samedi 26 avril 2008
En attendant le viol des filles trop sages

"Il n'y a que le désert qui guérisse le désespoir : on peut y pleurer sans crainte de faire déborder un fleuve."
Ahmadou Kourouma En Attendant le vote des bêtes sauvages
Tu te prends dans les dents ces jours que tu n'as pas senti venir ni passer. Une seule semaine que tu n'as pas eu la force de toucher, d'appréhender correctement. Cela fait des mois que je ne suis plus là. Ni avec l'homme, ni sur Terre. Est-ce que c'est possible de n'être nulle part tout en ayant un corps qui marche et qui respire ? Tu te réveilles de cette nuit où tu as failli le tuer, de tes mains nues. Rêver d'étranglement n'est jamais anodin. Je ne devrais pas sous-estimer l'étranglement. Même dans ce rêve, qui avait si bien commencé. Tellement bien commencé. Même si la peur était de mise. Elle me réveillait par intermittence, parce que dans le rêve il y avait un homme. Un homme dégarni. Il faisait des choses négatives, dans un bar, cet homme. Il avait une sorte de pouvoir de suggestion sensationnel. Il me disait des choses comme : ton oncle, il va revenir de la tombe un jour, tu vas voir ma belle. Alors la belle, tu sais, ton oncle va sortir de son trou où tu l'as mis, il est mort par ta faute et on l'a mis en Terre, espèce de petite garce, espèce de petite salope, regarde ce que tu as fait. Je l'ai fait oui, je l'ai regardé déjà merci, y revenir d'accord mais pas tout de suite, dans dix ans peut-être, et encore si j'aurai le temps, peut-être qu'à l'époque je n'aurai pas le temps, et peut-être que dans dix ans, je serai morte à mon tour. Cela vient vite, ce n'est pas nous qui décidons, c'est le grand poumon qui décide pour nous. Toujours il a envie de décider ce satané poumon. Le discours malveillant de cet homme dans mon rêve me réveillait et de tout mon corps je tremblais, des pieds à la tête, de peur, d'effroi, je me mettais en boule dans le lit, ou alors contre le corps bien chaud de Denis. Cela fait longtemps que je n'ai pas écrit son prénom. C'était peut-être une méthode, un peu maladroite, pour l'effacer de mon univers. J'écoutais la dernière piste de la bande originale du documentaire récent sur le massacre de ces magnifiques poissons que sont les requins. On peut la trouver sur internet. Victimes de leur mauvaise réputation les requins, la dernière piste me faisait pleurer l'autre jour, je me la repassais en boucle. Mon univers qui s'écrit toujours même quand je n'écris pas. La libération ne fait pas effet, ne pas écrire ne libère pas au contraire ça emprisonne. Cela n'étouffe pas, mais ça emprisonne davantage. Que si on écrivait. En tout cas pour moi. C'est comme ça que je vois les choses. Je me mettais en boule en fait, une seule fois je me suis collée contre lui, sa chaleur me rassurait. La chaleur de son corps. Il dort sur le ventre en ce moment. Et puis contre lui ou en position fœtale je me rendormais à nouveau, pour poursuivre malgré moi le même rêve, Naomi m'a dit que ce n'était pas bon signe. Il est fatigué, nerveusement, physiquement. Il prend de longs bains, tant pis pour la couche d'ozone. Il mange des salades. Mon ex-mari lorsqu'il était ivre riait en disant que la salade, ça remplissait les couilles. Cette phrase est apparue dans mon rêve, un autre homme, qui n'était pas mon ex-mari, disait une chose similaire. L'homme dégarni essuyait le comptoir du bar en le regardant d'une manière amusée. Je ne me souviens plus de la phrase exacte qu'il disait mais ça se terminait par : "...ça remplit les couilles". C'était étrange. Cela ne remplit pas le cœur d'entendre des choses pareilles dans un rêve. Si seulement je pouvais regarder tous les hommes dormir, me glisser discrètement dans leur chambre la nuit, et les observer en train de dormir, les yeux fermés ou ouverts, ou alors à moitié ouvert seulement. Je prendrais des photos de leur visage, pour me faire un souvenir. Ensuite ces photos de visages endormis, d'hommes endormis, je pourrais les mettre sous mon oreiller à moi. Il n'y verrait que du feu. Denis. Quel joli prénom, quel joli visage est plaqué dessus dans ma mémoire. Dans mon présent. Mon futur c'est Toi. Je pensais qu'il disparaîtrait avec le temps. Peut-être faut-il que je laisse un peu plus de temps au temps pour le laisser faire ce qu'il doit faire, à savoir faire disparaître Denis. Je n'ai pas envie de courir après sa voiture, comme cet homme après la voiture de Kennedy, alors qu'il venait de se faire exploser la tête. J'imagine que je n'exploserais pas la tête de Denis pour le faire fuir, peut-être son cœur, j'ai toujours pensé que la mécanique de son cœur avait des côtés grippés que malheureusement ce n'était pas à moi de réparer. C'est certainement la première personne qui ne me prend pas pour s'autoréparer Denis, et que je n'ai pas acceptée dans ma vie pour être à côté d'une image d'homme mûr me ramenant à mon oncle. Je n'ai pas tué par sadisme. Il faisait des rêves mon oncle lorsqu'il était en vie, c'est impressionnant toutes les choses que la mort empêche de faire. C'est impressionnant surtout lorsqu'on les énumère, ou qu'on s'est mis en tête de les énumérer une par une. Mon père avait dit à table : tu te prends dans les dents les années que tu n'as pas senti venir ni passer. Il paraît qu'on doit tous faire son retour d'âge à un moment ou à un autre, il paraît même que ce n'est que ça vivre, faire son retour d'âge, de ce geste de la main qui prie, rallier la main gauche (le passé) à la main droite (le futur). Retour d'âge. L'âge te rattrape, à moins que tu ne l'aies déjà rattrapé. Son amie découpait le poulet comme une barbare. Cela me fendait le cœur de voir le cadavre de la volaille fermière en plus, préparée par ses soins, se faire dépiauter de la sorte. J'avais couché avec un serveur un jour, un serveur dans les restaurants gastronomiques, d'ailleurs je crois qu'on utilise pas le terme de serveurs, c'est beaucoup trop commun et vulgaire, mais peu m'importe ces usages archaïques sur le point de s'éteindre. Il m'avait montré au restaurant comment couper la volaille correctement. En plus, son amie à mon père mangeait avec les doigts, et déjà les frites moi je supporte que très peu. Toute ces graisses sur les doigts, j'ai horreur. Je crois que c'est à cause de mon oncle aussi (tout n'est pas sa faute non plus). En effet j'avais horreur d'avoir sa semence sur mes doigts. Avant qu'il ne l'expulse sur moi, j'en connaissais l'existence. Mais j'en avais jamais vue. Ni touchée. C'est différent de connaître l'existence de quelque chose et ensuite d'avoir affaire concrètement avec cette même chose. Par exemple, nous savons tous que Mars est rouge et qu'elle fait partie de notre système solaire. Nous le savons tous mais pourtant nous n'avons jamais vu Mars clairement, à une distance proche, comme un satellite pourrait le faire, ou une sonde. Si ça se trouve elle n'est rouge que dans les livres. Si ça se trouve. Peut-être bien. Les astronomes ont vu Mars, plus proche, plus proche encore que les non-astronomes, mais les sondes ont vu Mars encore mieux que les astronomes, même si les sondes ne voient rien et ne comprennent rien de ce qu'elles voient vraiment. C'était pareil pour la graisse. Elle suçait les os. Je n'aimais pas cette femme. Elle ne semblait pas pourtant être aussi dégoûtante en apparence. Je me disais : dans leur intimité, qu'est-ce que ça doit être. Ensuite j'ai compris toute la perversité de cette pensée, avoir une pensée sur la sexualité de mon père, veuf en plus, avec cette femme qui ne serait jamais rien d'autre qu'un patch, qu'un pansement, qu'un tampon à la rigueur. Pour colmater le saignement. Le saignement du deuil. Les os sont partis à la poubelle, en fait je voulais les jeter mais elle les a gardé, pour les donner à ses chiens vous comprenez. Vous me comprenez. Je pense que vous me comprenez si vous avez des enfants. Pour les donner à ses chiens. Si vous avez des enfants, vous me comprenez. Ce jour-là, deux Témoins de Jéhovah ont sonné à la porte. Mon père était afféré à la cuisine avec Denis qui préparait un dessert, un délicieux roulé à la confiture de fraise, j'ai ouvert. Ils m'ont tendu leurs revues, dont l'une était un numéro spécial de "Réveillez-vous !" et qui posait cette question pertinente dans laquelle je sentais pourtant un aspect tendancieux : "Pouvez-vous avoir confiance en la Bible ?" A mon avis, avec l'illustration qui montrait un homme qui étudiait la Bible avec sérieux, j'ai pensé : "oui". Je me suis amusée pendant dix minutes à jouer les innocentes avec ces deux hommes. Pas mal en plus pour des Témoins de Jéhovah. L'un d'eux avait une splendide moustache. Cela pique pendant le cunnilingus, je lui dis à Denis, ta petite barbe de trois jours, le temps fout le camp entre mes dents, elle pique, c'est encore meilleur comme ça. Des milliers de petites aiguilles devraient percer ma chair à cet endroit, cet endroit que je ne veux pas nommer comme les grandes filles qui régressent. J'ai donc fait mon innocente spirituelle, et je savais qu'ils se croyaient porteurs d'un message. D'un message qui sauve. La mort aussi nous sauve, il n'y a pas que la vie éternelle. Je pense savoir de quoi je parle. Ensuite je leur ai demandé pourquoi la Watchtower Bible and Tract Society s'était inscrite, en catimini en tant qu'O.N.G. à l'O.N.U. dans les années 90 alors qu'elle avait proclamé pendant des décennies entières que cette dernière organisation était la manifestation du Diable sur Terre. Ils sont devenus blancs comme des linges et leurs sourires sont devenus jaunes. Finalement j'ai écourté devant les quelques balbutiements qu'ils essayaient de prononcer comme explications, j'ai fermé la porte fière de moi. Je n'ai jamais aimé la manipulation. Jamais. Ou seulement celle de l'homme, et de ceux qui écrivent, car justement, il n'y a pas vraiment de manipulation. On ouvre un livre, on s'attend à tout sauf à... Cette phrase est à terminer selon les convenances de chacun. Ensuite j'ai pensé à ce rêve que je n'avais pas encore fait et que pourtant j'avais envie de faire, celui du bar. En fait, il y a plusieurs types de rêves, comme vous le savez si bien déjà. Voir Denis dans des odeurs de sucre et de confiture, c'était peut-être ça le meilleur de mes rêves, le meilleur rêve éveillé que je puisse faire. Son fils l'a appelé. L'amie de mon père me faisait des sourires qui voulaient dire : "ne me rejette pas, essaie de m'aimer un peu". Mais je lui faisais des sourires ma foi bien hypocrites, c'était malgré moi et ces sourires voulaient dire : "je trouve dommage que mon père soit tombé sur toi. Il mérite mieux, beaucoup mieux". Tous les pères méritent mieux. En fait j'exagère, non pas tous, certains ne méritent pas mieux. Au contraire, certains, ce sont leurs femmes qui méritent mieux. Posez-vous la question : votre conjoint mérite-t-il mieux que vous ? Les femmes ne se lovent pas contre le dos de leur mari par amour : un mauvais rêve suffit. Au creux du lit, dans les vagues des draps sur lesquelles je navigue endormie avec fureur, c'est là que la guerre commence, toujours et que tout prend fin, dans la tristesse souvent. Malheureusement. On avait rêvé, comme les mystiques, que c'était là que l'amour naissait toujours, mais les guerres pour l'amour, c'est comme les pompiers pyromanes, c'est amusant pendant cinq minutes, mais c'est tout. Après ça lasse et ça meurtri, c'est tout l'effet que ça fait, ça fait saigner en fait. Mais pas du thorax, du nez seulement. Mon corps me lasse. Ma tête. Mon corps est un poids que je voudrais mettre de côté, l'espace d'un instant, le temps d'un instant que je puisse m'élever un petit peu. Un petit peu plus haut que Paris. Paris, c'est grand. Mais tu vois Denis, j'ai des projets plus grands que Paris. Je t'assure. Je me mets en boule, je ne suis pas faite de neige, ni de gravillons, je ne peux pas être lancée contre un visage ou contre un dos. On ne peut pas me donner à manger à quelqu'un. Comme les truites, je glisse. C'est gluant. C'est comme ça. La graisse sur les frites c'est malheureux de connaître l'origine de cette aversion que j'ai pour la graisse animale, la graisse végétale. Toutes les formes de graisse. Mais moi je suis heureuse de m'en rendre compte, je suis heureuse de ne plus payer un homme pour lui dire ce que je sais déjà depuis longtemps, depuis tellement longtemps d'ailleurs. Je vivais encore en Auvergne et on m'avait parlé d'une histoire de Dame Blanche, j'étais surprise, je pensais que ça n'existait qu'en Lorraine. Denis m'a montré les devis pour l'appartement, dans le métro j'y pensais : les Dames Blanches qui attendent au bord des routes la nuit. Il ne faut pas les prendre dans sa voiture. Il ne faut pas les regarder. Nous y sommes allés faire le minimum. Les anciens propriétaires avaient laissé beaucoup de choses. En jetant j'ai failli pleurer, parce qu'il était dans mon dos à nettoyer des trucs, Christophe son ami n'allait pas tarder, il allait l'aider à porter cette vieille gazinière en bas que les anciens propriétaires avaient laissé là pour une raison mystérieuse. Elle datait au moins des années 80, comment avait-elle atterri ici ? J'avais envie de pleurer mais je n'ai jamais demandé de spectateurs pour ça, au contraire, j'ai toujours cherché à m'enfermer quelque part pour le faire, comme les oiseaux se cachent pour mourir, l'Angeline se cache pour pleurer. Oui je sais, c'est pathétique. Cela m'importe peu, ce n'est pas de pleurs que je parle, si vous écoutiez un minimum vous auriez la délicatesse de reconnaître que votre attention est plus porté sur vos propres battements, votre poitrine vous fascine, dommage un jour vous n'aurez plus de poitrine, elle sera infestée de bactéries, de larves, dommage dommage, ça finira par arriver. Dommage dommage. Vous verriez alors que ce n'est pas de pleurs, le texte n'évoque pas les larmes, tombées de mes yeux en Bretagne, car il avait touché mes mains un peu trop vite, un peu trop brutalement. Ils sont brutaux les singes lorsqu'ils n'ont pas ce qu'ils veulent. Je ne sais pas si vous avez remarqué. Ce n'était pas écrit sur le front de cette Vierge au bord de la route que je ne voulais pas de spectateurs. C'était pénible de marcher sous ce soleil de plomb. On n'avait même pas besoin d'uriner tellement on suait par tous les pores de la peau. Ma mère me tendait des lingettes, les mères connaissent. Leurs enfants, leurs nourrissons rêvent lorsqu'ils dorment. Ils font des cauchemars, comme les grands. Ils ont besoin de beaucoup dormir les nourrissons, comme les dépressifs d'ailleurs, comme les morts d'ailleurs, comme moi d'ailleurs. Je fais de longues siestes, c'est bien la première fois que ça m'arrive. Cette année ça m'arrive. C'est peut-être l'heure de la retraite. Mon corps aux objets trouvés, je l'aurais fait exprès, je l'aurais perdu. Il ne faut pas souhaiter quitter son corps, qu'il soit dans un coin comme ça. On ne sait jamais qui pourrait écouter. Denis n'y pense pas, lui, c'est devis devis devis réalité devis travail réalité devis devis devis baise devis peinture travail baise devis banque argent concret monnaie amertume joie baise devis amertume concret paresse travail salades moi. L'écriture pour lui c'est les devis, et ses papiers et ses dossiers et ses coups de téléphone, il est obligé de gueuler comme un dératé des fois, j'entends à l'autre bout de l'appartement qui est grand pourtant, l'ancien appartement que nous habiterons encore pendant quelques temps, fort heureusement, je l'entends remettre à sa place une personne à l'autre bout de fil. Je n'aimerais pas être elle, je détesterais être cette personne et me faire engueuler par Denis. Il est si doux et si bon lorsque nous faisons l'amour. Il n'a jamais gueulé si fort après moi. Sauf une fois, lorsque je lui avais avoué que je l'avais trompé et qu'il avait dérapé en réponses pour me frapper. Plus jamais ça j'avais dit. J'ai eu de la chance qu'il ne me quitte pas, j'ai eu de la chance que cette phase-là, de manque de confiance, il puisse la surmonter, il aurait pu ne pas la surmonter, je me serais retrouvée quelque part, à faire la pute, comme ici, encore une fois. S'il était parti, je n'aurais peut-être pas eu envie de pleurer à Paris, dans ce nouvel appartement que je déteste avant même de le voir transformé, transformé par les peintures, et les nouveaux sols et les plafonds et tout ça, et tous les objets qu'on mettra dedans, dont on n'aura pas besoin. Les gens qui ont trop de choses je m'en méfie, les gens qui n'ont pas assez de choses aussi je m'en méfie. Christophe est finalement arrivé et j'ai retenu mon envie de pleurer car je sais très bien retenir le désespoir, car, pour être honnête, ce n'était pas un bête vague-à-l'âme mais bien un désespoir, un désespoir que je croyais éteint. Mais quelque chose en moi est éteint depuis des années, et le désespoir est bien allumé lui par contre, donc en même temps, je suis pas très bien placée, contrairement aux apparences, pour dire ce qui est vrai ou ce qui est faux autour de moi. Moi la première je suis éteinte, quelque chose en moi. Et devant lui, devant eux, je fais semblant, comme je le fais depuis longtemps. J'ai un si joli sourire dit Denis. Et des yeux noirs rieurs, deux petites billes de ténèbres chaleureuses. Je fais celle qui écoute et qui lui fait un grand sourire (si joli donc). Celle qui jouit même lorsque ça ne vient pas (et avec le désespoir ça vient de moins en moins). Naomi m'a dit qu'elle faisait parfois la même chose. Elle avait également des périodes où son frère revenait, comme mon mon oncle et ensuite ça s'évanouissait dans le temps, dans une saison, pour laisser place à la légèreté, au bonheur de la trotteuse, comme j'aime l'appeler. Les libellules connaissent. Et puis le cauchemar revenait, les souvenirs sans cesse. Il paraît que beaucoup de personnes arrivent à gérer cela. Il paraît que d'autres n'y parviennent jamais. J'aimerais n'être ni l'une ni l'autre. Si on me donnait le choix. Donne- moi le poumon. Donne-moi le choix ensuite de faire sortir ce qui est entré. Si Mars était rouge, et nous dans une navette en train de l'observer d'un hublot, prise dans son orbite, alors notre façon de la voir changerait fondamentalement de la façon dont nous la voyons aujourd'hui. Des photographies, des lumières dans le ciel. Les astronomes voient plus encore, ils ont de la chance. Et s'il y avait des miroirs sur Mars ? Les cauchemars qui me réveillent et qui me font peur je les déteste. Plus encore aujourd'hui que dans mon enfance. L'appartement de Paris sera terminé début juin. Je ne me lève plus la nuit lorsqu'un cauchemar me réveille. Dans mon rêve je recevais des appels anonymes, j'étais angoissée. Denis me regardait avec fureur, il pensait qu'il s'agissait d'un de mes amants. Dans le rêve, il pensait que je le trompais encore, avec beaucoup d'hommes, beaucoup. En ouvrant les yeux, j'avais du mal à discerner la réalité de la rêverie, j'étais perdue dans un brouillard très blanc, et j'ai pensé que toutes ces choses qui étaient rêvées étaient vraies. D'une certaine manière, elles le sont, vraies. Tout ce qui est rêvé chaque nuit est réel et s'est produit. Quelle tristesse ces gens qui se réveillent et qui ne se souviennent jamais de leurs rêves. Cela me ferait mal. Je préfère m 'en souvenir finalement, même s'ils sont terribles. Au moins c'est de la matière, de la vraie. On ne peut pas vivre que des choses fausses continuellement, dormir c'est peut-être même une des choses les plus vraies que nous sommes capables de réaliser. C'est une chose que tout le monde partage. Aussi bien Ben Laden que Bush, que moi et la copine de mon père, que les enfants et les poulets encore vivants. Je ne devrais pas angoisser pour quelque chose d'aussi authentique, en fait. C'est tellement authentique que cela nous dépasse. Tellement c'est pragmatique dans le fond. Je vais continuer comme ça en espérant ne pas craquer. J'ai bien fait ça jusqu'à maintenant, pourquoi ça changerait ? Pourquoi je ne pourrais pas tenir ? Je vais continuer à faire comme si, oui, c'est une bonne idée je pense. A sourire et à faire semblant que la vie est une chose merveilleuse comme le prétendent les poètes qui écrivent tous pourtant pour mieux la quitter. S'en séparer. La plupart des médecins se battent pour la vie, eux. Certains écrivaient célèbres la mort. Bien malgré eux. On les prend pour des gamines qui couchent tendrement leurs états d'âmes, avant on les prenait de force par derrière dans le con. Qu'est-ce que tu veux faire, cher poumon, si ton paradis est inique ? Si tout le monde ne peut y entrer d'office. Si les efforts à faire ne remettent rien en cause. On se couche comme on fait son lit, disait l'ogre, Denis lui c'est devis devis travail baise, il regarde sa montre, il regarde son journal, son dernier roman entamé, du Dan Brown, du Patricia Cornwell, qu'est-ce que je peux y faire ? Rien donc je ne dis rien. C'est même moi qui lui ai acheté (à sa demande, j'achète jamais les livres au hasard pour quelqu'un, les livres ça se trouve ou ça arrive par accident mais c'est soi-même qui provoquons tout ça). Il y a quelques jours il faisait beau et pendant un court instant j'ai eu envie de vivre lorsque j'ai regardé des photos, c'était Naomi, qui, sur la table de ce café parisien duquel Denis me téléphonait souvent à l'époque lorsque je vivais encore dans l'Allier, m'a donc montrée ces photos de l'endroit qui lui était cher, puisque c'était là-bas qu'elle était née et avait grandi : le Puy-de-Dôme. Et de toutes ces photos, l'une se détachait très clairement, car on la voyait souriante, à l'adolescence. Son sourire montrant toutes ses belles dents, le soleil la frappait de plein fouet, on pouvait le voir sur la photo, elle avait été prise en été. C'était un été passé au Puy-de-Dôme, parmi beaucoup d'autres. En voyant cette photo, j'ai éternué sur le côté. Ensuite j'ai sorti mon mouchoir en m'excusant. J'ai dit : c'est le pollen, je suis allergique. J'ai fait un grand sourire, les gens aiment les grands sourires, la plupart des êtres humains aiment ça oui. Ensuite je lui ai demandée : c'est comment le Puy-de-Dôme en hiver ?


dimanche 20 avril 2008
Des travaux et des hommes

I Always be by your side
-Ce texte n'a pas été relu ni corrigé-
Parfois, toi et moi, nous nous retrouvons dans un appartement dont les rénovations sont à faire. Dans les ténèbres nous nous embrassons, pas seulement parce que la lumière nous fait défaut. Nous nous aimons parce que nous savons mettre en commun nos deux cœurs, comme deux amoureux qui se caresseraient de concert, loin du pétrole du monde, loin de tout l'or du monde. Nous nous retrouvons comme des voleurs dans cet appartement vide. Nous avons montré l'état de l'endroit à ces hommes, d'allure forte mais à l'air retardé. Mentalement, Lévi n'avait pas les aptitudes pour réussir là où la plupart des Juifs réussissaient. Comme des voleurs, nous nous sommes aimés dans ce vide, sur une couverture. Un peu de semence a coulé sur le sol de l'appartement, une goutte par terre comme de l'eau bénite sur le front des enfants qui une fois passés de vie à trépas, iront au ciel, au paradis, à côté de Jésus Christ et de ses deux autres visages. Une goutte de sperme, pour baptiser avant la vie quotidienne, qu'on aura, que nous aurons, qu'on va avoir, peut-être. Peut-être. Un accident peut arriver bien avant, j'ai envie de mourir tous les matins quand je me lève désormais, depuis trois mois. Non, nous embrasser dans les ténèbres ne faisait pas de nous des êtres démoniaques. La délicatesse ne se lit pas sur le visage de tous les hommes, mais il ne faut jamais juger un livre sur sa couverture. Nous avons vu de vieilles tantes ensemble, elles se tenaient par le bras, elles étaient juste ce qu'il fallait d'efféminé pour ne pas passer inaperçues. Le type de pensée qui me traversait l'esprit à l'époque où je mettais mon cul à contribution, c'était : "vous pensez que vous êtes les seuls à vous enfiler par derrière". Les vagues s'écrasaient avec rage sur les rochers, le sable n'était pas agréable à toucher et il était froid. L'appartement n'avait pas de sable lorsque nous y sommes entrés la première fois. Les travaux à faire, l'électricité, la tuyauterie, la mienne il s'en charge, sur une couverture. Une couverture, comme avec des amis, de bons amis, une belle journée, un pique-nique, un roman de gare, oui c'est ça, un roman de gare qu'on lirait tous ensemble. Il y a des romans de gare qui ne sont fait que pour s'envoler dans le firmament, tu les entends mais tu ne les toucheras jamais, mon oncle m'entendait mais ne me touchait jamais, n'y arrivait jamais, je me suis tuée toute seule. C'est ce que j'ai compris cette année, là, maintenant, tout de suite, aujourd'hui. Aujourd'hui qu'on a les yeux pleins d'étoiles et de ténèbres et que Paris impose son rythme à celle qui jadis croyait pouvoir lui résister. Depuis tant d'années que les pensées s'entrechoquent, avec plus ou moins d'éloquence, depuis tant d'années qu'on regarde à l'horizon en se disant qu'après il y a la vie éternelle, qu'elle soit froide comme le sable de la plage, ce jour-là, passé, n'est pas très important. On continue de regarder, la vie éternelle est froide mais la vie mortelle l'est d'autant plus. C'est son corps chaud d'homme que je tiens contre moi, que je sois une femme contre lui n'importe plus : l'important c'est le feu qui embrase toutes les choses invisibles autour de nous. C'est volatile et c'est dans l'air, et c'est partout lorsqu'on se donne les moyens d'écouter et d'entendre, heureusement les arabes ne peuvent pas comprendre cela. Comme les juifs d'ailleurs, ou les tantes. Des hommes sont entrés dans l'appartement, l'un d'eux, d'origine arabe, se tenait là où j'avais fait l'amour avec le corps de l'homme qui lui expliquait que : il fallait refaire ça et ça, et la peinture et ça, et ça et ça et ça et encore ça, et puis ça, et on veut ça, et la cheminée ça, et et ça, et encore ça, pourquoi pas comme ça, non chérie qu'est-ce que tu en penses ? Qu'est-ce que tu imagines ? Moi j'imagine rien. Les gens qui me lisent sur le blog pourraient venir te le dire. Moi j'en pense rien du tout, je n'ai pas de pensée précise à ce sujet, tu fais ce que tu veux, ça sera chez toi, non euh, chez nous, mais de chez moi je n'en ai jamais réellement eu, je ne me suis jamais sentie chez moi nulle part, je ne vois pas pourquoi ça changerait à présent, je ne vois pas quelle étincelle pourrait faire changer cette tendance, à de ne pas être d'ici. J'ai lutté contre des chimères. Jusqu'à présent. Je suis forcée de me rendre compte. L'amour ne suffit pas à vous faire sourire par temps de pluie. L'amour encombre plus qu'autre chose, la toxicité de l'amour devrait être établie scientifiquement. Je ne plaisante pas. Tous les amours du monde ne sont pas branques, tous les amours de petites filles du monde, tous les Juifs, tous les Arabes, tous les hommes qui s'attachent à d'autres hommes, toutes les femmes qui tombent amoureuses d'autres femmes, tous les enjeux de pouvoir, l'horizon était devant toi, pas à côté de toi, pas derrière toi. L'horizon se trouve toujours devant toi, comme une folle j'ai cherché mon futur en remontant le passé, ce n'est pas comme ça que le temps marche, ce n'est pas à l'envers que la Terre tourne. Cet Arabe se tenait là, là où j'avais eu du plaisir (un peu) et j'ai compris plus tard qu'il n'était pas arabe malgré son air, son allure, mais Indien d'origine et avec des origines anglaises. Nous nous sommes aimés, oui, mon amour à cet endroit précis où l'indien des Indes s'est tenu juste après, quelques heures après, le sperme a coulé, comme parfois la salive lorsqu'on dort trop lourdement, cela m'est arrivé la nuit dernière, toi tu ronflais à peine, ce médicament il marche, il fonctionne, à l'endroit cette fois. L'Indien des Indes avait une chemise Lacoste, mais une vieille, un peu délavée, c'était moche et il me regardait à peine, j'aurais peut-être dû mettre un voile sur la tête, pour pas l'embêter, peut-être qu'il était l'un de ces musulmans qui se prennent pour des aryens et qui ont des règles bien précises, peut-être que j'aurais dû porter une perruque, peut-être que cacher ses cheveux pour une femme c'est comme lui raser le minou : c'est moche. L'angoisse était là, face à eux tous dans l'appartement, j'étais la seule femme je me sentais en position de faiblesse. Mais ce n'était pas la question. La question c'était : ça et ça et puis ça et encore ça. Parfois, nous sommes ensemble, mon amour et je te regarde comme je regarde derrière moi. Ce n'est pas du sel qui apparaît dans mes mains, je ne me transforme ni en sel ni en sucre, je ne suis pas faite de chair, j'ai l'impression, car toute la question est dans le sang, dans la chair, je n'ai de cesse de le dire, on a beau s'enfuir, des mains un peu trop invisibles, un peu trop malintentionnées, vous rattrapent et vous remettent là où elles veulent que vous soyez, bien sûr vous y consentez, à force, à force de lutter, à force bien sûr, on se fatigue, un peu de fatigue s'ajoute à un peu de fatigue et ça ne s'arrête pas et le cycle est en place, et comme la lune avec les marées, il paraît, comme Vénus et la Femme...Tu étais beau, expliquant tes diktats, peinture, électricité, prises, devis, derviches. Tous les sentiments du monde, toutes les sensations, être objectif, ce n'est pas souffrir, être objectif c'est se tuer tout de suite, je ne suis donc pas objective, je ne peux pas, je ne peux pas me tuer tout de suite. Je ne veux pas aller de l'autre côté tout de suite, j'ai trop peur que l'enfer ne se poursuive, dans l'appartement lorsque la goutte de ta semence a touché le sol, il y a eu comme une folie dans l'air, quelque chose avait changé, les appartements se rhabillent plus selon par qui les habitent que par la couleur des peintures ou la disposition des meubles. Choses animées, avez-vous donc une âme, tu parles... Animées, oui, choses animées, les choses inanimées, nous savons tous ce qu'elles nous font, ce qu'elles nous ont fait, ce qu'elles nous feront, mais les choses animées, là, on possède un bagage qui ne permet pas autant que ça qu'on puisse la ramener à la moindre occasion. Oui, bien sûr, il y a de la vie ailleurs dans l'univers, mais en existe-t-il ici, dans votre cuisine lorsque vous pleurez devant l'évier juste après la vaisselle, existe-t-il un soupçon de vie chez votre voisin qui vous permet de focaliser sur ce que pourrait être sa vie, pour fuir vos propres turpitudes insolubles ? Existe-t-il de la vie dans ses yeux lorsqu'il décharge dans votre con ? Certains hommes ont la vie qui s'efface lorsqu'ils déchargent. Ce qu'ils peuvent. Tous les bagages, dans les ténèbres. C'est inestimable, parfois, toi et moi dans l'appartement vide de notre vie quotidienne à construire, les hommes ça construit parce qu'ils veulent se construire eux-mêmes et qu'ils ne savent pas trop comment faire. Ils ne croient pas en l'éducation, ils ne croient pas en l'argent, ils ne croient pas en l'égalité des plantes vertes et des tomates rouges et lorsqu'ils jouissent, ils ont parfois ce regard bizarre, qui se vide de sa lumière. Un visage écrasé dans un accident ferait le même effet. L'impression que ce qui arrive ne devait pas arriver. Ensuite ils dorment, ils rêvent. Les organismes à l'aube de la vie n'étaient pas si barbares. Peut-être bien qu'ils ne rénovaient pas les vieux appartements parisiens, et qu'ils n'envoyaient pas Papa péter dans la Lune et Mars, mais leur simplicité évidente au moins ne faisait souffrir personne. Je sais ce que tu vas me dire maintenant, que ça ne tient pas. Qu'il faut se battre contre ces vents contraires qui font de la vie un enfer merveilleux. Je sais qu'il faut avoir de la force. Je sais que j'ai de la force. Je nous regarde, je te regarde, et je gagne encore plus de force, encore plus d'amour, même si je ne sais pas où je dois le mettre, dans mon potage en guise de croûtons de pain, ou dans mon sac à mains, au cas où j'aurais envie de vomir dans les cocktails où tu m'emmènes, où je vois des êtres humains vivants encore plus chiants que les gens de ma race, les Morts. Nous n'aurions peut-être pas dû nous retrouver. Au Diable le net. Nous n'aurions peut-être pas dû nous revoir, nous revoir et nous aimer, à nouveau. Différemment. Autrement. Nous n'aurions pas dû vivre cet amour, et y croire. Il y a tellement de choses que nous n'aurions pas dû faire ensemble. Nous n'aurions pas dû aller voir les perroquets et les crocodiles au zoo, ils étaient bien mortels aussi les crocodiles, ils ne bougeaient qu'un œil de temps en temps, ils attendaient les rénovations de leur enclos, l'eau ne venait plus. Quelques hommes qui les connaissaient bien les approchaient sans crainte. Des hommes forts, avec des visages aux traits forts (eux aussi), marqués par la vie, par l'alcool, ou par la solitude ou quelques chagrins d'amour qui font chavirer tout un monde en moins d'une seconde. Les crocodiles se poussaient, je pense qu'il s'agissait de crocodiles et non pas d'alligators comme on le dit abusivement, à moins qu'il ne s'agisse du contraire. Les Morts ne sont pas Juifs, ni Arabes, ni Machistes, ni hommes ni femmes, ils sont justes morts et ils n'ont aucune revendication qui ne soit délirante, impossible ou violente : un peu de paix. Un peu de paix, de paix véritable pas la petite paix qu'on te donne pour te faire sentir bien, pas celle qui consiste à dire : vous êtes tous libres et égaux en droits et à appliquer l'exact opposé, tu vois, pas les miroirs aux alouettes, pas les petits appartements parisiens sans baptême, pour fêter la vie qui s'installe, pour fêter le vide qui disparaît le temps d'un instant. Une goutte de ton sperme, et je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Amen. Notre appartement ira au paradis lorsqu'il sera détruit par des bulldozers un jour. Un jour, oui, des machines de destruction viendront tout détruire, et notre appartement comme votre maison chaude et rassurante sera détruit, et son esprit et toutes les choses qui ont marqué ses murs iront au ciel, avec nous, nous allons tous au ciel, j'ai un ange dans le prénom parce qu'on m'a destiné bien avant ma naissance le ciel comme première demeure une fois morte. Mais au-delà de la plaisanterie amère, il y a toi, et ça, et ça et encore ça à faire. Il y a toi qui te relève, nu, encore bandant, dans le noir. Les ténèbres révèlent notre instant de lumière, nous ne sommes pas les seuls à rechercher quelque chose en baisant, mais nous sommes les seuls, si, à l'intérieur de nos têtes, je veux le croire, nous le sommes à l'intérieur de nos têtes. J'ai besoin de le croire, tu vas chercher un morceau d'ananas que tu te carres entre les dents, dans le noir, l'appartement est vide, ça résonne lorsqu'on appuie sur un interrupteur. On entend Paris souffler son air nauséabond dehors, son poumon est collapsé je pense, j'ai envie de te le dire mais ensuite je me retiens. Je me retiens. Comme beaucoup de personnes au même moment un peu partout sur terre, je ressens une envie de mourir terrible le matin lorsque je me réveille et que je m'aperçois que je fais encore partie de cette planète minable, et qu'il faut encore affronter la douche qui me parait trop loin et trop impossible, sans parler de ta bonne humeur absolument non communicative, qui se trouve elle carrément à l'autre bout de notre galaxie, c'est dire si elle se trouve encore plus loin que la douche. Elle me donne envie de prendre la voiture et de foncer sur le premier arbre que je croise. C'est normal ton bonheur, tu es d'ici toi, ce n'est pas pareil, c'est ton monde, tu t'y sens bien, c'est le plus dur à faire, s'y sentir bien. C'est dur avec les gargouilles et les Princes des Ténèbres comme Rois, ces sales grenouilles vicieuses. Mais tu vois, même dans les ténèbres, je suis debout. Encore. Je me lève, même si c'est trop difficile, voire impossible, je le fais. A reculons mais je le fais. Je me douche. Et j'essaie d'y prendre du plaisir, j'essaie de me dire que j'ai un corps en bonne santé, et franchement esthétique en plus, je ne devrais pas me plaindre. Mais je crois pas que ça soit à moi de toute façon. Tu vois, pour toi, par amour pour toi, je passe sur mes émotions, sur ces émotions qui agressent, au matin, au petit réveil. Je comprends les lève-tards, ils ne sont pas tous fainéants, c'est juste que l'extérieur est impossible à avaler tous les jours, sauf si on est un Duc, ou un Prince des Ténèbres qui fait sa petite popote politique. Non, tu n'es pas nu dans les ténèbres pour rien, crois-moi. Je n'ai pas envie de vivre le matin, mais je te rassure mon amour, j'ai envie de mourir dans mon sommeil en me couchant le soir, je me le souhaite. C'est étrange, la mort, ce n'est pas une chose je souhaite à mes pires ennemis, mais à moi-même, si. Les hommes construisent, les souris détruisent, les sales vermines, et les hommes forts et costauds on attend d'eux qu'ils s'engagent pour faire la guerre ou pour travailler dans le bâtiment bien sûr. Bien sûr, toi, tu es musclé mais c'est juste de la frime personnelle de bobo de droite parisien. Comme on dit. Tout ça, c'est loin de moi. Toi, le zoo, les ténèbres, l'indien qui ressemblait à un arabe, je déteste toutes les races du monde, vraiment, seuls les morts arrivent à me toucher, à m'émouvoir, ce n'est pas sensuel pourtant, la mort. J'ai pris un morceau de papier cuisine et je l'ai posé sur la tache de sperme. Le papier absorbait et j'ai regardé ce que ça me faisait. Dans le noir tu mangeais des carrés d'ananas que j'avais au préalable coupé. J'avais transpercé la chair de ces ananas avec des piques. Pour ton confort.
Plus tard, nous nous sommes couchés et j'ai regardé le plafond comme je le fais souvent, pendant de longues minutes. Je volais. J'étais comme en suspension, en moi et en dehors de moi, mais là quand même. A côté, toi, je sentais ton coeur qui se reposait, tout ton organisme se reposait c'était une chose remarquable à regarder. Pas toi : ton organisme j'ai bien précisé. Ensuite, je me suis tourné sur la droite et je t'ai caressé le visage en te disant que je t'aimais. Je t'ai dit : je t'aime et je me suis retournée dans mon coin, en espérant que plus personne ne puisse me toucher. En espérant que je ne me réveillerais pas. En espérant que ce serait possible. En espérant que tu n'aies pas envie pendant la nuit de me faire l'amour, chose qui t'arrive relativement assez régulièrement. De me réveiller en pleine pénétration. Pendant que je m'endormais, quelque part sur Terre un crocodile disparaissait dans des eaux noires et boueuses. Pendant quelques instants, seuls ses yeux vides et froids de reptile sont restés visibles, en surface. Ensuite, il a plongé et a complètement disparu. Comme moi, sous mes couvertures.


mardi 8 avril 2008
Pareidolia

Comme la question posée était cruelle, jamais elle n'a pu ouvrir les yeux pour lui répondre d'un regard. Autrement perdue dans son heure du retard, elle espérait qu'il ne lui ferait pas trop de tort. Nous savons tous que l'animal à nourrir est un porc et qu'il serait dommage de ne pas le prendre en considération. C'est un chemin rempli de roses qui s'ouvre sur l'été, la question qui avait été posée avait bien manqué de la faire mourir. Ce n'est pas de sa faute si c'est sensuel, ce n'est pas de sa faute si le cimetière est à droite de la villa des vacances. On ne peut pas sortir de son corps assez longtemps pour caresser la voie comme elle est lactée. Il est allé brosser les chevaux, le notaire attendait la signature du testament pendant que son enfant se jouait des papillons dans le jardin. De l'autre côté de la lande, il y avait les tracteurs et les gros chiens noirs qui couraient autour, dans un tourbillon de poussières. Demain s'annonçait ensoleillé comme aujourd'hui, rien jamais n'évoluait dans le sens souhaité. Rien jamais ne souhaitait évoluer dans le vent voulu. C'était chaud et c'était mal. Comme dans sa réponse, elle a fait une lettre, elle imaginait qu'elle serait plus claire comme ça. Peine perdue. Il a ouvert la lettre fraîchement reçue, il a aimé le timbre américain dessus, et il a lu d'une traite, avant de la chiffonner et de la jeter à la poubelle. Ensuite il a pris son balai, pour balayer nerveusement. Comme seul un homme nerveux, de la terre, sait le faire. Il pensait à elle en balayant sans cesse. Loin. Trop loin de lui. Dans un film un homme tombe par hasard sur une femme seule, qui attend la venue de ses amis. Les amis avaient un cercle de lecture, et ils aimaient se retrouver dans ce parc naturel où il n'y avait personne. De temps en temps, dans le bois, on entendait des coups de fusil. C'était un peu effrayant mais les amis restaient allongés, sur des couvertures, dans l'herbe. Ils mangeaient de la même manière. Lisaient, souriaient, allongés, face à l'immensité du ciel. Elle ne savait pas qu'elle attendait cet homme, elle l'attendait lui, même si elle ne le connaissait pas encore. C'était cela qui crevait le cœur à cent pour cent : être prédestinée à l'amour. Une colombe était morte ensanglantée et ils avaient éclaté de rire, pendant ce pique-nique, elle avait parlé de la lettre. Au concert du coin, trompettes et guitares répétaient ensemble, elle l'avait vu à ce concert pour la première fois. Mais à celui qui allait être donné aujourd'hui, un autre qui avait eu lieu il y a quelques années. Il lui avait parlé de ce film précisément, elle ne l'avait jamais vu. Ou un homme rencontre par hasard une femme seule dans la vie. Qui attend la venue de ses amis. Elle avait trouvé ce prétexte pour lui dire : peut-être aurons-nous l'occasion de le voir ensemble. Ce film. Peut-être aurons-nous l'occasion... Un jour. Ses amis riaient dans l'herbe, ils lisaient tous, chacun leur livre, chacun leur goût. Parfois ils lisaient le même ensemble, chacun son tour une page ou deux. Le livre tournait, c'était la tournante du livre. Elle ne pensait qu'à lui. Elle parlait d'un amour dévorant, elle utilisait l'image de ces plantes carnivores qui attirent les insectes à elle pour les dévorer voracement. Un amour tellement brillant qu'il faisait mal aux yeux lorsqu'on le regardait fixement, un amour si puissant qu'il détruisait tout le reste à l'intérieur de son cœur. Dans le film, il y avait une scène où la pluie tombait. Des cordes (et pas des cordes de guitare, ni de violoncelles). Elle attendait dans une cabine téléphonique rouge. L'homme la retrouvait dans cette cabine. Il était trempé, et ils s'embrassaient avec passion... Dans la réalité, ils s'étaient embrassés devant chez elle, une nuit de juin, sous la voie lactée. Elle avait écouté Mozart ensuite, il n'était pas resté, elle avait pourtant senti son désir brûlant la pénétrer entièrement, elle fût traversée littéralement par son désir, à lui, lui qui n'avait pas voulu rester. Elle s'était couchée, légère, portée, heureuse, et avait fait ce rêve étrange. Comme un film. Elle tenait la caméra, et filmait l'immense nuage de poussière foncer vers elle. Une journaliste hurlait devant elle, en pleurs : ça recommence, ça recommence, vite, tirons-nous. Des gens blessés partout erraient, hagards, perdus, à la recherche d'un peu d'eau, d'un peu de chaleur. C'était pas l'amour qu'on trouvait dans son rêve mais bien la peur. Elle s'était réveillée en pleurs, avec le désir d'écrire ce rêve. Plus tard, ses amis, dans l'herbe, sous le soleil tapant, lui avaient dit : tu ne devrais pas faire attention aux rêves : ils ne veulent rien dire. Elle disait : et si justement parce qu'ils ne veulent rien dire pour nous qu'ils avaient un rôle, un but ? Quelqu'un avait renversé le pot de confiture de fraise dans l'herbe. Et la confiture a coulé sur le vert. Cette lettre, tu voulais vraiment lui écrire ? C'était quand, au fait, que tu lui as faite ? Avant ou après votre première rencontre ? Ses amis lisaient des livres, les critiquaient comme des spécialistes, elle était terriblement exclue à cause de son amour, de toutes ces choses, et même de la confiture de fraise dans l'herbe. Il l'avait emmenée au cinéma. Il avait passé son bras autour de ses épaules. Elle se sentait heureuse et légère. C'est très important d'aimer suffisamment dans la légèreté. Son être n'était que de plomb autrefois, du plomb que même les chasseurs n'en auraient pas voulu. Il lui montrait dans le noir ces images. Et la scène de la pluie. Elle s'était rappelée qu'elle avait vécu en vrai, pour de vrai, une scène similaire dans sa vie, la rencontre d'un autre homme, plus âgé, plus sécurisant, et plus dangereux. Elle l'avait rencontré sous la pluie, alors qu'elle se trouvait dans une cabine, mais argentée cette fois. Elle s'était abritée dans la cabine non pas pour appeler quelqu'un mais bien à cause de la pluie qui avait redoublé d'intensité. Ils s'était regardés, juste une fois, il passait, tristement, comme ça, sous la pluie. Et il s'était arrêté au bout de dix mètres, s'était retournée, elle avait entrouvert la porte de la cabine : vous voulez vous abriter avec moi ? Avait-elle crié. Il était venu tout de suite.
Ses amis dans le soleil, allongés sur des couvertures dans l'herbe lui parlaient de son dernier livre, et de son ventre. Elle répondait : j'ai un goût de métal dans la bouche. Est-ce que tu l'as sucé ? lui demande Anne-Marie (terrible prénom). Ils s'aiment. Dans le film, après la pluie, il y avait eu une scène de baise, particulièrement érotique, particulièrement explicite, particulièrement choquante, qui avait fait scandale à l'époque, l'actrice et l'acteur avaient accepté de le faire pour de vrai devant la caméra du réalisateur. Comme le film était l'adaptation d'un livre, et que la scène se trouvait dans le livre à l'origine, ils avaient décidé de la garder telle quelle. D'autant plus qu'il était difficile de la couper pour des ressorts dramatiques. Elle se trouvait déjà explicite, déjà érotique, à la limite du pornographique, car le personnage féminin devait pratiquer une fellation sur le personnage masculin, tous les deux fous de désir, loin du monde, loin du monde comme seuls savent l'être les personnages de fiction. Trop loin pour qu'on puisse comprendre que nous sommes trop près les uns des autres, trop près du monde. Trop près de notre Amour, de notre haine.
Les chevaux couraient sous leurs regards. L'enfant se tenait non loin de là avec son camion en plastique. Les chevaux ne risquaient pas de faire du mal à l'enfant, qui regardaient ses parents de loin. Elle était à part. La maison avait pris feu en 1900 et avait été reconstruite et reconstruite depuis. En 1918, une météorite avait détruit la grange. Depuis sans cesse, il se passait quelque chose qui détruisait la maison. C'était une véritable entreprise de destruction, c'était le destin qui choisissait comme ça. Au grès du vent, des tempêtes, des inondations. Ses amis souriaient dans l'herbe malicieusement, avec leurs livres et se prélassaient comme des chats paresseux, c'était l'été et ils en profitaient, ils lui posaient des questions comme des murmures, des murmures qui étaient si silencieux qu'ils paraissaient être de véritables hurlements. Dans leur origine. Qui n'avait donc rien à voir avec le silence. Les murmures n'y puisent pas leur force, c'est bien dans le vacarme qu'ils naissent. Qu'ai-je fait, moi, à part murmurer toute ma vie ? Tu crois que tu aimes ce film pour cette scène uniquement ? C'est étonnant, le sentiment de déjà-vu, qu'elle avait eu, en voyant cette scène, et d'autres aussi, comme lorsque l'homme dans un marché du sud de la France, lui propose d'acheter des melons et des pastèques pour toute la famille. Dans le film, à la fin, la relation ne fonctionne plus, elle n'en peut plus mais ne le dit pas, elle ne sait plus le dire, d'ailleurs elle ne sait plus parler et n'utilise ses lèvres et sa gorge uniquement pour dire les banalités du quotidien, ce quotidien qui doit rester hautement secret, qu'on ne peut pas deviner des autres, qu'on aimerait bien, peut-être en pensant que c'est dans le néant au préalable que naît automatiquement l'exceptionnel. Les êtres ne se valent pas, les êtres ne se voient pas égaux en droit à la naissance, ils deviennent tous identiques, du point de vue des vivants uniquement lorsqu'ils passent à confesse au cimetière. Elle lui a dit ça une fois, un jour de pluie, il y avait eu une éclaircie, ce qui avait provoqué un arc-en-ciel. Oui, c'était de l'arc-en-ciel que sortait le désespoir. Mais elle savait qu'il brossait les chevaux pour les rendre beaux. C'est de rien que naît la révélation. Cette idée était troublante mais il ne fallait pas trop y penser car c'était bien évidemment impossible (comme de mourir demain). Cette scène anodine, dans ce film français sinistre sur un couple d'amoureux, elle avait eu l'impression de la connaître, de l'avoir vécue, de manière identique, dans le passé. Mais surtout, après avoir vu le film, elle avait dit à son amour : j'ai le sentiment étrange que j'ai déjà vu ce film avec toi il y a fort longtemps. La tenant par la taille, il ne comprenait pas car il avait eu envie de rentrer et de lui mettre un petit coup de rein avant de dormir : je ne comprends pas, tu veux dire que tu as une impression de déjà-vu, c'est ça ? Oui. Je veux dire, j'ai le sentiment d'avoir vécu certaines choses du film mais aussi, par dessus, d'avoir déjà vu le film, avec toi, dans les mêmes circonstances. Mais pas maintenant, pas aujourd'hui, dans le passé. Comment tu expliques ce sentiment mon amour ? Je l'ignore, je te dis juste ce que je ressens.
Allongés sur des couvertures. Se prélassant. Le sourire aux belles dents, ils se comprenaient d'un regard, même si elle avait le sentiment que tout ça, c'était du déjà-vu, du déjà fait, du déjà entendu. Mais on ne choisit pas, à l'origine des murmures dans le vacarme, ce qui va faire chavirer nos cœurs, ni même notre force, et on ne sait pas si on sera assez fort pour sortir de cette émotivité qui a fait des milliards et des milliards de morts. Au temps jadis. Elle aimait le regarder sans parler, parce qu'il comprenait ce qu'elle lui disait, dans ces moments précis, ces moments qui, à peine naissants, allaient de ce pas dans la mort. Elle a pris sa main et elle lui a demandé : tu crois au pouvoir de la pluie sur des ruines encore fumantes ?
L'autre jour, ils ont vu des chevaux qui n'étaient pas à eux, un noir et un gris. Ils couraient et semblaient prendre du bon temps. Ils s'amusaient. Il lui avait dit : il faut que j'aille au marcher, acheter des pastèques et des melons pour l'été qui s'annonce, tu viens avec moi ? Elle a pensé : c'est maintenant l'heure de tout recommencer encore. Ils ont pris la voiture, c'est là qu'elle a vu les chevaux dans un pré, et elle a eu une terrible impression de déjà vu. Ils se sont arrêtés à un stop. Devant eux un carrefour qui pouvait les mener soit tout droit, soit à gauche, soit à droite. C'est alors, après avoir vu un visage dans les nuages, qu'elle a tourné la tête vers lui, pour lui adresser un regard, un de plus. Mais il n'a pas eu envie de la regarder au même moment. Il était perdu dans ses pensées, la tête tournée vers la route de gauche qui semblait aller plus loin de que la ligne d'horizon elle-même. Il était perdu dans ses pensées, bercé par le tic tac du clignotant.


vendredi 4 avril 2008
La Tragique Histoire des Livres abandonnés sur des bancs

Envolé le pollen auquel elle est allergique. Il se trouve qu'elle le regarde dormir et que parfois, elle lui mettrait bien un coup dans les côtes, pour voir ce que ça donnerait. S'il se réveillerait en sursaut. S'il aurait l'air hébété, choqué. S'il se rendrait compte que le coup venait d'elle et pas du maître des rêves. Elle voudrait une réponse : est-ce que, entre gens équilibrés, on se déteste sans raison aussi ? Le pollen auquel elle est allergique la fait tousser, ses yeux piquent et sa langue fourche, elle a la bouche pâteuse, et pas à cause d'un cauchemar, au petit matin. Quelque chose empêche le coeur de penser librement, le sang de passer correctement dans les artères. Le problème des artères bouchées ne touchent pas essentiellement que les pères, il touche également les mères et les enfants obèses, souffrant de problèmes cardiaques, hérédités depuis des générations. Si nous savions la couleur de peau de nos ancêtres, on serait pas là, à pleurer Paris, sur tout ce que ça représente en violence et en mauvais souvenir. D'autres endroits font penser à un cauchemar, d'autres endroits européens. Ce n'est pas important tout ça. Tous les enfants obèses mourront un jour. Et s'envolera toujours le pollen, auquel elle sera toujours allergique, jusqu'à sa mort et même bien au-delà. Alors elle a essayé, pour voir, sa réaction. Elle lui a donné un coup dans les côtes et elle a fait semblant de s'endormir tout de suite. Il s'est réveillé en regardant tout autour de lui, il a fait un geste d'affection à son attention, il lui a touché la cuisse, et l'a caressée avant de retomber comme une masse, comme une masse d'homme qu'il est, il est reparti dans ses rêves, où ça caresse la carrosserie des mustangs, où les chevaux sauvages finissent par centaines dans des marécages, où d'autres bâtiments s'écroulent dans un futur proche et où le sexe est l'objet du missionnaire en Afrique. Oui, envolé le triste pollen auquel elle était très allergique. Les spores ne sont pas pour ses sensibilités, la nature mère ne saurait lui donner autre chose, elle se méprend complètement sur le sort de l'humanité. On ne passe pas de la vie au trépas comme ça sans cesse, on ne passe pas sa figure à la passoire aussi facilement. Purée de visage, mauvais cauchemar et sombre présage, elle voudrait lui mettre un coup où je pense. Un coup qui pourrait le réveiller dans son corps d'homme. Réveille-toi, je t'en prie, remets-toi de ton corps d'homme, console-moi, consolation, réveillez-vous disent les aveugles et les borgnes. Endormez-vous disent les gardiens du cimetière. Je n'ai pas besoin de tout ça, elle n'a pas besoin de mouchoirs à la chlorophylle, ni même du fantôme de son ex-mari pédophile, ni même du cadavre de sa mère baignant dans son jus de graisse et de pluie, ni même de son père qui a quitté l'hôpital, elle sait qu'il va bientôt mourir. Elle le sent. Dans un futur proche. Et tant pis pour les boules de pollen qui s'envolent vers le soleil. Elle sera toute seule sur Terre, lorsqu'il sera mort. Elle sera toute seule avec son frère sur Terre et son frère ce n'est pas une partie de paradis, que de parler avec lui, que de l'aimer comme un membre de sa famille. Missionnaire en A, missionnaire du début de l'alphabet. En Afrique. L'Afrique. Là où l'humanité à commencer à décliner, là où nous sommes nés, là où nous étions tous basanés, noirs, là où tout s'est joué, là où j'ai appris à vivre à parler, à respirer. A enfanter debout, comme à jouer du tam-tam, nous étions noirs et j'étais danseuse, avec des yeux blancs et nous avions le rythme dans la peau, nous avions le cœur de danser sur nos pieds nus dans la poussière de Dieu et nous n'imaginions pas l'atome, le quanta et la fission possible. Non Pascal, on ne s'en fout pas. Non Pascal, moi je ne m'en fous pas. On ne s'en fout pas, lorsque le bien fonctionne, même en tout petit, même un petit peu. Tu lis un truc et tu penses que c'est juste, tu penses que c'est bien. Du coup, tout ce que tu touches dans les sillages de la maison des morts, ça ne peut qu'être bien. Ce n'est pas prétentieux : c'est juste bien. Même un peu, alors. Tout petit peu. Non. Pascal. Envolé les litières pour chat, les odes à Marie et mon quatrième Chakra, non, on ne peut pas. On reste avec un homme parce qu'on l'aime, ça déchire les muscles, les tendons, ça craque les os. Fondamentalement. Posons-nous des questions prises de têtes, qui fatiguent les têtes, habituellement, des gens simples, des gens qui aiment les choses simples, les ordres simples, et qui comprennent la vie uniquement en vérifiant les lettres (simples) de l'Insécure Sociale. Déceptions, la question, ce n'est pas la meilleure partie de la fille qui dort. Elle ne prend plus de champignon, elle attend Paris, une ville, elle attend cette ville comme d'autres le messie comme d'autres la fin. L'Insécure Sociale envoie de ces lettres parfois. Elle regarde son homme. Lorsqu'il dort il se retourne dans son corps sans même s'en rendre compte. Ils font l'amour quatre fois par semaines, c'est beaucoup trop, elle aime ça, elle élimine, c'est mieux que de boire Contrex, elle se sent femme en plus, c'est d'un chic publicitaire. Mais quelque chose de sombre attend son heure malheureusement. Pas la peine de courir, tu seras engloutit dans la fumée grise. Mais le pollen continue de s'envoler, elle est allergique à la nature des spores. Elle attend sur une planète trop petite pour elle, que Paris s'ouvre enfin à la lumière, cette lumière tant convoitée qui dérive les cerveaux de meurtriers en puissance (en puissance ou pas). C'est là-bas que tout se joue au milieu de la nuit, avec en prime un horizon où le soleil donne au ciel une teinte rouge, une teinte de sang, une teinte d'espoir. Il est retourné à ses rêves. L'autre soir, elle est allée avec lui dans un dîner avec des patrons, des gens que ce n'étaient pas n'importe quoi ni n'importe qui, et elle le voyait s'habiller de l'insécurité sociale, il riait différemment, il se comportait différemment, ce n'était plus lui mais une parodie de lui-même, elle avait envie de lui mettre son poing dans la figure ou de lui fabriquer une bosse sur la tête à coups d'assiettes. Il pouffait de rire comme un dégénéré bourgeois et elle, elle se disait : qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que je perds mon temps, là, avec ces cons, ces triples buses qui se gargarisent d'être ce qu'ils ne sont en aucun cas, et qui se camouflent sous leurs conventions, afin de cacher ce qui déborde de l'intérieur et qui n'est vraiment pas joli à regarder... Non je ne suis pas objective, Pascal, tu as tort de me dire ça, je suis juste Angeline. Sébire, elle, dans sa difformité, appliquée à sa parole, elle, elle était sublime à regarder. Vraiment. Mais eux, ils n'avaient pas de tumeur et pourtant c'était bien l'odeur d'une tumeur qui faisait écho dans leur voix, c'était laid, c'était moche. J'aurais été en tort de partir, et de faire honte à cet homme-là, qui n'était plus le mien, dès que nous avions posé le pied dans ce restaurant, qui brillait de mille feux. Elle a pleuré plus tard, en pensant à son père et à son frère, là-bas en Afrique. En Afrique. Nous étions donc tous basanés. La nuit nous dansions sous la voie lactée et la lune était une alliée, et le poulet éventré servait à écrire l'avenir, dans les entrailles d'un homme on voit moins les choses à venir que les choses à expulser, c'est un fait. Nous n'avions pas l'intelligence confuse. Mais le pollen ne manque de piquant. Le pollen n'est pas mon ennemi, ni même mon amant, il vole vers le soleil, en attendant que ça s'arrête, dans la tête, le fil qui casse, les artères qui se bouchent, l'accident coronaire grave. Il embrasse pour se faire pardonner, on embrasse pour aimer, et peut-être aussi pour ne faire qu'un, oui c'est bien, ou alors pour se faire pardonner de ne faire qu'un, ça devient vite lourd, ne faire qu'un. Faites attention à ce que vous voulez, dans les tripes d'un homme c'est rarement du courage qu'on doit lire, c'est rarement de l'espoir, comme à Paris, peut-être qu'il s'y trouve là-bas, peut-être qu'on le trouve dans l'arrondissement de l'attentat. Et quand la nuit étouffe le pollen, dans le noir on voit des bouts de chair qui arrivent à passer à travers la lumière, c'est spécial. L'amour ça rend ses cuisses spéciales, douces, hypersensible lorsqu'il jouit en moi, toujours étonné lorsque je lui demande de se déverser sur mon ventre, pour changer, ça lui fait comme un éclair dans le regard, c'est impressionnant. Ensuite on écoute son coeur qui dort, pour voir si un barrage est en construction.
L'appartement parisien sera à nous le 11 avril. J'ai trouvé un livre sur un banc un jour, là-bas à Paris, je ne sais plus très bien quand, je pense que c'est à l'époque où on m'avait proposé de vendre mes faveurs, ce livre était là, abandonné, à l'intérieur il y avait une note, je ne me souviens plus de ce qu'elle disait exactement parce que je ne l'ai pas gardée, mais je me souviens que ça m'avait fait rire et que j'avais eu envie de pleurer, parce que je suis une candidate aux pleurs fréquents, même lorsque personne n'est là pour les apprécier en spectacle. Le livre est resté sur le banc après mon départ. Je suppose que quelqu'un l'a pris. Ou qu'un agent d'entretien de l'espace public l'a mis dans une poubelle, à moins qu'il ne l'ait gardé pour lui.
vendredi 28 mars 2008
La Corne d'Abondance

La plupart des hommes font du bonheur une condition. Mais le bonheur ne se rencontre que lorsqu'on ne pose pas de condition.
Arthur Rubinstein
Si tu ne renonces jamais à rien, tu ne vieilliras pas, c'est certain.
Mort Shuman
Sister Sébire, Chantal Gospel
Ce soir j'ai du mal à dormir, le marchand de sable ne passe plus depuis longtemps, il me manque. Pourquoi ne passe-t-il plus ? Je ne sais pas ou plutôt ne préfère pas le savoir. Alors j'erre de blog en blog, accumule une bonne couche de conneries, me rabat sur mes vices, j'essaie de jouir, jouir pour me sentir mieux, pour sentir un plaisir, du plaisir, du plaisir quand dans ma bouche je n'ai qu'un goût de vide. Dans mon estomac, des aigreurs abyssales, je me sens vide alors j'essaie de me remplir la chair de plaisir et je culpabilise. Jalousie de l'esprit ? S'ouvrir aux autres, oui ça je sais faire, jouer dans le théâtre de la vie, j'y arrive, magicien voire prestidigitateur, je suis une illusion, l'illusion qui se reflète dans le regard de l'autre, des autres mais pas du mien. J'aime te lire, j'aime gémir, j'aime tes mots, j'aime les maux. Les mots, les maux, on peut leur faire dire ce que l'on souhaite. On peut les laisser être interprétés et se jouer de la compréhension de l'autre car elle n'importe que peu. Ce qui compte, c'est l'auteur, son plaisir à lui. Ce n'est pas à l'auteur de trouver son public mais à chacun de trouver son auteur. Mes amis m'ont trouvé, je suis content de les avoir, même si je sais que chacun est ami d'une illusion. Peut-être suis-je juste la somme des illusions que les gens qui me connaissent perçoivent ? Ecrire, c'est aussi une forme de plaisir. Un plaisir qui ne se partage pas. J'écris pour moi, je vis pour moi, pour mon plaisir, enfin pour ne plus culpabiliser, pour arriver enfin à exprimer le vide qui m'emplit, me remplit puis le laisser enfin suppurer en gouttes épaisses du bout de mes doigts. Alors, je me sens l'espace d'un murmure léger, plus léger, léger car je me sens moins vide, enfin. Enfin, c'est comme si j'avais lavé un peu de vide, comme s'il était moins sale, moins lourd à porter ce vide. Putain de vide, merde, merde à la vie. Je doute, je souffre, j'ai mal donc je suis ? Et bien merde à la vie. J'aime les contes et les histoires. On peut toujours les interpréter, y repenser, modifier les rôles, les clés qui y sont déposées et créer un autre conte dans le conte, une autre histoire dans l'histoire, réinterpréter un bout de vie. Merde à la vie. J'aime vraiment ce que tu écris.
Lorsqu'elles montrent leurs gros seins, ça lui provoque comme une explosion dans la tête. Une sorte de défaite, il se dit : waouh, je ne pourrai jamais avoir une fille comme ça. Il s'imagine : la fille qui se déshabille la première fois devant lui. Elle lui montre ses gros seins, il y goûte. Rien que ça il se demande comment on peut faire l'impasse sur les nibards. Toutes les photos d'enfants à poils, toutes bien classées dans un classeur noir prévu à cet effet. Extérieurement, le classeur ressemblait à du cuir. Du cuir de vache. Noir. Il aime le toucher, et même parfois, pas besoin de l'ouvrir pour fantasmer, pour voir il avait l'imagination et le degré pour dans sa tête. Dans sa tête c'était une sorte de défaite, il s'est dit : mon Dieu (ou putain, je ne sais pas ce qui se passait dans sa tête exactement) je suis un monstre. Mais c'était trop bon, et les yeux qui riboulent à droite et à gauche, à mater le cul des petites filles et des petits garçons. L'autre jour un voisin lui en parlait : les pédophiles, moi, je dis qu'il faut les pendre net ! Il a dit : moi je dis qu'il faut qu'on le fasse nous-même. Cette bonne odeur. Elle embaume toute la pièce et toute la personne. Ces molécules envahissent l'espace et s'accrochent à tout, aux autres, aux murs. Aux autres qui passent après vous. Il adore ça lui, surtout son propre rejet. Cela le fait bander, on dirait que ça fait deux queues l'une dans l'autre il ne sait pas vraiment pourquoi c'est joli mais il trouve ça joli. C'est excitant aussi, ça aussi il ne sait pas pourquoi. Sa petite amie ne sait rien de tout ça. Il se dit des fois : elle ne me connaît pas, elle ne connaît pas la personne que je suis au fond de moi. Peut-être que c'est la même chose pour les autres aussi. Pour tous les gens qui existent. L'amour rendrait vaniteux, pour rien. Dans ses yeux, c'est une sorte de défaite, sa petite amie lui dit : pourquoi tu es si triste des fois ? Tenez, un jour, pendant un pique-nique, ils étaient heureux, il y avait du soleil dans le parc, et de la lumière du jour et des amoureux qui s'embrassaient autour et des jeunes qui s'amusaient avec des ballons ovales et ronds, ou des raquettes de badminton : elle avait remarqué la tristesse dans les yeux de son petit ami, comme une sorte de défaite. Enfant, avec son grand frère, il s'amusait à faire exploser les crapauds, en mettant dans leur bouche des pétards. Toutes ces choses, ces molécules, ces souvenirs, tout cela le rendait de plus en plus triste, de plus en plus désespéré. Parfois, dans sa tête il avait l'impression de sombrer. Et pendant la douche, il disait à voix haute : je sombre. Son ex-femme a des regards autoritaires. Elle n'aime plus trop maintenant sa nouvelle petite amie, depuis un an, ils vivent ensemble, et son ex-femme elle n'aime pas voir des relations qui fonctionnent à peu près, surtout qu'elle ne misait pas un Euro sur cette relation, pas un centime d'Euro même. Elle n'aime plus trop sa nouvelle petite amie parce que cette dernière lui fait de terribles sourires ensoleillés. Parfois, sa petite amie, avec qui il est depuis plus d'un an, elle aimerait dire à son ex-femme : mais merde, c'est minuit moins cinq. Il existe une sorte de jubilation, malsaine, de penser qu'il est presque trop tard, ou au contraire qu'il est bientôt l'heure. Le classeur noir est rangé entre le classeur bancaire à couverture orange et celui des papiers administratifs à couverture grise. Le classeur noir a sa propre identité, sa propre âme. Il possède une âme. Les classeurs de ce style possède des âmes. Des pensées. Les photos sont ses pensées, elles sont jeunes et dénudées. Les sexes des gosses, c'est certain, c'est plus frais que les sexes des hommes et des femmes adultes. On s'y perd dans les âges, dans les conformités, jamais on ne devrait évoquer cela, il se l'interdit d'ailleurs, la plupart du temps. Les gens deviennent sauvages avec ce qui les menacent. Nous sommes la seule espèce sur cette terre à enfermer les autres dans des cages, et nos propres semblables, c'est normal qu'ils deviennent sauvages, ils ont peur de mourir, les fourmis sont beaucoup plus nombreuses. Il connait quelqu'un qui connaît quelqu'un qui a fait plusieurs kilomètres pour jeter tout son matériel de pornographie infantile : ce quelqu'un avait décidé qu'assouvir ses pulsions était une sorte de défaite et avait tout jeté dans une benne d'un village perdu. Ensuite, il s'était converti à l'Islam et s'était senti mieux pendant les premiers mois, mais ça n'avait pas duré. Je suis tellement heureuse de pouvoir te dire tout ça à minuit moins cinq, ce qui est malsain c'est que je n'avais jamais su t'écrire toutes ces choses avec sérénité. La patience n'était pas sa qualité la plus facile à remarquer. Les nibards s'agitent sur l'écran et lui il peut pas. Souvent il regarde le cul et les seins des femmes. Des fois, il se dit en souriant qu'il faudrait en attraper une et les lui arracher à l'aide d'un couteau à viande. Dépiauter tout ça, la victime encore consciente. Il sait que c'est tordu comme pensée, mais ça le fait sourire. Là, à Paris, il pense à ça. Je pense devant lui, et il pense à ça. Il n'y accorde pas plus de temps que ça. Il reste assis, dans le métro, il mange son sandwich, il rêve pendant des heures, griffonne quelque chose. Des mots, des femmes nues, construit un ridicule petit poème, en disant que les mots lui font plus mal que les maux (un grand classique celui-là). Il regarde passer des femmes, des hommes, des jeunes, des vieux : des anonymes qui réconfortent sa solitude. En fait il ne sait pas qui il est, et il ignore encore que ce n'est pas très important, qui nous sommes, car au fond, nous le savons bien : nous sommes ceux qui pensent à ça, en passant devant moi dans le métro. Nous mettons nos semblables dans des prisons pour soulager les mères qui ont le courage d'éduquer leurs enfants jusqu'au bout. Défaite cela veut dire défaire, dans sa tête, il a le sentiment de sombrer. Des tas de gens ont le sentiment de sombrer depuis toujours. Tandis que d'autres sont trop occupés à survivre pour penser à ça. Alors qu'eux, ils sombrent réellement. Elle caresse son ventre, elle l'aime déjà. Elle ne sait pas qui elle porte, ce qu'il deviendra, ce qu'il dira, ce qu'il fera. Il est probable que le mal rattrape son enfant avant elle. Tous, ils s'arrangent et font comme si. Elle n'a jamais fait comme si, d'ailleurs cela pose des problèmes. Des problèmes sociaux, de ne pas faire comme si, de temps en temps. Mon amour. Elle aime cet homme, elle l'aime tellement qu'elle a l'impression de mourir. Il efface tout d'elle et il ne s'en rend pas compte. Elle ne lui dit pas. C'est idiot, l'amour ça fait vivre au contraire d'habitude. Mais non. Pas elle. Ce n'est pas idiot d'ailleurs, contrairement à ce qui pourrait sortir de soi, brutalement, comme changement. Non ce n'est pas idiot, c'est commun, les amours tellement fortes qu'elles n'en servent à rien. Détruire, ça ne sert pas à rien, sinon on ne détruirait rien. Elle, elle caresse son ventre. Son homme, noir, il est allongé à côté d'elle, il se retourne, le soir. Dans leur lit. Elle écoute de la musique classique. Elle entend quelque chose, son ventre blanc et cette main noire... J'imagine que cette image c'est le bien absolu. La rencontre entre un homme et une femme qui tourne bien. J'imagine que parfois je touche ici ou ailleurs, le bien absolu du doigt. Le soleil n'a que faire des fourmis. J'imagine que mon cœur ne peut pas comprendre cette image. Dans sa tête c'est une sorte de défaite, encore une, une de plus, parce qu'elle cherche quelque chose qui n'existe pas, et elle croit que cette chose existe, mais elle serait vraiment incapable, elle-même, là, tout de suite, de la définir. Tous les rythmes de sa vie la rapproche assurément de sa mort, le compte à rebours sur le micro-ondes, les pendules dans la maison, sans parler de l'église qui résonne au loin. Au loin. Là-bas. Et les rideaux qui sont bousculés par le vent, si bien qu'ils donnent l'impression à ceux qui prennent le temps de les regarder qu'ils ont entrepris une sorte de danse. Une danse inutile qui ne sert à rien. Les classeurs sont noirs, j'imagine que toutes les rencontres ne débouchent pas sur une impossibilité. Je pense qu'elle a su toucher du doigt le bien absolu, notamment à travers ce couple. Précisément. Il y a pourtant eu d'autres couples qui enfantaient aussi, mais ceux-là. Lorsqu'ils se regardent ils donnent l'impression qu'il est huit heures du matin et qu'il fait grand soleil, que c'est l'été et que c'est agréable justement parce que c'est la saison des vacances, de la jouissance, de l'abondance. Et des fruits, qui ont besoin de garder leur fraîcheur, et qu'on dispose dans le couloir de la cuisine, parce qu'il est bien frais et protégé naturellement par son emplacement de la chaleur. Il s'est laissé aller à pleurer dans les bras de son meilleur ami aujourd'hui. Il avait le cœur en morceaux, elle avait osé le quitter. Lui, il a demandé si j'étais bien installée. Il est allé dans la cuisine, il a une folie de glaces en ce moment et il avait envie de m'en donner aussi. La nuit était tombée et quelque part dehors, un vent froid et glacé cherchait quelque chose comme un loup aveugle et apeuré.
Ils ont pris un pied d'enfer. Les hommes sont excités par la violence, et l'envie d'un peu d'amusement se fait entendre, souvent. Dans leur main leur défaite, mais on ne peut pas leur expliquer, leur expliquer pourquoi il ne faut pas sodomiser les enfants irakiens, pourquoi c'est mal de faire ça. C'est mal de faire ça. C'est mal de faire ça. Dans la tête de l'enfant, il pourra se dire qu'il est allé en Amérique je suppose, son homme à elle il peut se le dire. Je suis allé en Amérique, j'ai vu, j'ai vaincu. Cela n'empêche que l'Amérique sodomise le monde et la nature, et comme les clients sodomisent les traînées (qui par définition, traînent) à la fin tout le monde prend quelque chose, payé, donné, vendu, acheté. Je suis tellement humaine que je pourrais te vendre le bonheur parfait. Ces hommes ne sont pas des salauds, ces hommes ne sont même pas des hommes. C'est mal de dire ça. C'est mal d'écrire ça. C'est mal de jouir de ça. Dans la tête de la fille, elle est certaine de combattre pour des valeurs justes. On sait de quoi on parle n'est-ce pas, le cœur sait pourquoi il tressaute, comme le sexe de son marin d'homme. Pourquoi les fourmis ne sont pas nos semblables, pourquoi l'Amérique sodomise le monde. Au loin, là-bas. Là-bas. On entend quelqu'un qui crie.
Dans les mains, c'est la défaite qui est inscrite, c'est une histoire qui n'est pas racontée à l'envers, mais sa fin aurait pu être son début et son début aurait pu être sa fin. Je n'ai pas inventé le feu, ni même la première gazelle à mettre au monde son petit, se dit-elle dans sa case portugaise. Comment ça va aujourd'hui ? Pas un chat dehors, pas une ombre qui dort, tout est fermé, protégé du soleil qui chauffe en plus de ça, on parle souvent du réchauffement climatique, de la pollution et parfois du réchauffement de système planétaire, mais on évoque moins le réchauffement des esprits, les esprits s'échauffent. Surtout dans la zone de guerre, les hommes qui prennent des femmes, qui les aiment parfois, quand ils ne les envoient pas à l'hôpital. La plupart du temps, on aime plaquer nos désordres sur les autres, c'est plus simple on pense de cette façon. Elle, elle est morte, au fond elle s'en fiche. Elle dit ça mais au fond elle s'en fiche. Elle, elle est morte à l'intérieur, ils n'avaient jamais compris que les morts, elle ne les gardait pas ni ne les identifiait, elle était juste l'une d'entre eux. Il l'aime vraiment, c'est un amour sincère. Mais toutes ces idées bizarres lui donnent envie de déprimer. Lorsqu'il regarde dans un miroir, il ne sait plus voir le vrai du faux, le juste du tronqué, il ne sait plus rien voir en fait. Ses yeux grands ouverts ne lui servent à rien, sauf à lui apprendre sa folie. Tout tourne dans sa tête, et souvent ça l'emporte. Il a vérifié sur internet, les symptômes d'une dépression. On ne sait jamais sur quoi on peut tomber. Il sait qu'elle est inquiète pour lui, il sait qu'elle l'aime, il ne sait plus si lui il l'aime. Il se sent vide. Pense à voir d'autres filles. Essayer les garçons, alors que ce ne sont en aucun cas, en temps normal, ses envies sexuelles. Il sent qu'il perd pied. Je sombre. Je sombre ça veut dire que je me recouvre de ténèbres. Cela ne veut pas dire : je coule. Cela veut dire dans son cas : je disparais. Dans son cœur c'est un peu une défaite mais il a toujours un espoir quelque part au fond de ses poches lui, il aime les seins des femmes, et il s'enivre en tout temps d'eux, au fond de ses yeux il y a toujours une larme de joie prête à dégainer, un sacré bout-en-train indécrottable et invétéré, d'ailleurs sa bonhommie incite à la sympathie, à le rendre sympathique. Pourtant il se sent seul. Il pense souvent à cette fille, que personne ne veut à cause de son poids, elle serait parfaite pour lui. Parfaite, elle l'est déjà. C'était lui, les fleurs anonymes sur son pallier. Elle avait regardé la rue, comme si la réponse à ce bouquet de fleurs se trouvait là, planqué dans les murs des autres maisons. Elle avait eu le cœur à l'envers, chaviré, comme lorsqu'on est grippé et défaitiste. Quelqu'un l'aimait en secret, ici, dans ce bas-monde du Pas-de-Calais. Une fois, il a eu envie de lui parler, de ça. Des nibards. Il lui a dit : je préfère les vrais. Même les moches, même ceux qui tombent, ou ceux qui n 'existent quasiment pas, j'aime les vrais. C'est troublant pour moi. Troublant parce que j'ai l'impression que... Ce sont des coussins pour y mettre ma tête, ou ma queue, je ne sais pas moi (il en rit maintenant). Au fait, ça ne te choque pas que je te dise ça ? Non bien sûr, rien ne me choque moi, j'espère juste que tu fais ça avec des personnes que tu respectes un minimum. Un minimum. Elle ferme les yeux, elle rêve. Elle rêve que son enfant est déjà grand. Qu'il marche devant elle dans un pré vert. C'est magnifique. Ils marchent et des gens se prélassent au soleil dans l'herbe. On dirait des babas cool. Tout le monde est heureux. Elle s'assoit avec les autres et une femme rousse lui tend un livre à couverture noire. Elle ouvre ce livre et la jeune femme rousse la regarde avec intensité, comme l'expression d'un signe. De quelque chose qui lui ferait signe, et qui ne peut que se limiter à ce signe, à ce regard et à son intensité. Parce que c'est difficile de parler à des fourmis qui se pensent scarabées.
Rien ne me choque. Les morts ne peuvent pas t'entendre, ils n'entendent rien, et moi je ne veux rien entendre. Tu pourras tout me dire sur lui, ou sur lui, ou sur elle. Pourquoi pas. Effectivement, ils ne voient rien. Ils ne sentent rien. Ils ne respirent rien. Je n'irai nulle part dans mon degré supérieur, je n'ai pas envie de meurtrir ce joli visage dans le miroir, 44 c'est déjà bien assez, ce qui se trouve dans ce miroir n'est pas moi mais bien une autre, une autre qui ne dit pas son maudit nom, une autre qui ne sait pas marcher droit comme une femme sur cette terre, une autre qui ne donne pas la vie mais donne la mort, ce n'est pas moi, je n'ai pas le sentiment d'être un monstre. Ni d'être monstrueuse. Contrairement à ce que j'ai prétendu jusqu'à aujourd'hui. L'Amérique viole sans cesse la vie, et le pire c'est qu'elle n'est pas la seule et je suis bien moins criminelle que cette dernière. Ce vieil homme avait l'intérieur des mains très blanc. Il entend les choses, les sent, et les respire. Il sait pourquoi et à quoi ça sert. Il regarde mes yeux comme un signe, et lorsque la nuit recouvre une moitié du monde, les vivants comme les morts, je rêve que je n'ai plus peur, plus peur du tout de l'aimer à ce point. Comme c'est idiot d'aimer dans la peur. Il ne devrait y avoir que du plaisir, et même dans les jours de pluie, même dans les jours où tout se détruit, il ne devrait y avoir que du plaisir et des fleurs. Comme dans le rêve de mon amie, qu'elle m'a raconté il y a peu. On ne partage pas la vie, ni même la mort, c'est bien dommage, elles sont assez répandues pourtant et restent cependant des expériences uniques à vivre qui ne peuvent se partager, pour lui, qui aiment les nibards, pour lui qui aime son classeur noir, pour lui qui déprime et qui envisage de tromper sa petite amie, ou pour elle, qui regarde l'ex-femme de son compagnon avec perplexité (à moins que ce ne soit l'inverse). Toutes mes erreurs font mon conte, et mon histoire, je ne devrais pas nier ça, ni le sous-estimer. Moi dans la vie je ne suis pas un prestidigitateur et d'ailleurs je n'aimerais pas ça du tout, ou alors avec des âmes qui ne demandent que ça. Enfin, c'est bientôt l'été du crâne, de la chair et des os, je peux être moi. Je ne m'en rendais pas compte. Enfin, je n'ai soif que d'une chose, c'est de lumière, moi, fillette écrasant la merde des ténèbres. Et je parle entre autres des tiennes. L'important, comme on dit, ce n'est pas de pulser sur l'horreur de nos erreurs, aussi grande soit-elle, mais bien, de temps à autre (il est minuit moins cinq) de toucher le bien absolu. Car toutes les relations ne se terminent pas tristement dans un cimetière. Non, toutes les relations ne sont pas vouées à la tombe dès leur départ. Malgré cela, c'est vrai qu'elle arrive toujours trop vite, l'heure de dire au revoir à quelqu'un. C'est certainement pour cela qu'on ajoute souvent avec un sourire aux lèvres : ...et à bientôt.


jeudi 27 mars 2008
Les Avancées du Désert

J'aime le ventre de mon amie. Je l'aime parce qu'il s'arrondit, il commence. Chez elle ça se voit déjà, d'autres en auraient encore pour deux bons mois avant de laisser apparaître quelque chose. Je l'aime. Il prenait tout l'espace dans la pièce. Ce ventre. Il y avait quelqu'un à l'intérieur, quelqu'un en formation, comme d'autres sont en formation, en intérim. Cette personne prenait tout l'espace, elle était en formation, mais dans mon esprit, dans ma vision, elle prenait tout l'espace, tout l'oxygène, je pouvais tout de même respirer. Les enfants... les autres... Et cela rend beau les gens, enfin, les femmes, seules les femmes peuvent porter. Les êtres en formation. On comprend mieux pourquoi les hommes gardent leurs femmes comme les gardiens la porte du Temple. Le ciel a beau avancer, de droite à gauche, de gauche à droite, les nuages grisâtres poussés par le vent, le ciel parisien, le ventre prend toute la place, oui. Tout la pièce. Tout l'espace. Toute la pensée. Est-ce que ça pense à l'intérieur ? A quoi ça pense ? Il rêve combien de fois par jour ? Il passe son temps à dormir ? Est-ce qu'il est capable de dormir, déjà ? J'aime son ventre. Ses seins ont pris du volume, un peu aussi, elle trouve que c'est l'horreur, elle ressent le changement. L'horreur ? L'horreur c'est de perdre du sang, alors qu'on avait gagné un enfant. Le fil, il suffit d'un fil pour ne pas tomber, pour vous retenir accroché à ce clou qui dépassait du mur, pour faire un trou dans ce beau pull que vous aimiez tant. Cela vous fait de la peine, une peine terrible, incommensurable. Immense. On passe à autre chose, on évite les sentences musulmanes, les sentences mystiques. Le pull n'était pas la foi, et la foi n'était pas l'existence de Dieu. L'homme qui partage mon lit, ma couche, mon duvet, ma paille, il croit en Dieu et il a un nombre impressionnant de bibles, de toutes sortes, avec de petites différences, je lui ai dit : Dieu est un petit chenapan, il met des enfants dans les ventres qu'il veut voir grossir. Il rend belles les femmes qui sont mères, et après la naissance, un peu salaud sur les côtés, sur les bords, sur les contours, elles deviennent de gros laiderons, seulement à l'extérieur dans le meilleur des cas, pour celles qui ont le plus de chance. Je me suis demandée si ce n'était pas un signe d'avoir choisi un homme qui croit en Dieu comme amant, mais un homme qui croit en lui sans penser qu'il suffit d'appliquer à la lettre ses recettes pour lui plaire. Qui ne cherche pas à lui plaire. Dieu reste cette chose indéfinissable et finalement opaque, dans le lointain, là-bas, au fond de ce que tu regardes. Au fond de lui, elle se trouve là, je peux la sentir lorsque je l'embrasse, nos deux bouches offertes l'une à l'autre et la mienne souvent plus. Cela le choquait au départ quand je lui demandais de me donner sa salive, après il a vite pris le pli. Dans chaque chose vivante, et pas qui semble vivante, il y a ce risque, de prendre un rythme. Je lui dis : ta peau, pour moi, c'est Dieu, c'est son pardon, qu'il m'accorde. Tu comprends ce que je veux te dire ? Son pardon c'est le parfum de ta peau. Autrefois, cet homme disait que Dieu était partout, ce qui m'était insupportable à entendre, j'avais envie de lui dire : mais tu t'entends quand tu parles ? Tu réfléchis à ce que tu dis avant d'ouvrir la bouche là ? Non bien sûr. Je ne lui disais pas ce que je pensais de cette phrase. Je le regardais, en mettant des points d'interrogation dans mes yeux, car mes yeux et leur langage, il connaissait parfaitement. Mes yeux faisaient lever sa lune, et allaient même jusqu'à coucher son soleil.
Les pièces sont tombées par terre, je l'ai aidé à les ramasser. J'avais oublié la faim. Mais j'avais soif. Nous sommes allés quelque part boire quelque chose. Il ne disait rien. Il avait juste demandé si j'étais bien assise, sur la banquette, confortable, mais un peu sale, un peu collante. Je n'ai rien dit, je n'ai pas dit que la banquette était fatiguée, des corps qui s'enfonçaient en elle, sur elle, elle n'en pouvait plus, et personne ne venait l'aider à respirer, le cuir rouge a besoin de respirer, par certains endroits il était très écorné. On aurait dit de la corne aux pieds, comme celle que j'avais vu chez des personnes âgées ou malades mentaux, ça leur faisait des semelles naturelles. De vieilles femmes âgées parfois s'amusaient à s'en arracher des bouts pour les porter à leurs lèvres, elles aimaient les mastiquer comme du chewing-gum. Je le regardais, il regardait tout autour de nous, j'avais fait mine avant de ne pas le regarder, justement pour le pousser à chercher des points fixes ailleurs. Et là, j'ai pu l'observer, en détails. Et j'ai pensé : qu'est-ce que tu fais ? Qu'est-ce que tu cherches ? J'aurais été très bien moi dans ma fusion avec mon paternel, cette fusion qui n'avait plus été possible pendant l'adolescence. Tu sais, maintenant, il a sa copine qui vient le voir, tu crois que je viendrais pour toi comme ça, à l'hôpital ? Tu crois ça toi ? Et j'ai pensé : bien sûr que je serais là. Tu étais à New-York et moi j'avais besoin de tes coups de téléphone. Et cela me permettait de travailler plus sérieusement, tu vois, de ne pas chercher à écrire ce que je n'étais pas, ce que je n'ai jamais été, ce que je ne serais jamais. Je voyais la fin du monde dans mes peintures, comme d'autres voient leur propre fin du monde dans leurs paroles, dans leurs actes, dans ce qu'ils n'ont jamais fait. Tu bois ton quelque chose, tu es triste que je me sente triste, même si tout va bien, le mort n'est pas encore véritablement mort. Si seulement j'avais intégré ma grande sœur dans les récits, ça ne sentirait pas le procédé, la pièce d'histoire rapportée, mais j'ai jamais pensé qu'elle méritait que j'écrive sur elle. J'ai jamais pensé qu'elle méritait quelque chose d'ailleurs.
Plus tard dans la soirée, tu as fait tomber un couteau mouillée de chair de tomates par terre et je l'ai ramassé. Au même moment que toi. Les tomates éventrées sur la planche n'en revenaient pas. Nous nous sommes cognés la tête, fort. Et tu t'es excusé en ayant mal, et moi aussi. Ensuite tu m'as fait un petit bisou et j'ai dit : donne, je vais m'en occuper. Donne-moi tout, je vais tout prendre, m'occuper de tout.
Le ventre de mon amie s'arrondissait à vue d'œil, disait Claude, le père de son enfant. Dois-je préciser sa phrase exacte ? Claude m'a fait un bon sourire, et un "courage" en parlant de mon père, j'inspirais la sympathie. Quand un de nos proches se trouve à l'hôpital, et même s''il va bien (il va bien), on inspire la sympathie. Elle n'était pas fausse dans ce cas-là et j'aime ça, ce qui est vrai. Pas tout le temps. Elle mange pour deux maintenant. Elle se sent bien, elle a dit : je n'aurais jamais pensé que c'était ça. Qu'on ressentait ça. Que cela se vivait de cette façon-là. Mon homme ne me le dit jamais, et ne le pense jamais clairement, mais il pense certainement que les femmes ont ce rôle à jouer sur terre, biologique. C'est le rôle des femmes en fait. Il paraît. Je ne voudrais pas lui faire peur, ni même lui faire du mal. Nos deux bouches sont les deux pièces d'un même puzzle, et ça provoque quelque chose comme des pièces de monnaie qui tomberaient par terre, comme des étincelles. Des étincelles crachées par un feu. Le père de Claude est mort, il s'est tiré une balle dans la tête en mettant un fusil dans la bouche, du coup, tout le haut du crâne a sauté. Tout a giclé jusqu'au plafond. Son père était blanc, et sa mère est toujours très noire. Claude n'a pas donné ces détails, ce n'est pas rien quelque chose d'étincelant qui tombe du ciel quand même. Des euros. De l'argent. Doré. Les tomates éventrées n'en revenaient pas. Donne-moi ton visage je vais m'en occuper, donne-moi ton malaise, je vais l'embraser. Dans ma bouche, c'est un fourneau, tu sais, et nos deux bouches sont les deux pièces d'un même puzzle. Un festival avec des feux d'artifices se produit toujours lorsque nous faisons l'amour, dommage qu'on ne sait être proches qu'à ce moment là, ce moment-là de la réunion qui demande une fusion totale, faire qu'un finalement c'est sensé, plus sensé que ce que je croyais, plus sensé qu'à l'époque où je couchais avec mon oncle, j'avais l'impression d'être mille avec lui.
Assise face à lui dans le délice de cette lutte que je ne connais que trop bien, profitant du soleil, malgré le vent qui s'était levé, je le regardais et je pensais : je t'en prie... Je ne peux plus supporter tout ça. Je ne peux pas. Je ne veux pas. Je n'ai jamais voulu. Je n'ai jamais pu. Je ne pense pas pouvoir tenir... Non je ne tiendrai pas et cela m'est égal en plus, cela ne me concerne en rien, l'humanité ne me concerne en rien parce qu'elle ne m'intéresse pas et qu'elle n'est pas intéressante de surcroît... Ce n'est pas fantoche que je dis ça, c'est réel. Je suis réelle. Et puis cette voix de tristes supplications s'est éreintée dans ma tête, dans mon cœur, elle s'est délitée complètement et j'ai senti la chaleur de ce rayon de ce soleil de fin d'après-midi caresser le côté gauche de mon visage. Toute mon attention s'est tournée vers cette chaleur qui me caressait, à ce moment de désespoir commun que des milliards de morts comme moi connaissent dix fois par jour, à ce moment, à ce moment précis-là. J'ai tourné la tête lentement, suspendue dans l'un de ces instants qui font de vous un être vivant, et juste ça, un être vivant dont la seule vie se suffit à elle-même, peu importe que vous soyez riche, ou pauvre, moche ou belle, bête ou intelligente, noir ou jaune, peu importe toutes ces peccadilles humaines qu'on ne devrait pas traiter de la sorte, mais que moi j'ai envie de traiter de la sorte, je ne devrais pourtant pas le faire. Le soleil me réconfortait, dans cette impossibilité d'aller vers cet homme en face de moi qui m'aime et pas seulement parce que j'ai un sexe dont l'utilité lui appartient au jour d'aujourd'hui. La mécanique du cœur je n'ai jamais voulu regarder vraiment. Un père à l'hôpital des fous, ça réveille toute la maison des morts d'une perdue. Mon père, reste dans ton hôpital encore quelques temps, je sais que tu ne peux pas y mourir, je sais que je ne crains rien, tant que tu restes de mon sang. Je l'ai regardé, je lui ai fait un sourire dans ce café. Je n'étais plus moi, j'étais en vie, juste. Il a demandé : qu'est-ce qu'il y a ? Un homme aux cheveux blancs à la table à côté a laissé tomber des pièces de monnaie par terre au même moment. J'ai eu le temps de le voir. Ensuite je l'ai regardé longtemps dans les yeux et je lui ai dit que je l'aimais. Il a eu l'air surpris. Il a répondu : je sais. Moi aussi je t'aime. Son regard, son expression, était dans l'attente d'autre chose, que je lui dise, ce que je pensais, ce que je ressentais. Ce qui se passait en moi. Il attendait la solution à ce silence. Mais moi aujourd'hui je ne sais pas aimer autrement que dans le silence. J'ai trop souvent ouvert la bouche dans le royaume des borgnes et des imbéciles, laisse-moi penser que tu es un bon père en puissance. Laisse-moi penser que dans le silence, toi aussi, tu feras un bon père. Je ferai de toi mon matin lorsque j'ouvre les yeux, et au plus près de mon cœur ma plus belle chance.

mercredi 19 mars 2008
Clowns

Pour un battement de plus...
Les tests d'effort se passent bien. Peu à peu il reprend des forces. Celles qu'il avait perdu. J'ai donné des miennes, pour le tenir, le soutenir, le retenir. Je n'avais pas le choix. Je n'ai plus qu'un seul parent. Le soleil s'est couché. Ses yeux mouillés m'ont dit : tu vois, je suis encore là. Tu vois, touche-moi, caresse mon visage. Je suis bien là, vivant, à tes côtés, tu n'as pas à me donner toutes tes forces. Tu en as déjà si peu. Pour toi. // Les résultats de la prise de sang sont bons. Le moniteur remplissait la pièce du bruit de son cœur. L'autre me massait les épaules. De temps en temps fouinait mon bonheur, cet or entre les jambes. Ce trésor enfoui dans un champ quelque part en Arménie. Je ne sais pas pourquoi il a parlé de l'Arménie. Tu voudrais y aller un jour ? Touche-mon visage, tu n'as qu'un seul parent. Tu n'es qu'une seule enfant. Tu es ma seule enfant. Ma dernière fille. Le soleil s'est couché, je suis encore vivant à côté de toi. Les tests sanguins se passent bien. Peu à peu il reprend des couleurs. Peu à peu le ciel devient gris. Toutes les couleurs, le ciel lui donne. Il croit en Dieu, c'est un homme pieu, c'est un homme bon. Non pas à cause de sa foi : même sans elle, il serait bon, et profondément bon, et il serait imparfait dans son immense bonté, il aurait besoin qu'on lui touche le visage malgré tout. Celle qu'il a perdu, j'ai donné des miennes, sur la tombe je n'aurais pas pu donner toutes mes couleurs, me vider de toute cette substance, de toute cette chose, cette force dans les tuyaux, produite par le cœur et uniquement par le cœur (et les poumons). // L'esprit dans un rêve est venu me dire que je n'avais pas à fuir. Il avait le visage de mon oncle et les manières de mon frère. Il me disait de ne pas faire attention à son visage. Il me disait : j'ai pris ce visage parce que tu le connais. Parce que tu l'as déjà embrassé, parce que tu l'as déjà touché, que tu connaissais son odeur, sa chaleur, et aussi je l'ai pris parce que tu l'aimais et que tu le détestais. Je ne comprenais pas. Il ne voulait pas que je le prenne pour mon oncle, mais il faisait tout pour apparaître comme lui. Il me disait : il faut que tu arrives à l'heure à la gare. Je me préparais donc. Je le croyais. Je savais que c'était lui, l'esprit. Donnez-lui le nom que vous voulez, c'était quelqu'un, quoi. Je me sentais belle. J'ouvrais mes valises. Je me préparais pour un voyage. Je prenais avec moi un livre de Marguerite Duras dont le titre était incompréhensible. Je trainais ma valise dans ma voiture, je fonçais à la gare. Je traversais en voiture de sublimes décors de campagne. Une route se perdait là, au milieu des pleines bien vertes, et des champs de blé, et toutes les couleurs étaient plus vives qu'en réalité, plus lumineuses. C'était vraiment sublime. Simple. Magnifique. Je me sentais en paix en conduisant. J'arrivais à la gare, enfin. Je pensais être en retard, en courant, traînant ma valise, je me suis aperçue que j'avais de l'avance au contraire. Un homme sinistre donnait les billets. Je m'asseyais sur un banc et je voyais des policiers qui commençaient une embrouille avec deux hommes à l'entrée des toilettes. // J'écrivais toujours. L'esprit m'avait dit : ne sois pas en retard à la gare. Il était là, l'autre. L'autre est toujours là, il est toujours aimant, il est toujours là. Aimant. Il est toujours là, magnétisme aidant, aimant, il est toujours là, son cœur aussi, bien là, bien chaud. Bien chaud dans la main, sur la paume ou dans la main, sur la main, le cœur il l'a toujours en lui. Bien sûr. Il fait des affaires, c'est pas une affaire de cœur, c'est pas son père c'est le mien, c'est pas le cœur de son père c'est le cœur du mien, il est toujours là, on est toujours là, même si certains êtres n'ont vraiment rien à faire ici. // Je partais enfin. Le train m'emmenait quelque part. Je ne savais pas où. Dans le train, une femme ressemblait étrangement à ma mère, j'ai eu envie de l'accoster, mais je ne savais pas quoi lui dire. // Mon visage touche-le. Oui, demain encore, tu pourras toucher ce visage, chaud, bien chaud, bien au chaud qui met du baume au cœur et tu as de la chance, orpheline de mère tu es mais orpheline de père tu ne l'es pas encore, combien de gens décèdent, combien de gens partent, combien de gens arrivent en retard à la gare ? Je n'aime pas voyager en train dans les rêves. Il était fatigué. Il voulait me caresser, il caresse mon visage, avec ses doigts. Il dit : je suis là. Il dit : je t'aime. C'est étouffé, c'est pas clair, c'est dans le cou qu'il embrasse, il dit je t'aime à mon cou, qu'il embrasse, et il fait des bisous, et il écoute ce que j'ai à dire, les salopes ont le droit de parole et d'être humain avec lui. C'est un costaud au cœur tendre, son cœur va bien merci, son père aussi, merci aussi. La famille et les gosses vont bien, de son côté, son fils aussi, son fils ira toujours bien, tant que son père vivra. Et mon père vivra encore, ce n'était pas son heure, ni la mienne. Ni l'heure, mienne, de le perdre, lui. Son cœur est robuste a dit le cardiologue. Je déteste les médecins, ces agents du soin et de la mort, je déteste leur odeur, et je déteste leur mentalité, de sauver des gens, alors qu'on devrait les laisser pourrir, sauf les pères, on ne sait jamais, ça peut encore servir. Moi mon père il m'aime, il le sait, et il ne m'en veut pas de pas être la fille qu'il aurait voulu, on ne fait pas des enfants pour faire des films, des scénarios, dans le futur, le futur, combien de gens arrivent en retard à la gare, pendant qu'en rêve moi j'y suis en avance ? Avec ma petite valise rouge, dedans des vêtements et un petit livre de Marguerite Duras, certainement que j'aurais pu trouver autre chose à lire de plus agréable, de moins prise de tête. Mon corps je ne l'habite plus très bien, je suis à côté, à côté du cœur aussi, je veille sur celui du père, et je n'ai aucune mission en dehors de cela. Aucune. // Peu à peu, il reprend des forces, avec un tube sur le nez, et dans la gorge, et Denis en perd, quand il est sur moi, ou quand moi je suis sur lui, sa position préférée aujourd'hui, alors qu'il y a encore à peine un mois, il préférait être au dessus. Nos ébats sont devenus tellement masochistes qu'il n'y a aucun perdant, aucun vainqueur et qu'on en ressort terriblement fatigué, fatigué de jouir, la jouissance est devenue quelque chose qui déborde, quelque chose d'incontrôlable, j'ai le sentiment de jouer du fouet de toutes mes forces et lui de pilonner la rue à coup de marteau-piqueur. Personne dans ce genre de choses n'en ressort vainqueur et certainement pas l'amour et certainement pas la vie. Nous devrions nous parler plus franchement. Mais je crois qu'il y a toujours un décalage, un décalage malin, pas tant du fait de ma personnalité que de nos deux personnalités associées. Et puis c'est ce dont j'ai besoin moi, pour exister aujourd'hui. J'ai besoin de sa putain de ville le mois prochain, son putain de Paris, et j'ai besoin de sortir de nos ébats, cassée, comme je l'étais par le passé. Mais à vingt ans j'encaissais mieux, plus, je n'ai payé le prix que bien plus tard. Les chouettes et les hiboux n'aiment pas trop le hasard. // Il dit : il ne faut pas pleurer. Je lui dis : je pleure de soulagement. Il dit : d'accord alors. Je lui dis : comment tu te sens ? Il dit : étalé. Nous rions ensemble. Ensuite il ne dit plus rien et moi non plus. Je lui prends la main. J'aime cette main, je m'en rends compte. Finalement j'aime les êtres humains, comment ils sont faits, comment c'est ingénieusement fait une main, j'aime les êtres humains finalement, et surtout la main de ce père, j'ignorais qu'elles étaient aussi belles que ça, ses mains. Elles étaient déjà belles avant, fortes et esquintées par le jardinage, comme celles de ma mère d'ailleurs, mais là, elles prennent un autre sens, forcément une autre réalité s'est ouverte, forcément le cœur a manqué d'être ouvert, et d'être coupé en quatre. Forcément une autre réalité, une autre dimension dégouline du ciel qui s'est déchiré. // J'écoutais Reckoner et je parlais à mon frère de l'état de mon, de notre père. Notre père. Qui êtes au lit. Que votre nom soit sanctifié. Mon père n'aurait jamais été aussi bête qu'Abraham. Il n'aurait jamais emmené son fils ou sa fille à l'abattoir simplement parce qu'une voix tonitruante venue du ciel lui aurait ordonné de le faire, pour le tester. Les tests d'effort se passent bien. Non, mon père n'aurait pas eu la bêtise crasse d'Abraham, n'y voit pas du génie dans son geste, arrêté à temps par le maître des clés, non, n'y voit rien du tout mon frère. Mon frère croit en la beauté du geste d'Abraham, mon frère est une sorte de saloperie, je regrette de le dire comme ça, une saloperie que j'aurais dû me faire aussi, comme mon oncle, pour avoir la chair encore un peu plus impure. Son sourire ne me manque pas. Parfois, il me semble avoir une sœur, une sœur plus âgée, que je n'ai jamais voulu intégrer à ces récits, par peur qu'elle puisse, un jour, tomber dessus. Parfois, j'ai envie de l'intégrer, et parfois, je me dis que ça ne collerait pas avec l'Angeline qui écrivait autrefois qu'elle n'était qu'elle, et son frère, les seuls survivants du ventre de leur mère. J'ai besoin d'avoir un père. Qui n'a pas besoin de son père ? Ceux qui n'ont pas eu de père peuvent se réfugier dans l'écriture, grand bien leur fasse. Comment tu te sens ? La main que je te tends, c'est uniquement pour que tu me sauves. Et pas l'inverse. // Il sait être là. Dans mes ténèbres. Il sait parler et parfois il sait utiliser ce don pour dire les choses justes, les choses qui touchent le cœur parce qu'elles ne dévient de rien, pour rien, pour personne. Au téléphone, au Diable les Artistes, qui connaissent les accidents du cœur de leurs pères, et au Diable les frères évangélisateurs au Sud du Népal. Lui, il sait pourquoi on rêve d'esprit, il sait pourquoi on a le droit, dans les rêves, d'utiliser le visage d'un mort comme d'un masque. Il saurait ne pas politiser la mort prochaine de Chantal Sébire, il saurait ne pas l'évoquer dans son dos, son visage qui écarte ses yeux l'un de l'autre, cachez moi cet œil que je ne saurais voir. Mon père ne souffre pas autant maintenant, pas autant qu'elle. Il est sauvé. Lui. Moi aussi, j'ai sauvé mon statut de fille comme une après-midi de septembre, petite fille, j'ai sauvé ma petite statue de porcelaine, représentant une danseuse étoile, de la destruction. Une danseuse étoile.