me demander si Dieu allait lui pardonner ce qu'il m'avait fait. Mais j'avais préféré la première option, grâce aux Témoins, en partie, j'avais la cupabilité facile à mettre d'office dans mes poches. Je regardais les constellations en ce temps-là. Déjà. Mon oncle me disait qu'il tombait amoureux de moi. De plus en plus je le croyais, et plus je le croyais, plus j'avais mal. Croire : de plus en plus je ne priais plus Dieu, de plus en plus. Et cela aussi me faisait du mal. Mais j'avais beau les croire, ce n'était qu'à cinquante pour cent. Mais la voix qui me disait que peut-être, ils mentaient autant que le reste ne s'affirmait pas. La voix de la raison était morte, éteinte, ou alors mise entre parenthèses. Le pouvoir de la peur. Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de la peur. Foutez la trouille à une bête, à un enfant, et vous pouvez lui faire faire n'importe quoi, vous pouvez le commandez. Le sexe aussi, est lié à la peur, à l'effroi. Donc comme le Diable, je n'avais de maison nulle part. Alors je lisais. Et je pouvais alors, le temps de quelques heures par jour, sortir de l'amour de mon oncle, de l'amour des Témoins ; décidément, tous ces gens avaient beaucoup trop d'amour à donner et à revendre. Au Portugal, je ne comprenais pas pourquoi on trouvait le nom de Jéhovah sur des Croix supposées Catholiques. Les Témoins de Jéhovah ne croient pas que le Christ s



